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Exposition aux pesticides : « Certains se permettent de récolter des produits maraîchers le jour même de l’application du pesticide », Dr Sylvain Ilboudo, chercheur toxicologue

Publié le mercredi 22 mai 2024 à 21h48min

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Exposition aux pesticides : « Certains se permettent de récolter des produits maraîchers le jour même de l’application du pesticide », Dr Sylvain Ilboudo, chercheur toxicologue

L’utilisation des pesticides devient de plus en plus un problème de santé publique. Même si de nombreuses études poussées sur la question n’ont pas été menées au Burkina Faso, l’exposition aux pesticides dans l’alimentation a plusieurs fois causé des décès chez les populations. Selon le Dr Sylvain Ilboudo, chercheur toxicologue à l’Institut de recherche en science de la santé (IRSS), nos aliments peuvent être contaminés par des pesticides de plusieurs façon. Dans l’interview qui suit, il nous parle des sources majeures de contamination des aliments aux pesticides et de la conduite à tenir pour réduire les risques d’exposition.

Lefaso.net : Comment les pesticides peuvent-ils se retrouver dans les aliments ?

Dr Sylvain Ilboudo : Les pesticides sont des substances d’intérêt utilisés lors de la production agricole et la conservation des récoltes. Leur utilisation est bien encadrée. En effet, le choix du pesticide par rapport à la culture, le respect du calendrier et des doses d’application, le respect des délais avant récolte sont régies par des bonnes pratiques. Lorsqu’une de ces conditions n’est pas respectée, on se retrouve avec des résidus de pesticides dans les produits récoltés et les denrées stockées. Les pesticides contaminent les denrées de plusieurs manières. Une des voies de contamination est celle liée à l’utilisation des contenants vides de pesticides pour conserver des céréales, de l’eau ou de tout produit alimentaire.

Pratique malheureusement très courante, les gens se font la fausse idée qu’en rinçant le contenant vide, on élimine le pesticide. Ce qui est archifaux et occasionne des intoxications. On conseille alors aux producteurs de toujours perforer les contenants vides avant de les jeter, à défaut de pouvoir assurer un stockage sécurisé de ceux-ci dans un magasin. Une autre voie de contamination est celle liée à la conservation des denrées lors du stockage.

Lors du stockage des céréales, des légumes secs et autres, lorsque des pesticides sont utilisés, il faut nécessairement respecter un délai de conservation avant la consommation de la denrée conservée. On note toutefois, dans la pratique, qu’aucun délai n’est souvent respecté, surtout quand les gens veulent vendre les produits conservés. Une autre voie non la moindre, est celle liée à la pratique d’utilisation des pesticides lors de la production agricole. Le cas des cultures maraîchères est assez illustratif à ce sujet.

En effet, alors qu’un délai d’au moins une semaine doit être observé entre la dernière application du pesticide et la récolte, certains esprits malveillants se permettent de récolter des produits maraîchers le jour même de l’application du pesticide ou le lendemain. Cela constitue une source majeure de contamination des denrées. A cela s’ajoutent l’utilisation de pesticides destinés à la production de coton dans la culture maraîchère et bien d’autres mauvaises pratiques.

Tout type de pesticide ingéré à travers les aliments est-il dangereux pour la santé ?

Un pesticide est une substance conçue intentionnellement toxique pour combattre des organismes nuisibles ou indésirables pour l’homme. La notion de danger fait donc partie de la définition du mot pesticide. Littéralement, pesticide signifie ce qui tue la vie. Toutefois, tous les pesticides n’ont pas la même capacité de nuisance vis-à-vis de la santé de l’homme. Ce qui fait qu’en fonction de la quantité ingérée, certains pesticides présenteront un risque très faible pour la santé, pendant que d’autres, même à très faible quantité, présentent un risque très élevé.

On retient qu’il existe une grande variété de pesticides. Ceux-ci se distinguent les uns des autres par leur capacité à induire des dommages sur des organismes vivants dont l’homme. Cette capacité intrinsèque du pesticide à induire des dommages est appelée toxicité du pesticide. Cette toxicité est mesurée par des paramètres. Si l’effet du pesticide est mesuré par sa capacité à tuer, on utilise la dose létale 50% pour apprécier sa dangerosité. Sur cette base, on distingue des pesticides extrêmement toxiques, des pesticides modérément toxiques et des pesticides très faiblement toxiques.

La consommation d’une faible quantité d’un pesticide extrêmement toxique entraînera des effets sanitaires graves tandis qu’il faut une quantité élevée d’un pesticide faiblement toxique pour causer des dommages à l’organisme. Sans vouloir être exhaustif, outre les pesticides capables de provoquer la mort à faible dose, on peut citer les pesticides cancérogènes et/ou mutagènes et/ou toxiques pour la reproduction (habituellement appelés des CMR) qui sont particulièrement préoccupants. A ceux-ci s’ajoutent les perturbateurs endocriniens.

Y a-t-il un seuil de dose toléré par l’organisme ?

Pour chaque pesticide, il y’a un seuil de dose. Ce seuil varie selon la nature de l’exposition de l’homme. Il y’a des situations où l’homme est exposé occasionnellement, en une fois à un pesticide. Il s’agit d’une exposition aiguë. Dans ce cas, lorsque la quantité à laquelle on est exposé n’est pas élevée, on s’en sort sans problème majeur de santé. On peut même ne rien sentir. La valeur seuil qui est utilisée en ce moment est la Dose de référence aiguë communément appelée ‘’Acute reference dose’’ (ARfD). Il s’agit de la quantité maximum de substance (pesticide dans notre cas) qui peut être ingérée par le consommateur pendant une courte période, sans risque d’effets dangereux pour sa santé. Jusqu’à cette dose, il n’y a pas de risque en cas de consommation en une fois.

Lorsque l’exposition est répétée, c’est à dire que les résidus de pesticides se retrouvent dans une denrée qui est consommée tous les jours pendant un long temps, on aura à faire à une exposition chronique. La valeur seuil utilisée dans cette situation est la dose journalière admissible ou DJA.

La dose journalière admissible est la quantité estimée d’une substance (pesticide dans notre cas) présente dans les aliments ou dans l’eau potable qui peut être consommée quotidiennement pendant toute la durée d’une vie sans présenter de risque inacceptable pour la santé.
Le franchissement de ces seuils ne conduit pas nécessairement à l’apparition d’effets dangereux sur la santé. Les seuils sont définis selon une approche protectrice de la santé.

A contrario, il existe des situations où même en ne franchissant pas ces seuils, le consommateur est à risques. Il s’agit notamment de l’exposition concomitante du consommateur à plusieurs pesticides. Cela entraîne des interactions toxicologiques qui peuvent augmenter le risque d’effets néfastes pour la santé. Dans notre contexte, il est probable que nous soyons exposés à des mélanges de pesticides, soit à partir d’une seule denrée, soit à travers la diversité des produits alimentaires potentiellement contaminés que nous consommons.

" Le seuil de tolérance aux pesticides varie selon la nature de l’exposition de l’homme" fait savoir Dr Sylvain Ilboudo

Comment peut-on vérifier le respect de ces seuils ?

Afin de permettre le contrôle du respect de ces seuils, les doses journalières admissibles des pesticides sont utilisées par les gouvernements et les responsables de la gestion des risques au niveau international comme la commission du Codex Alimentarius (l’organe intergouvernemental de la FAO chargé d’établir des normes alimentaires), pour fixer des limites maximales de résidus (LMR), applicables aux pesticides dans les aliments. Une limite maximale de résidus (LMR) est la concentration maximale d’un résidu de pesticide (exprimée en mg/kg), légalement autorisée dans ou sur les denrées alimentaires et les aliments pour animaux.

Les LMR reposent sur les données des bonnes pratiques agricoles et les aliments dérivés de produits qui se conforment aux LMR respectives sont prévus pour être toxicologiquement acceptables. Pour la tomate par exemple, on aura autant de LMR que de pesticides utilisés dans sa culture. Ces LMR ne sont pas de prime à bord des normes de sécurité, mais des valeurs limites en dessous desquelles les teneurs en résidus doivent se situer lorsque les pesticides sont utilisés suivant les bonne pratiques agricoles.

Le consommateur n’a malheureusement pas les moyens de vérifier séance tenante la présence de résidus ou le dépassement des seuils. Il incombe à l’État de faire des contrôles réguliers et suivant un plan défini par les services techniques compétents, pour s’assurer du respect des LMR, et de prendre des mesures en cas de non respect. L’État burkinabè a normalement les moyens d’y parvenir à travers des structures comme l’Agence nationale de la sécurité sanitaire de l’environnement, de l’alimentation, du travail et des produits de santé (ANSSEAT) ainsi que les différents laboratoires dans les centres de recherche. Toutefois, plusieurs raisons font que présentement, ce contrôle n’est pas systématique.

Quelles peuvent être les conséquences à court et long termes de la consommation de denrées alimentaires contaminées par les pesticides ?

Les conséquences liées à la consommation de denrées contaminées par les pesticides dépendent du degré de toxicité du ou des pesticides concernés, et surtout du niveau de contamination des denrées. Lorsque que le niveau de contamination d’une denrée alimentaire est élevé, on assistera à l’apparition d’une toxicité aiguë lorsque la denrée est consommée. Elle est caractérisée par l’apparition de signes généralement graves avec la possibilité de conduire à la mort. Les symptômes d’une intoxication légère peuvent être les maux de tête, les vertiges, les nausées, la diarrhée, l’insomnie, l’irritation de la gorge...

Les symptômes d’une intoxication modérée peuvent être une vision floue, une confusion, des vomissements, une constriction de la gorge et un pouls rapide. Les symptômes d’une intoxication grave peuvent inclure des brûlures chimiques, une perte de conscience, une incapacité à respirer, un excès de mucosités dans les voies respiratoires, des convulsions et la mort.

Lorsque le niveau de contamination est faible et la consommation de la denrée répétitive pendant un temps relativement long, on assistera au développement d’une intoxication chronique. A ce niveau, très peu d’études ont abouti à des résultats sans équivoque sur le lien entre l’exposition alimentaire aux résidus de pesticides et les problèmes de santé. On s’appuie le plus souvent sur des résultats d’études réalisées auprès de populations exposées professionnellement dans leurs champs, dans les usines de production ou de conditionnement des pesticides ou à travers leur milieu de vie proche des champs où de fortes quantités de pesticides sont utilisées.

Sur cette base, le lien est clairement établi entre l’exposition chronique aux pesticides et les maladies comme les cancers, le diabète, les maladies neuro-dégénératives (Alzheimer et Parkinson), des fausses couches et d’autres troubles de la fonction de reproduction, l’asthme et la maladie obstructive pulmonaire, les maladies cardiovasculaires, les néphropathies chroniques, les maladies auto-immunes, ...

Puisque l’exposition aux pesticides à travers l’alimentation est comparable à celle en milieu professionnel, on admet que les mêmes problèmes de santé pourraient s’observer chez la population générale exposée aux résidus de pesticides à travers leur alimentation ou l’eau de boisson. Bien que très peu nombreuses, des études ont par ailleurs établi le lien possible entre exposition alimentaire aux résidus de pesticides et certaines maladies chroniques non transmissibles.

Quels conseils avez-vous à donner aux consommateurs ?

Pour minimiser le risque d’exposition aux pesticides à travers notre alimentation, différents procédés de traitement pourraient être appliqués aux produits potentiellement contaminés afin de réduire les résidus de pesticides en deçà du niveau de risque sanitaire. Nous évoquerons quatre groupes de techniques. Il convient de noter cependant que nous exposons ici des techniques applicables dont l’objectif premier est de réduire la teneur en résidus de pesticides dans les produits alimentaires. Ces techniques sont scientifiquement prouvées.

Cependant, elles ne tiennent pas forcément compte de la préservation de la qualité organoleptique des denrées traitées. Étant donné qu’il existe plusieurs techniques, il appartient au consommateur d’adapter son choix à des techniques qui concilient d’une part la préservation de la qualité organoleptique et de la valeur nutritives de sa denrée, et d’autre part la réduction de la teneur en résidus de pesticides.

En tant que consommateurs, il nous est possible de développer nos propres potagers dans nos propriétés privées, ce qui peut nous rendre indépendants pour certains produits. A ce sujet, le développement des techniques de culture hors sol est une véritable opportunité à saisir pour faire face à l’éventuel problème de place dans nos espaces de vie. Aussi, nous devons privilégier l’achat des produits de l’agriculture biologique qui se pratique sans utilisation des pesticides chimiques de synthèse. Enfin, pour ceux qui en ont les moyens, il serait préférable d’acquérir certains produits de grande consommation comme les céréales pendant les périodes de récoltes et les stocker soi-même dans les conditions acceptables.

Avez vous un mot de fin ?

Comme mot de fin, j’adresse mes vifs remerciements à votre organe de presse. Votre initiative participe à cette mission salutaire de sensibilisation des consommateurs par le biais des médias. Nous profitons de l’occasion pour lancer un appel à l’endroit des décideurs pour qu’ils tiennent compte de cette question cruciale de la santé dans les politiques agricoles.

Dans le cadre de l’offensive agropastorale et halieutique, les nombreuses acquisitions pour accompagner nos braves producteurs sont fort encourageantes. Il convient cependant de tenir compte davantage des externalités négatives associées à cette initiative en touchant une variété de dimensions telles que la santé humaine et l’environnement afin d’éviter d’alourdir le fardeau de morbidité, de mortalité et de conséquences environnementales liés à l’usage des pesticides.

Farida Thiombiano
Lefaso.net

Quelques astuces pour éviter l’exposition aux pesticides
Le Dr Sylvain Ilboudo partage quelques techniques et astuces pour réduire les risques d’exposition aux pesticides. Avant tout, le lavage à grande eau permet de réduire considérablement les résidus qui sont encore en surface. Lorsque les pesticides sont nouvellement appliqués sur une culture, ils se retrouvent généralement à la surface des produits végétaux consommables comme les fruits, les légumes et les feuilles. Cependant, au fil du temps, les pesticides intègrent davantage la cuticule ou pénètrent plus en profondeur dans les légumes et fruits, rendant inefficace le simple lavage. Aussi, le trempage dans une solution d’acide citrique (présent dans le citron en grande quantité), d’acide acétique (le vinaigre) et de peroxyde d’hydrogène à une concentration de 5 à 10 pour cent pendant 10 minutes permet une réduction efficace des résidus de pesticides. Plusieurs études ont prouvé l’efficacité du lavage à l’eau salée dans l’élimination des pesticides des surfaces des fruits et légumes. Dans ce processus, on peut améliorer l’élimination en coupant les fruits et légumes puis en les plaçant dans un récipient contenant une solution de sel à 10 % pendant 15 minutes. Certains insecticides et fongicides appliqués directement sur les cultures ne se déplacent ou ne pénètrent que très peu dans la cuticule. Par conséquent, les résidus de ces produits sont confinés aux surfaces extérieures où ils peuvent être éliminés lors des opérations d’épluchage, de décorticage ou de parage. Par ailleurs, les taux de dégradation et de volatilisation des résidus de pesticides peuvent être augmentés par la chaleur de la cuisson ou de la pasteurisation. Pour terminer, Dr Sylvain Ilboudo indique que certains résultats d’études montrent une réduction de la teneur de résidus de pesticides lors de conservation des denrées par congélation ou par réfrigération.

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