Actualités :: Essai : Acteurs de résolution de conflits dans la société traditionnelle (...)

Le Larlhé Naaba Abga avait dit que si les choses se poursuivent telles qu’elles avaient amorcé, il arriverait un moment où nous ne saurons plus qui nous sommes car ne sachant pas d’où nous venons alors nous ne saurons pas où aller. Que Dieu nous aide et aide vigoureusement notre patrie car en ce moment tout est bouleversé au point que l’on se demande qui est quoi et qui représente quoi.

D’une part, nous ne sommes pas capables de rester dans la cohérence du modèle importé qui est synonyme de modernité pour nous. D’autre part, nous n’arrivons pas non plus à considérer et encore moins à consolider nos systèmes ancestraux. Même à s’en inspirer honnêtement. Certes, nous sommes en eaux troubles. Les personnalités qui auraient pu garder la tête hors de l’eau – à défaut de flotter – sont en passe de faire partie des noyés tellement la partisannerie et peut-être doublée d’autres velléités plus honteuses sont passées par elles. Parlons des acteurs de résolution de conflits dans la société traditionnelle Moagha.

Qui a le profil d’un émissaire de pacification ?

Dans la société Moagha, il est généralement admis que l’humain est 9 et jamais 10. Pour signifier que le meilleur des humains n’atteindra jamais la perfection et qu’il aura toujours au moins une faiblesse. L’on estime aussi que vivre ensemble implique des possibilités de conflits. Un conflit devrait être dépassé en suivant des procédures et de quelques protocoles qui peuvent impliquer l’action d’une tierce partie dans le rôle de pacificateur ou d’intercesseur.

Voici quelques cas de pacificateurs selon le contexte ou les protagonistes.
-  Fauter contre la coutume de sa propre famille. Le pacificateur est un neveu de la famille. Quelqu’un dont la mère est fille de la famille du fautif. Le neveu conduit la procédure de présentation d’excuses. C’est le cas encore dans plusieurs familles lorsqu’une fille tombe enceinte avant le mariage. Ceci est considéré comme une faute envers la famille. Il faut une réparation.
-  Fauter contre la nature. Par exemple quand la foudre s’abat sur votre maison ou un arbre sur votre propriété. Faire la bagarre dans la brousse. Proférer des propos inacceptables envers son père ou sa mère ou envers sa propre personne. Mentir en prenant la nature à témoin. Etc. Le pacificateur dans ce cas, ce sont les maîtres forgerons qui sont sensés comprendre la nature et avoir le pouvoir de converser avec elle pour réparer la faute.
-  Fauter contre son frère ou sa sœur, son époux/épouse, son ami... Le pacificateur est une tante, un oncle, un vieillard ou quelqu’un de plus âgé que les protagonistes et pour qui la victime à une grande considération.
-  Fauter contre une communauté. Il peut arriver que deux communautés voisines soient en conflit. En général chaque communauté dispose de sa communauté pacificatrice qui est connue. Chaque communauté a l’obligation d’accepter tout effort de pacification entreprise par sa communauté pacificatrice. Par exemple les forgerons (Saanba sont des pacificateurs de Yarsé et vice-versa).
-  Contestation d’un testament. Refuser d’appliquer les dernières volontés manifestement erronées d’un défunt. Ses héritiers ne peuvent pas juste passer outre. Il faut procéder par un intercesseur pour obtenir le rejet desdites volontés. Si le défunt était un Yarga, ses enfants confient leur problème à un Sagnan (forgeron) ou un Peulh. Celui-ci peut donner l’autorisation de modifier le testament. Il en assume toute la responsabilité et rendra compte à son allié lorsqu’ils se retrouveront dans l’au-delà.
-  …

En général, l’exercice de pacification est un exercice de magistère moral, culturel ou intellectuel. En effet, depuis au moins le 15e siècle les lettrés musulmans venus du Mandingue ont souvent eu un rôle et une considération enviable dans la société Moagha. Ce qui leur offre un magistère intellectuel pour intercéder ou pacifier certains conflits. Celui à qui l’on demande d’accepter les excuses doit avoir une forte considération pour la personne du pacificateur ou pour ce qu’il représente. C’est important. Un fautif ne peut pas dans ce cas envoyer une personne socialement inférieure à lui pour présenter ses excuses. Par exemple vous ne pouvez pas envoyer votre petit-frère et encore moins votre fille ou votre employé pour aller présenter vos excuses à moins que la victime soit socialement inférieure à ce pacificateur, intercesseur. Même dans ce cas, la victime peut refuser les excuses.

Le pacificateur, intercesseur doit impérativement avoir une légitimité reconnue et acceptée par la victime. C’est cette légitimité qui lui confère en fait ce magistère. Quelque part, le pacificateur, intercesseur gage sa propre réputation sur la sincérité du fautif et se porte garant que la faute commise ne se reproduira plus. Ce n’est pas un rôle banal. Il va sans dire que le pacificateur ne peut être d’une moralité notoirement douteuse. Il ne peut impliquer dans l’opération de pacification une personne qui a un conflit avec la victime. Par exemple son rival ou son ennemi public.

Est-ce que le processus peut se faire en l’absence du fautif ? Sauf cas de force majeur, les Mossé sont formels : « Ned zug ka põngd a poorẽ ye. » « On ne saurait raser la tête de quelqu’un à son absence. », dit ce proverbe. Raison pour laquelle, le protocole doit être respecté rigoureusement de sorte que durant le processus rien ne soit perçu comme une glorification du fautif.

Etymologiquement, en mooré, un fautif a un manque. Il manque dans sa personnalité une portion équivalente à sa faute. Le verbe [kong-gué]. A la victime, le fautif lui a littéralement décollé quelque chose. Le verbe [béégué] illustre cela. En revanche si tout se passe bien jusqu’à la fin, fautif et victime sont glorifiés à la fin. « L’humilité précède la gloire. » Les deux ont retrouvé leur plénitude sociale. Il est arrivé que les protagonistes s’embrassent, versent des larmes ensemble ou esquissent des pas de dance s’ils étaient copains ou de même génération…

Le langage et le vocabulaire doivent être soignés. Les termes « excuses » et « pardon » sont-ils équivalents dans le cadre d’une pacification ?

Conceptuellement, il faut se garder de faire la confusion entre excuses et pardon. Cette confusion ambiante dans les concepts ne nous aide pas non plus. Excuses et pardon sont confondus alors qu’il y a une différence conceptuelle. Le premier concept est un acte de contrition de la part de l’agresseur/fautif vis-à-vis de la victime. Présenter ses excuses nécessite au moins deux personnes. L’agresseur/fautif et la victime. Le premier présente ses excuses à la seconde. La victime peut accepter ou ne pas accepter les excuses. Cela fait partie intégrante de la pénitence de la personne qui est en faute et qui a besoin de la victime pour la réparation. L’on présente ses excuses à une victime. Le fautif est en position inférieure ; il agit et demande approbation de la victime.

Quant au pardon, il est une propriété exclusive de la victime. Elle est maîtresse de le donner ou pas. Elle peut pardonner sans excuses. Elle peut accepter des excuses sans pardonner. Le fautif n’a pas son mot à dire dans le pardon. Tout au plus il peut demander pardon mais doit garder en conscience que la réponse à sa requête n’est pas garantie. Le pardon vrai est une donnée intime qui exclut toute pression externe. Seule la victime sait si elle a pardonné.

« Excuses » et « pardon » relèvent davantage du relationnel et du social et des intérêts individuels. La justice est du registre du sociétal, de l’intérêt général. « Excuses » et « pardon » peuvent empêcher la justice d’intervenir. Ils ne peuvent pas par contre l’anéantir n’importe comment une fois qu’elle est passée. Mais qu’en est-il alors de fautes politiques graves chez les Mossé ?

Puisque le politique est aussi un humain, il peut fauter contre la coutume alors qu’il exerce une autorité. Un Naaba en pays Moagha est un justiciable. S’il commet une faute qui mérite un procès, il est jugé. Il n’est pas hors des lois du pays. Il peut être déchu du trône mais malheureusement cette déchéance est souvent suivie d’une peine de mort.

Ainsi un Mogho Naaba est un justiciable selon les lois du Mogho. Si ses actes le conduisent à un procès dont le jugement est la peine de mort, l’on a prévu un pacificateur qui pourrait lui donner la grâce si des circonstances lui sont favorables. D’après Maître Pacéré, « La seule personne qui peut intercéder pour que l’on ne tue pas le Mogho Naaba c’est le Wemba. » De fait, ce rôle d’ultime sauveteur fait que « Le Wemba est au-dessus du Mogho Naaba. » a conclut le grand homme de culture.

Historiquement, la fonction de Wemba est occupée par une femme. La seule personne qui peut sauver la vie du puissant monarque est une dame. Une tante mariée. Par la suite des hommes ont occupé la fonction. La coutume considère que le titulaire jouit d’un grand respect mais il est appelé « femme » et jamais « homme ». Ainsi lorsque le Wemba arrive au Palais de Ouagadougou, les instrumentalistes de la cour jouent des notes qui disent à-peu-près ceci : « Regardez-moi marcher ! Mes seins rebondissent sur ma poitrine. Je roule mes fesses… » Bref, la tradition veut que l’on retienne que c’est une fonction rattachée à une femme.

En somme, aucune société sérieuse ne peut faire l’éloge de l’impunité. Nul n’est au-dessus des lois. La tradition ne peut pas être convoquée pour soutenir le contraire. Notre tradition et nos coutumes sont plus rigoureuses car les jugements étaient plus radicaux et exécutoires. Une des raisons de la durabilité de ces Etats provient de cela d’ailleurs. Un chef régnant est un justiciable à plus forte raison un chef déchu. L’intérêt général domine tout. Un prince qui n’a pas eu le pouvoir (ou plus rarement l’a perdu) et qui ne peut se soumettre sincèrement à la nouvelle autorité, s’exile. Parfois avec un lot de partisans. Cela est une des raisons de la profusion des royaumes et chefferies mossé et de nombreux changements de statut social voire d’ethnie. Des Nakomsé sont ainsi devenus des Saanba (forgerons), des Yarsés, des Gourounsi, des Bissa, des Samo, … voire des Fall au Sénégal ou en Mauritanie, etc. Pr Michel Izard et autres nous ont enseignés amplement cela.

Le sage Larlhé Naaba Abga a aussi enseigné que « Naba Karfo a laissé le souvenir d’un empereur méchant. Son fils, Konlil Wobgo, l’était plus encore. […] Konlil Wobgo commit de graves infractions contre les coutumes. Il se permit en particulier de vendre des femmes comme esclaves. C’est pourquoi, bien qu’il fût le fils aîné de Naba Karfo, et à ce titre Djiba Naba, les ministres l’écartèrent du trône lors de la mort de son père. Il fut envoyé à Kamsando (cercle de Kombissiri). »

L’exil d’un prince n’a jamais été une catastrophe dans notre culture. On lui souhaite juste santé et bonne conquête pour élargir le weogho (le territoire). S’il ne peut cela, il accepte dignement sa nouvelle situation sans jamais essayer de déstabiliser sa patrie d’origine car il n’est pas un tampiiri. L’hôte qui l’accueille devrait normalement s’assurer que son protégé ne soit un problème pour personne. Le Mogho Naaba Wobgo, défait par l’armée coloniale française a tenté 5 fois de reprendre militairement son royaume. Cinq échecs. Sa querelle était juste, son combat était noble. Néanmoins, il est mort à Zanwéoyiiri en territoire ghanéen. L’on a organisé ses funérailles à Ouagadougou comme il se doit. Le Mogho a-t-il cessé de fonctionner ? Non, il s’est adapté à la catastrophe qui venait de le frapper si durement. Il a même su par cette tragédie susciter l’unité de la nation moagha rompue depuis des siècles.

Maître Pacéré nous a enseignés depuis toujours qu’au Mogho c’est un corpus législatif et un ensemble de principes qui organisent la vie à tous les niveaux y compris dans la gouvernance politique, l’armée et la justice. L’intérêt général est au-dessus de tout au Mogho. Pr Joseph Ki-Zerbo dont nous célébrons les 100 ans de naissance, a dit qu’au « Mogho, le Naaba règne et la coutume gouverne. » Aucun prince déchu ou non, n’est supérieur à son peuple ni aux lois du pays. Jusqu’à présent, nous nous en tenons à ces enseignements. Les fondements de tout éloge à l’impunité devront être trouvés ailleurs que dans la tradition des Mossé. Au nom du futur, ne tordons pas la culture pour justifier la décadence du présent.

Le pouvoir de Blaise a corrompu et discrédité l’essentiel des institutions traditionnelles. A présent, il risque de les emporter dans sa tombe. A Dieu ne plaise car à la vérité est la matrice de l’essentiel des cultures d’Afrique. Dieu nous garde et redonne force à la vérité dans cette patrie.

Patinnema
Juillet 2022

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