Actualités :: La langue maternelle : Un concept difficile à définir dans notre (...)

Mamadou Lamine Sanogo, directeur de recherches en sociolinguistique se penche à travers les lignes qui suivent sur le concept de langue maternelle, dans le contexte africain, qui, selon lui, soulève plus de problèmes qu’il n’apporte de réponses.

L’intérêt pour la question des langues est revenu devant l’actualité en la faveur de la réforme constitutionnelle de décembre 2023 qui a élevé les langues nationales au rang de langue officielle et relégué le français et l’anglais au statut de langue de travail (article 35 révisé). Et comme il fallait s’y attendre, devant la future officialisation de certaines langues « par loi », les voix se lèvent de toutes parts : qui, pour mieux comprendre la situation des langues ; qui, pour affirmer sa ferme volonté de revendiquer « ses droits linguistiques ».

Le linguiste que nous sommes est donc interrogé sur ces différents aspects de la question des langues et pour ne pas faire long, nous avons décidé d’intervenir par thématiques. Aujourd’hui, nous allons voir le concept de langue maternelle qui est lancé et répété à tout vent.
Notons, en introduction que le concept de langue maternelle ne figure ni dans la constitution, ni dans les lois linguistiques encore connues au Burkina Faso. Néanmoins, son occurrence dans les débats et autres discussions informelles nécessite qu’on se penche dessus.

Comme méthode, outre nos lectures, nous avons mené une petite enquête auprès de trois cohortes groupes d’une soixantaine d’étudiants en master à Bobo-Dioulasso en 2002, 2023 et 2024. Le groupe est composite car venant de nombreux pays de la sous-région et même d’Afrique centrale. La question était : C’est quoi votre langue maternelle ? Réponses : C’est la première langue dans laquelle j’ai appris à parler, C’est la langue de ma mère ; c’est la langue que nous parlons à la maison, c’est la langue de notre ethnie, c’est la langue que nous parlons avec nos parents…. On pourrait étendre les réponses mais retenons que dans ces groupes ci restreints, le débat allait dans tous les sens. Vous pouvez essayer la même question en famille, avec vos groupes d’amis, avec vos relations, vos collègues et nous serons bien content de lire vos réponses en commentaire.

D’où vient le concept de langue maternelle ? Que renferme-t-il ? Est-il opérationnel dans le domaine de la science linguistique ? Quels sont les avantages ou les inconvénients à utiliser ce concept dans le contexte africain ?
Pour la petite histoire, le concept de langue maternelle serait chinois, un pays multilingue, pluriethnique avec une infinie de diversités dialectales. Les premières traces écrites dateraient du XIe siècle ou XIIe siècle dans les sermons des moines de l’abbaye (germanique) de Gorze pour justifier l’usage du francique parlé par les femmes et langue de l’église mère contre le roman parlé par les hommes.

Quoi qu’il en soit, la répartition fonctionnelle des langues suivant le genre est l’argument, le justificatif principal de ce concept forgé au fil de l’histoire des langues dans la société.
Néanmoins, les définitions de langue maternelle sont aussi diverses et variables plus qu’il n’y a de sources. Pour le Larousse , la Langue maternelle serait première langue apprise par un sujet parlant (dit alors locuteur natif) au contact de l’environnement familial immédiat.

Si cette situation est l’idéale, elle devient de plus en plus rare dans notre contexte. En effet, au cours des travaux de recherche sur la transmission des langues en famille, nous avons constaté que dans les familles mono-ethnique (père et mère sont de même ethnie et parlent la même langue), la mère a tendance à utiliser plus la langue du groupe ethnique que le père. Mais en dehors de ces cas, lorsque la langue du père diffère de celle de la mère et que s’il arrive que les deux diffèrent de la langue du milieu, la situation devient complexe.

Retenez que si vous avez une famille restreinte avec le père et la mère qui ne parlent pas la même langue au départ, ces deux sont obligés de parler une langue courante dans le milieu qui assure fonction de communication entre des personnes de langues différentes. S’il s’agit des grandes familles avec des concessions regroupant plusieurs ménages, c’est encore plus compliqué.

Comme résultats, plusieurs cas de figures peuvent se présenter : 1. l’enfant apprend à parler la langue du milieu couramment parlée par les deux parents, 2. L’enfant apprend simultanément deux langues qui seraient celle de l’ethnie de sa mère et celle couramment parlée à la maison, 3. L’enfant parle simultanément les deux langues de ses parents, 4. L’enfant apprend la langue de la nourrice / des autres enfants de la cour, en plus de celle parlée par ses parents.... Les situations peuvent donc diverger comme on peut le voir et si l’on a que ça, sa langue maternelle serait la langue dans laquelle il aurait appris à parler. S’il s’agit de deux langues à la fois (2, 3, 4...), il serait un bilingue précoce.

Mais là où les chosent deviennent plus complexes, c’est lorsqu’on ajoute des éléments extralinguistiques comme la filiation, les origines ethniques des composantes de la famille, les relations socio-anthropologiques des acteurs en présence... au concept de langue maternelle. Dans les échanges avec les différents groupes, l’amalgame est vite arrivé ; car une certaine habitude qui consiste à confondre langue et ethnie a fait son petit bonhomme de chemin. (voir à ce propos, notre post : Burkina Faso : Combien y a-t-il de langues ?).

Ainsi, dans les situations compliquées que nous avons :
-  Des parents d’ethnies différentes estiment en général que l’enfant appartient à l’ethnie de son père. Par conséquent, sa langue maternelle serait celle du père. Pourquoi ne pas donc dire langue paternelle ?

-  Dans les cas où l’enfant parle la langue couramment parlée dans le ménage qui n’est ni la langue de l’ethnie du père, ni celle de la mère, les réponses varient :
o 1. Sa langue maternelle serait – comme dans le Larousse- la langue couramment parlée par les parents.
o 2. Et comme vous le savez bien dans les relations de familles chez nous, d’autres estiment que la langue du groupe ethnique du père serait la langue maternelle de l’enfant même s’il ne la parle pas.

-  Même dans les cas où les enfants sont des bilingues précoces (ayant appris à parler dans deux langues simultanément), beaucoup encore estiment que la langue maternelle est la langue du groupe ethnique d’appartenance de l’enfant.
Pour ne pas être long, je vous laisse poursuivre l’exposé sur les autres cas dans les réponses. Mais dans l’opinion des Africains qui ont participé à nos différentes enquêtes, la confusion entre langue et ethnie est établie. Et le pire est que on va jusqu’à estimer que vous pouvez n’avoir jamais parlé votre langue maternelle (puisque les pères sont des mauvais transmetteurs de coutumes ; surtout dans les ménages pluriethniques et exogamiques).

Comme on le voit, le concept de langue maternelle, dans le contexte africain, soulève plus de problèmes qu’il n’apporte de réponses. Il est donc inopérationnelle dans la sociolinguistique et même dans l’anthropologie linguistique. Par conséquent, les scientifiques lui préfèrent langue -1 (L) qui est la première langue dans laquelle vous avez appris à parler. On va refaire le test dans nos groupes avec la même question : dans quelle langue avez-vous appris à parler. S’il n’y a qu’une seule langue, cet individu a une seule L1 et s’il y en a deux comme le cas des bilingues précoces, nous dirons qu’il a deux L1. Et toutes les autres langues qu’il va apprendre et parler par la suite seront numérotées L2, L3 ; L4...

Le concept de langue maternelle nous amère à nous interroger sur “transpositions de connaissances” venant d’autres cultures pour tenter d’analyser nos réalités africaines. Nous avons vu que si la langue maternelle a désigné à ses origines, les langues parlées par les femmes, l’organisation socio-anthropologique ainsi que les règles qui régissent nos relations de familles placent l’enfant dans tout un autre schéma de relation de famille qui le rattache plus au père. Il convient alors de s’interroger sur la nature même de la famille qui reste à décrire aussi bien dans sa composition, sa taille ainsi que ses réseaux de relations.

Mamadou Lamine SANOGO
Directeur de Recherches en sociolinguistique

Bibliographie
AMSELLE J-L. et M’BOKOLO E., 1985, Au cœur de l’ethnie, La découverte, Paris, 225 pages.
BRETON R., 1992, Les ethnies, P.U.F., Coll. "Que sais-je ?", Paris, 127 pages.
Capron J., 1973, Communautés villageoises Bwa, Mali, Haute-Volta, Paris, Institut d’ethnologie, 379 pages.

GALLAIS J., 1984, Homme du Sahel, Espace temps et pouvoir le delta intérieur du Niger 1960-1980, Flammarion, Coll. géographie, 281 pages.

HOUIS M., 1971, Anthropologie linguistique de l’Afrique Noire, P.U.F, 230 pages.
SANOGO M.L., 2007, « Les associations et la défense des minorités linguistiques au Burkina Faso », dans Momar Diop et Jean Benoist (eds.), L’Afrique des associations. Entre culture et développement, Dakar-Paris, CREPOS-Karthala, coll. « Hommes et Sociétés », pp. 79-99

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