Actualités :: Burkina Faso : La mémoire courte de l’incompétence qui tue

Semafo, Kodyel, Solhan, Inata parmi d’autres : ce qui frappe, c’est qu’à chacun des massacres qui portent ces noms tout le monde se dit que cela ne peut plus se reproduire, oubliant le fil commun qui les relie et dont les « terroristes » seuls gardent la mémoire, celle de leurs macabres victoires.

Même horrifiés, indignés et révoltés, nous n’avons pas de mémoire, ou l’avons trop courte. Sinon nous n’allions déjà pas oublier si vite, le président du Burkina Faso le premier, ce qui a été dit et fait après Solhan.

Ce manque de mémoire qui empêche de tirer les leçons de tous ces massacres successifs cimente toute l’incompétence de nos autorités et généraux face au « terrorisme » ; incompétence dont ce manque de mémoire provient lui-même pour que les massacres puissent se répéter sans que nous soyons jamais capables d’en acquérir la moindre expérience. Pendant que la terreur se répète à nous, contre nous, nous oublions, restons sans expérience ni leçons à tirer, et pataugeons donc dans l’incompétence.

Qui est compétent ?

Quiconque, incapable d’utiliser à bon escient, dans l’exercice de ses fonctions ou compétences d’attribution, les moyens nécessaires disponibles, ou incapable de les imaginer et créer lui-même lorsqu’ils manquent à son action, afin de s’adapter à une situation qui le demande, et obtenir les résultats attendus, est de fait incompétent.

La compétence relève à la fois, mais différemment, de l’art (savoir-faire), de l’artifice (titre, nomination et fonction) et de la nature (le génie). L’on peut être nommé et reconnu à une fonction, à un poste, avoir titres et diplômes, disposer de tous les moyens nécessaires pour être efficace dans l’action, mais ne pas savoir les utiliser, manquer de savoir-faire ; ou manquer d’imagination et de créativité, d’inventivité, bref de génie. Le génie est un don, qui n’est donc pas donné à tout le monde. Certainement pas à ceux à qui l’on donne artificiellement des titres et des postes de complaisance.

La compétence de fait est ce qui nous force à reconnaître que quelqu’un est « bon » dans son domaine ou sa fonction : des généraux talibans (peut-être même n’ont-ils pas ce titre) battent des Américains surarmés, ainsi que les généraux afghans par eux armés et formés ; en Ethiopie, une région d’à peine six millions d’habitants sur les cent vingt millions que compte le pays, soumise à un blocus humanitaire depuis un an, mais dont les soldats sont en train de marcher sur la capitale fédérale Addis, parce que conduits par un vrai général compétent en guerre, Tsadkan Gebretensae (mais soit dit en passant, cet exemple ne signifie pas forcément un soutien personnel au TPLF tigréen)…

Des élèves et étudiants affamés dans nos écoles et universités, mais jamais derniers de classe, souvent les meilleurs : réveillez-les à 2h du matin, collez-leur un problème de maths, une dissertation de philo ou autre, un texte d’anglais, et peut-être n’ont-ils pas mangé depuis deux jours ou quatre, ils trouveront les ressources intellectuelles pour s’en sortir et obtenir les meilleures notes. Ils sont « bons » dans leurs domaines respectifs, quels que soient les situations et les aléas de la vie.

Qui est incompétent ?

Contrexemple pathétique de la compétence, ou exemplaire de l’incompétence : notre pays subit des attaques armées répétées qui le désintègrent petit à petit, sans aucune solution militaire et politique qui permette d’espérer un renversement ni prochain ni lointain d’une situation insécuritaire qui semble de plus en plus irréversible. Puisque nous avons une armée, des soldats, des généraux et des autorités politiques dites à la fois très justement (en droit) et très faussement (en fait) « compétentes » qui décident, c’est un devoir de désigner l’incompétence de fait de ces décideurs et gouvernants comme unique porte d’entrée qui nous permette, à défaut d’admettre et d’accepter ce fait accompli (il suffit de le constater), de comprendre au moins la situation du pays et son naufrage.

Cela veut dire que nous devons commencer par poser et admettre comme diagnostic l’incompétence de nos officiels dirigeants et officiers militaires pour en chercher et connaître les raisons et causes. Pourquoi nos généraux sortis de saint Cyr sont-ils à ce point incompétents ? Pourquoi le président du Faso, puisque chacun le constate et dit aujourd’hui, est-il si incompétent ? Voilà ce que serait le début d’une vraie enquête salvatrice d’intérêt national, qui pourrait nous ramener aux tares de notre société, de nos pratiques et politiques, au-delà de la situation insécuritaire elle-même. Car nous sommes bien devant ou même dans une situation d’échec et de danger sans en connaître les vraies raisons. Pourquoi sommes-nous si incompétents alors que nous ne sommes pas idiots ?...

Nos dirigeants et officiers sont incompétents. C’est un constat, pas une insulte. Les schémas des attaques subies sont les mêmes, tout comme l’émoi, l’effroi et l’incompréhension qu’elles produisent à chaque fois . Semafo, Kodyel, Solhan, Inata et d’autres : il n’y a jamais eu d’heureux contrexemples à ces tristes exemples, jamais de contre-attaques véritables à ces attaques. Comment donc continuer à tourner autour du pot, et à faire de l’incompétence de nos dirigeants et généraux un tabou et une insulte ?

Ils sont incompétents. Pas impuissants. Car ils ont une marge de manœuvre, n’ont pas les mains liées comme des marionnettes (contrairement à ce que véhicule un anticolonialisme paresseux et obscur : personne ne se rendrait aux urnes pour élire des marionnettes impuissantes), ils ont une capacité d’agir ; et ils agissent en effet, prennent des décisions, dégradent et nomment des généraux. Personne ne peut dire qu’ils ne font rien ; ils ne savent simplement pas (y) faire ; et leur action ne consiste qu’en réaction et pas en prise d’initiative contre les agresseurs du pays.

Evoquer une impuissance ne serait encore qu’une excuse honorable pour masquer l’incompétence ; car l’impuissant veut mais ne peut pas, le désir d’agir (ou le désir tout court) lui vient et monte sans pouvoir passer à l’action. L’incompétent n’est pas impuissant ni incapable d’agir, mais il est incapable d’agir de façon juste. S’il est impuissant, son impuissance n’a rien à voir avec une incapacité d’être géniteur d’un être, mais tout à voir avec une absence de génie.

En outre l’impuissance n’a jamais tué quelqu’un, à part de ne pas pouvoir donner la vie. L’incompétence, elle, tue au Burkina Faso. Et l’on appelle cela « terrorisme » pour dire que l’on n’y peut rien. L’incompétence prétend que ce « terrorisme » frappe et sévit partout, les grandes nations comme les petites, les riches comme les pauvres, ce qui excuse le manque d’imagination : mais même si le monde entier devait succomber face au « terrorisme », pourquoi ne serions-nous pas les tout premiers à le vaincre par notre génie propre ?...

Qui est anticolonialiste ?

Evoquer des complicités à l’extérieur et surtout à l’intérieur de notre armée est aussi une excuse de l’incompétence de nos officiers : s’ils étaient compétents, ils n’auraient pas mis six ans pour ne toujours pas débusquer les traitres et les complices possibles dans leurs troupes. L’incapacité à imaginer et bricoler des solutions durables contre les agresseurs va de pair avec l’incapacité à mettre en place des stratégies pour démasquer et confondre traitres et complices.

Nos dirigeants et officiers sont incompétents. Pas nos soldats qui ne font qu’obéir et n’ont pas pouvoir de décision. Le drame d’Inata montre même des soldats exemplaires dont devraient s’inspirer leurs chefs : ils nous rappellent et enseignent combien il est vital de réveiller quelque génie propre pour survivre en situation de péril. Abandonnés par leurs chefs, et privés de nourriture, comme s’ils étaient punis d’être au front, ils nous laissent en mourant cette leçon que si le pays Burkina ne doit compter que sur lui-même pour vaincre ses agresseurs, comme eux seuls face à la faim et au feu de l’ennemi, il n’a pas d’autre choix que de faire preuve d’imagination et de génie sur le terrain, d’inventer lui-même les moyens et solutions pour ne pas sombrer et sortir du naufrage.

Donc : s’il faut aujourd’hui ranger les pincettes et ne plus tourner autour de ce pot de l’incompétence, ce n’est pas seulement parce que celle-ci tue, mais c’est aussi parce qu’il y va de notre liberté, de notre volonté réelle de nous décoloniser et d’être vraiment indépendants. Tant il est clair que si nos autorités sont incompétentes, la seule solution qu’elles pourraient imaginer dans les situations critiques ne pourra être que de solliciter la compétence supposée des autres ; en l’occurrence la compétence (baptisée « aide ») de ceux-là mêmes dont on dit vouloir se libérer vraiment.

Nous avons du reste sous nos yeux aujourd’hui, à la lumière de ce « terrorisme » qui n’est que la cristallisation de nos incompétences, ce spectacle étrange d’un faux anticolonialisme superficiel et frustré qui ne s’attarde pas sur nos propres incompétences pour mieux en accuser les colons d’hier et d’aujourd’hui : si nous sommes incapables d’imaginer des solutions à nos problèmes, c’est encore le colon notamment français qui nous en empêche ; si nous affamons nos propres soldats que nous abandonnons au front, c’est sur ordre du colon ; si nous élisons librement des présidents que nous tenons pour les plus compétents parmi d’autres candidats, mais qui s’avèrent incompétents dans l’action, c’est qu’ils agissent sous commandement du colon blanc…
Et dans le même temps, nous demandons aux forces coloniales de partir tout en leur reprochant de ne pas intervenir assez pour nous aider contre nos agresseurs, et donc les soupçonnons d’être complices de nos ennemis, faisant semblant d’ignorer d’où viennent ces agresseurs et qui ils sont au juste : de quels pays, de quelle couleur de peau sont ces « terroristes » qui massacrent sans pitié femmes et enfants sans armes ?

Un anticolonialisme qui laisse apparaître un « nous voulons plus de France » derrière son « nous ne voulons plus de la France » n’est pas crédible ni honorable, si nous chassons cette France de chez nous pour la seule raison qu’elle ne nous vient pas (assez) en aide ; si notre refus de la France n’est encore qu’une demande de France. La preuve en est que nous chassons des Blancs (français) pour en demander d’autres (russes et autres). Ne sommes-nous, n’existons-nous, comme peuples, que pour attendre et survivre de l’aide des autres ?

Le colonisateur français serait le bienvenu sur nos sols s’il avait vaincu les terroristes ; s’il nous avait protégés et épargnés les morts violentes. Comme un dieu tout-puissant… Donc le « non à la France » aujourd’hui procède plus de la frustration et de la déception que d’un prétendu anticolonialisme. Ce « non à la France » n’a pas d’autre signification que celle d’un « non à la France qui ne nous aide pas (assez) » !...

Un anticolonialisme qui jubile avec les « terroristes » au départ des troupes coloniales qu’ils fêtent ensemble est inconscient et puéril d’ignorer que ces « terroristes » à coup sûr n’arrêteront pas de massacrer des femmes, enfants et hommes africains et nègres même s’il n’y avait plus un seul militaire blanc sur nos sols d’Afrique.

Cela conduit à se demander si « terrorisme » et « terroristes » représentent vraiment encore quelque chose, ou s’ils sont des réalités et des dangers réels (raison pour laquelle nous les encadrons par des guillemets), dans la mesure où, de part et d’autre, chacun en fait le jeu dont il accuse l’autre : pendant que cet anticolonialisme accuse le colonisateur de complicité avec les « terroristes », il ne voit pas qu’il partage avec ces derniers le même rejet voire la même haine d’une présence étrangère qui dérange et gêne, ni non plus ses propres complicité et responsabilité dans l’incompétence des dirigeants qu’il se choisit lui-même.

Voilà sans doute pourquoi il est si difficile voire impossible de combattre et vaincre ledit « terrorisme ». Seules les victimes des massacres ont quelque réalité, encore que cette réalité soit ponctuelle et éphémère : après l’émotion nous les oublions très vite pour continuer à nous préoccuper de préserver nos privilèges et conforts
Nous ne sommes pas de cet anticolonialisme obscur qui brille par son ambiguïté, qui chasse le colon qu’il désire et demande ; et qui s’appuie même sur le nom de quelques intellectuels du continent africain désignés encore par ledit colonisateur lui-même, pour « refonder » une relation avec lui dont on dit pourtant ne plus vouloir. Parce que nous savons très bien aussi ce que « refonder » veut dire et a toujours voulu dire : sauver, consolider et conserver. On n’a pas à refonder une relation France-Afrique qui est exactement ce dont la fin devrait précisément signifier la fin de la colonisation dont on ne veut plus !...

Qui doit démissionner ?

Un mois après le massacre du 5 juin 2021, le Premier ministre du Burkina confiait que « l’attaque de Solhan a servi de détonateur car elle a permis de mettre en évidence un certain nombre de dysfonctionnements au niveau de notre dispositif de défense et de sécurité ». Déjà des « dysfonctionnements » à Solhan, si ce n’est avant, mais dont nos autorités ne tirent aucune leçon.
Et le président du Burkina de limoger les deux ministres en charge de la défense (Chérif Sy) et de la sécurité (Ousséni Compaoré) pour, promettait-il, redonner un « nouveau souffle » à la lutte contre le « terrorisme » ; s’attribuant au passage la compétence du ministre de la Défense.

Personne ne peut reprocher au président de nommer des ministres et officiers sans savoir de quoi ils sont capables sur le terrain. Mais s’il limoge les autres parce qu’ils sont incompétents, il devrait s’appliquer à lui-même la même sanction, dès lors qu’il remplace notamment le ministre de la Défense et qu’il est chef des armées…

Mais démissionner pour être remplacé par qui, puisque les Burkinabè, encore à la mémoire bien courte lorsqu’ils cherchent des bouc-émissaires extérieurs, l’ont préféré à d’autres prétendants à la présidence ? Forcément par d’autres diplômés, intelligents, majors et premiers de classe, civils ou militaires, mais incompétents dans l’action ; si l’incompétence est la règle, pour les raisons qu’il faut encore une fois creuser et chercher. Pourquoi sont-ce les meilleurs qui sont si incompétents ?

Que le président du Burkina démissionne ou pas, cela reviendra donc au même. C’est bien cette impossibilité de trouver des compétences contre nos agresseurs qui est désespérante et ce qu’il y a de plus effrayant. Pas moins triste est le sort des Burkinabè s’ils devaient alors patienter et survivre encore quatre années d’incompétence de plus sous les feux des « terroristes ». Comment démissionner des autorités qui ont déjà démissionné face à l’insécurité ?

Un seul ministre dont la démission aurait du sens et de la pertinence : Zéphirin Diabré, ministre de la « Réconciliation nationale ». Pas parce qu’il est incompétent ou compétent si l’on lui attribuait d’autres fonctions, mais parce que, dans le contexte actuel où les Burkinabè sont dans la rue pas pour se battre ni pour se réconcilier, lui M. Diabré et son ministère sont parfaitement inutiles. Qu’il démissionne, de lui-même, par décence : pour que nos soldats aient peut-être davantage à manger au front ; et que les fora de la réconciliation soient remplacés par une enquête collective sans complaisance qui trouve les réponses à la question nationale : pourquoi sommes-nous si incompétents et pourtant si intelligents ?

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

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