Actualités :: Relations internationales : La politique d’intelligence économique de la (...)

Le spécialiste en intelligence économique, Papa M. Ndiaye, fondateur du cabinet "THOT ADVISOR Intelligence & Strategy", s’interroge, dans les lignes qui suivent, sur les intentions réelles des interventions de la Chine par rapport aux différents pays africains.

"La Chine en passe de devenir la première puissance économique mondiale est un pays qui a une politique d’intelligence économique très avancée. Sa stratégie très offensive se caractérise par un bras de fer avec les Etats-Unis, mais aussi avec l’Europe. Mais qu’en est t-il du rapport entre l’Afrique et cette super puissance ?

Ces dernières années, la Chine a entretenu une relation très étroite avec l’Afrique à travers des programmes d’aide au développement dans le domaine de la santé, des infrastructures, de l’agriculture, etc... Mais pour quel prix ?

Nous sommes dans un contexte mondialisé où tout mouvement est intéressé, chaque activité ou démarche entamée par un Etat a un but précis. Pour le cas de la Chine, nous assistons à une stratégie établie sur l’aide au développement. En 2012, la République populaire de Chine a entamé le projet « Belt and Road Initiative, One Belt One Road » ou “la nouvelle route de la soie’’. Ce programme est un tremplin pour la Chine de façonner le nouvel ordre mondial pour les décennies à venir.

Le Monténégro et Djibouti signataires du même programme

Le 30 octobre 2014, le gouvernement du Monténégro et l’entreprise publique chinoise EXIM Bank ont signé un accord de prêt préférentiel pour financer la construction du tronçon de l’autoroute, qui relie Podgorica et Kolašin avec ses 40 kilomètres avec les conditions suivantes : 942 millions de dollars accordés au pays dont la monnaie est l’euro, l’exposant à des risques d’insolvabilité ; la période de remboursement s’étalant sur 20 ans (6 ans de différé d’amortissement et 14 ans de remboursement) et un taux d’intérêt annuel de 2 %. Ainsi, le Monténégro a renoncé à son immunité de souveraineté en cas d’arbitrage de crédit. L’arbitrage d’un éventuel différend sur la base d’un accord de prêt a été convenu à Pékin. Ce qui équivaut à l’éventuelle perte du port de Bar, le plus grand port des Balkans que Pékin lorgne avec appétit.

Si nous prenons le cas de Djibouti, l’intérêt soutenu de la Chine pour Djibouti repose sur l’avantage géographique qu’il représente : situé sur le détroit de Bab-el-Mandeb, un des corridors maritimes les plus fréquentés au monde et qui contrôle l’accès à la mer Rouge. Le pays se trouve donc sur la route maritime qui permettrait à la Chine de rejoindre l’Afrique et l’Europe par la mer de Chine et l’océan Indien, dans le cadre du projet de nouvelles routes de la Soie, connu sous le nom de "One belt, one Road" ("La ceinture et la route") le même programme qui a valu au Monténégro cette situation complexe.

La zone franche internationale a nécessité un investissement total de 35 milliards de dollars et s’étend à 4 800 hectares. Le gouvernement et trois groupes chinois étant les porteurs d’actions principales. La zone est reliée au port de Djibouti et vise à diversifier l’économie du pays, créer des emplois et attirer des investissements en permettant aux entreprises étrangères d’être exonérées d’impôt et de bénéficier d’un soutien logistique selon le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh. Bien que le projet ait contribué à augmenter le PIB de la Chine à 11%, les experts internationaux ont néanmoins émis des inquiétudes vis-à-vis de la solvabilité de la dette chinoise.[1]Le Fonds monétaire international a également attiré l’attention sur l’augmentation de la dette publique du pays qui est passée de 43% du PIB en 2014 à 84% en 2018.

A la différence du Monténégro, Djibouti a pris conscience des enjeux stratégiques et s’est lancé dans une nouvelle politique de renégociation à l’approche de la première échéance des premiers remboursements.

Avec cette prise de conscience le parlement a adopté une loi qui permet au gouvernement de revoir et surtout, renégocier les contrats sur les infrastructures qualifiées de stratégiques pour le pays et ainsi que les clauses qui ont trait à la souveraineté de l’État afin de protéger les intérêts économiques et stratégiques du pays.

Les entreprises de construction chinoises agissent en consortium et suivent la politique économique globale de la République populaire de Chine

Dans ce cas de figure, les conclusions suivantes peuvent être tirées de ces deux accords : La République populaire de Chine a offert au Monténégro et à Djibouti un ensemble de possibilités de financement que les partenaires internationaux et européens (Banque mondiale, FMI, Banque européenne d’investissement et Banque européenne pour la reconstruction et le développement) ne peuvent tout simplement pas suivre pour de nombreuses raisons. Premièrement, les entreprises de construction chinoises, en raison de leur propriété étatique dominante, agissent en consortium sur des projets d’investissement et suivent ainsi la politique économique globale de la République populaire de Chine. Cette approche diffère grandement des politiques commerciales des entreprises occidentales qui, en raison de leur structure de propriété privée, luttent sur le marché pour le profit, ce qui en soi implique qu’elles ont naturellement des vues étroites sur les avantages intégrés à long terme des projets d’infrastructure.

En outre, lors de la conclusion d’accords de crédit, les entreprises de construction chinoises reçoivent le soutien monopolistique des institutions financières d’Etat chinoises qui : (1) offrent une plus grande flexibilité dans les négociations ; (2) effectuent des analyses d’investissement plus faibles pour justifier l’investissement ; (3) ont des exigences environnementales plus modestes et, surtout, ont nettement moins de transparence sur l’ensemble du processus de financement du projet par rapport aux créanciers occidentaux. En contrepartie, le financement des grands projets d’infrastructure est conditionné par la détention d’une grande partie de l’exécution des œuvres par les entreprises de construction chinoises dans le projet total (dans le cas du Monténégro, 70 % des travaux sont réalisés par la société chinoise CRBC, tandis que 30 % des travaux est géré par des entrepreneurs nationaux). Enfin, au cas où les emprunteurs ne seraient pas en mesure de rembourser les obligations de prêt assumées, les stratèges chinois sont très intéressés et ouverts à la reprise des ressources stratégiques de l’Etat par le biais d’accords de concession.

Un tel effet synergique, aidé par un intérêt stratégique de l’État en priorité, offre un avantage unique auquel les systèmes occidentaux, basés sur une concurrence loyale et ouverte sur le marché, ne peuvent tout simplement pas rivaliser.
De la nécessité de s’interroger sur les intentions réelles des interventions de la Chine par rapport à nos différents pays

Nos Etats devraient adopter une nouvelle vision plus stratégique dans laquelle nous analyserons chaque terme de collaboration afin d’en évaluer les potentiels bénéfices à court, moyen terme mais surtout, à long terme. Ceci renforce la nécessité de mettre en place une politique d’intelligence économique pour se prémunir contre les dépendances stratégiques. Avec cette appropriation de l’IE, nos Etats seront plus aptes à défendre leurs intérêts en prenant en compte toutes les informations pour pouvoir réduire les risques de pertes des ressources des pays et ceci sur la base de collaboration avec les différentes institutions à savoir le ministère de l’économie et des finances, le ministère de la défense mais aussi les agences de promotion des investissements.

Nos Etats africains avec cette nouvelle vision, pourront faire de la veille stratégique permanente, de la due diligence continue dans le but d’anticiper les enjeux stratégiques et géopolitiques en prenant en compte les différentes déclinaisons des situations qui prévalent dans le monde actuel. Ceci sans oublier que l’Afrique est un terrain vierge où tout est à construire et de par ce besoin, nous sommes exposés à différentes situations qui pourraient à long terme, nous porter préjudice.

“Gouverner c’est prévoir” comme l’a dit Maxime, mais, en contextualisant avec la situation qui prévaut actuellement, nous pouvons nous permettre de dire « Gouverner c’est anticiper ».

Papa M. Ndiaye
Spécialiste en intelligence économique
Fondateur du cabinet THOT ADVISOR Intelligence & Strategy

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