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Côte d’Ivoire : Seydou Elimane Diarra se voulait « l’homme du consensus », à la confluence de la politique et du business

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • jeudi 23 juillet 2020 à 21h30min
Côte d’Ivoire : Seydou Elimane Diarra se voulait « l’homme du consensus », à la confluence de la politique et du business

Il aura occupé la fonction de Premier ministre dans des conditions difficiles peu propices à l’action. Brièvement ; avec discrétion. En 2000, sous l’autorité de Robert Gueï quelques mois après la chute de Henri Konan Bédié. Puis, plus longuement mais dans une configuration différente, sous l’autorité de Laurent Gbagbo, choisi par lui au lendemain des accords de Marcoussis (2003) alors que la Côte d’Ivoire était coupée en deux et partiellement occupée par l’armée française.

Il est mort le dimanche 19 juillet 2020 à Abidjan à l’âge de 87 ans. Dans un contexte politique particulier marqué par le décès du Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, candidat RHDP à la présidentielle 2020, et la démission de Daniel Kablan Duncan, vice-président de la République. C’est dire qu’en Côte d’Ivoire, un chapitre vient de s’achever alors que nul ne sait ce que sera l’histoire contée dans le prochain chapitre. Ni qui la contera… !

Seydou Elimane Diarra n’était pas, au tout début de l’année 2000, la plus en vue des personnalités politiques ivoiriennes. Il n’appartenait d’ailleurs même pas à la sphère politique ivoirienne. Et son nom n’était vraiment connu, hors de la Côte d’Ivoire, que des spécialistes du café et du cacao, ses pôles d’ancrage professionnel. Pourtant, le 4 janvier 2000, il avait intégré le gouvernement du général Robert Gueï comme ministre de la Planification, du Développement et de la Coordination du gouvernement. Il avait le titre de ministre d’Etat et était le numéro trois du gouvernement. Il était le premier des civils au sein d’un gouvernement issu d’un coup de force militaire tandis que le chef de l’Etat était lui-même général de brigade.

On l’appelait encore « l’ambassadeur Seydou Diarra » alors qu’il ne l’était plus depuis près de vingt ans. Pourtant, il ne s’était pas retrouvé par hasard là où il était. Plus encore dans une période aussi chaotique que celle que connaissait la Côte d’Ivoire en 2000 d’abord, en 2003 ensuite.

*

Né le 23 novembre 1933 à Katiola, où son père était affecté comme infirmier colonial (ses racines familiales se trouvaient à Dioulatiédougou, entre Odienné et Touba, dans l’extrême Nord-Ouest ; « Je suis du Nord et j’ai grandi dans le Sud » aimait-il rappeler à ses interlocuteurs), il rejoindra la France pour y suivre les cours du lysée Fénelon à La Rochelle. Bac math-élém puis Ecole nationale supérieure agronomique de Montpellier. En 1961, diplôme d’ingénieur en poche, il sera de retour en Côte d’Ivoire. Il va rejoindre le bureau d’études du ministère de l’Agriculture avant d’être nommé directeur des marchés agricoles (décembre 1961-juillet 1962) puis directeur du Centre national de la coopération et de la mutualité agricoles (juillet 1962-septembre 1964) et, enfin, directeur commercial de la Caisse de stabilisation des prix des productions agricoles (septembre 1964-octobre 1966) dont le directeur général adjoint est Abdoulaye Fadiga, futur gouverneur de la BCEAO. Ce que son CV officiel ne rapporte pas c’est son arrestation, en 1963, dans le cadre des « complots » réprimés par Félix Houphouët-Boigny qui verront les « élites » du PDCI-RDA, le parti unique, connaître la prison, parfois même la torture. Pendant vingt-six mois, à Yamoussoukro puis à Abidjan, Seydou Diarra va vivre l’enfer carcéral. Ce qui le conduira, par la suite, à relativiser beaucoup de choses.

A compter d’octobre 1966, il rejoindra l’Oamcaf, à Londres, et sera un des négociateurs de la révision de l’accord de 1962 sur le café, accord qui permettra une plus grande prise en compte du « groupe producteur ». Il s’affirmera ainsi comme un homme de contact. Il nouera des relations privilégiées avec les latino-américains, notamment les Brésiliens et les Colombiens, tout en maintenant fermement sa ligne en ce qui concernait la défense des intérêts africains.
Le 14 novembre 1969, Diarra quittera Londres. Il fera alors un passage par la Société africaine de cacao (Saco), filiale du groupe Cacao-Barry, avant que Houphouët-Boigny en fasse, en juillet 1971, son premier ambassadeur à Rio-de-Janeiro (Brasilia n’était pas encore, alors, une capitale opérationnelle). Le Brésil était dirigé par Emilio Garrastazu Medici, un des généraux qui, de 1964 à 1985, vont se succéder à la tête de la dictature militaire. Diarra va cependant multiplier les efforts pour impulser la coopération entre les deux pays. Il se verra, par la suite, confier les ambassades de Côte d’Ivoire à Bruxelles (octobre 1977-novembre 1983) et à Londres (novembre 1983-février 1986). A Bruxelles, il sera le porte-parole et le président des pays ACP pour les négociations qui déboucheront sur Lomé II.

Le 1er février 1986, ce sera le retour à Abidjan. Il sera nommé membre du Conseil économique et social. L’expert en café-cacao, après dix années dans la diplomatie, entendait alors se consacrer aux affaires. Il va être nommé PDG des filiales du groupe Cacao-Barry : la Société africaine de cacao (Saco), qui exploitait une usine d’extraction de poudre de cacao, et la société Chocolaterie-confiserie de Côte d’Ivoire (Chocodi). Le 26 juillet 1992, il sera élu à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie (69 voix pour 72 votants). Il sera ainsi le premier président élu de la Chambre consulaire, ce qui lui vaudra une longue interview dans Fraternité-Matin du jeudi 13 août 1992. Il était alors devenu un homme d’affaires prospère !

*

Mais les hommes politiques vont rattraper l’homme d’affaires. C’est Robert Gueï qui va le sortir de l’ombre pour le faire entrer dans son gouvernement ; subrepticement, comme ministre d’Etat chargé de la Coordination gouvernementale et de la Planification du développement. Le 26 décembre 1999, au lendemain du coup de force, Gueï l’avait convoqué. Pour une prise de contact. Diarra qui avait connu la prison se préparera au pire. « J’étais persuadé qu’on allait m’arrêter et j’avais même préparé mes effets personnels pour la prison ». Ce ne sera pas la prison ; enfin, pas vraiment : ce sera le gouvernement (4 janvier 2000).
Le 18 mai 2000, il sera promu Premier ministre. Il n’y en avait pas dans le précédent gouvernement de la « transition ». Mais, à la Primature, compte tenu de l’emprise politique de la junte au pouvoir, il sera bien plus une éminence grise et un conseiller chargé de mettre du consensus dans l’action présidentielle. Il dira, quelques années plus tard, évoquant les mois passés auprès de Gueï et des militaires : « J’ai empêché beaucoup de dérives ; sans moi, la situation aurait été nettement pire ».

Diarra connaissait Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane D. Ouattara. Et chacun d’eux le connaissait. Et l’appréciait. « Toute la classe politique ivoirienne reconnaît ma position d’homme de consensus » dira Diarra en 2003. Pour s’en convaincre, il suffisait de regarder la liste des membres du bureau de la CCI lorsqu’il présidait la Chambre consulaire. Il y avait là Abdel Aziz Thiam, l’homme de Bolloré, qui sera ministre des Transports (2006-2007) au temps de Laurent Gbagbo ; Moustapha Khalil, une des personnalités majeures de la communauté libanaise en Côte d’Ivoire ; Gnamien N’Goran, trésorier généra de la CCI, ancien du FMI, de la BCEAO, de la BIAO, ministre de l’Economie et des Finances sous Henri Konan Bédié (1993-1999) dont il est un neveu par alliance ; Gaoussou Touré, ministre des Transports dans le premier gouvernement de Ouattara (2011) dont il sera le directeur central de campagne, chargé de son programme de gouvernement, secrétaire départemental RDR d’Odienné ; Odette Kouamé N’Guessan, fille d’un des fondateurs du RDA, dont le PDCI sera la section ivoirien, ministre sous Houphouët-Boigny (1986-1990) ; Marcel Zadi Kessy, l’homme de Bouygues, président du Conseil national du patronat ivoirien (CNPI) en 1993 puis en 2000, directeur de campagne de Gueï pour la présidentielle 2000 ; Gaoussou Ouattara, le frère aîné de Ouattara, député de Kong.

*

Seydou Elimane Diarra était à la confluence du monde politique et du monde des affaires, ne représentant personne mais connaissant tout le monde. Médiatiquement en retrait, il sera cependant politiquement omniprésent. Malgré cela, le gouvernement qu’il formera le 18 mai 2000 ne sera consensuel que sur un point. Qui tenait en trois lettres : TSO : « Tout sauf Ouattara ». Les ministres RDR seront exclus du gouvernement « pour incompétence », à l’exception de l’emblématique Henriette Dagri Diabaté, en charge alors de la Culture et de la Francophonie (qui, solidaire de ses camarades, quittera le gouvernement). Le départ du RDR permettra l’arrivée du PDCI, absent dans le premier gouvernement tandis que les militaires allaient renforcer leurs prérogatives : huit des neuf membres de la junte (CNSP), y participaient !

La victoire de Gbagbo a la présidentielle 2000 va le rejeter dans l’ombre (mais, compte tenu de l’actualité ivoirienne au cours de l’année 2000, il n’en n’était guère sorti, tout au moins pour le « commun des mortels »). Il va redevenir une éminence grise. Et, surtout, un homme libre sans attaches politiques Pour le compte essentiellement de Gbagbo, puisqu’il était président de la République élu (mais il refusera le poste de Premier ministre que celui-ci lui proposera dès sa victoire). C’est ainsi qu’il va présider le Forum pour la réconciliation nationale (octobre-décembre 2001) qui ne débouchera sur rien mais ne sera pas un échec dès lors que Gbagbo, Gueï, Bédié et Ouattara y ont participé et que des acteurs extérieurs (des chefs d’Etat africains francophones mais aussi la France et l’UE) les ont encouragés à y être présents.

Un an plus tard, cependant, il lui faudra se rendre à l’évidence. Il se dira « effondré » par les événements des 18-19 septembre 2002, « catastrophé » par la situation économique qui en découlait, et reprendra son « bâton de pèlerin » afin que le contact soit maintenu avec tous les acteurs de la crise ivoirienne, y compris Blaise Compaoré et Amadou Toumani Touré. Ce qui lui vaudra d’être nommé, le 25 janvier 2003, à l’issue des accords de Marcoussis, « Premier ministre de consensus ». Il s’y efforcera malgré les « Jeunes Patriotes » de Charles Blé Goudé, les intempestifs d’une Assemblée nationale présidée par Mamadou Koulibaly, les instrumentalisations ésotériques de Simone Gbagbo… autant dire « le clan Gbagbo ». Qui ne lui facilitera pas la tâche.

Diarra avait une ligne de conduite : « Ne s’aliéner personne » afin d’aboutir à l’application des accords de Marcoussis. Mais il prendra vite conscience, là où il se trouvait (la Primature n’étant pas le palais présidentiel), que le consensus pouvait être à géométrie variable. Pierre Mazeaud, qui avait managé Marcoussis pour le compte de Paris, le dira : « Diarra essaie de gérer au mieux, mais il n’a pas tous les pouvoirs pour le faire, alors que nous avions prévu une délégation de pouvoir au Premier ministre Diarra par voie de décret. Or cette délégation ne s’est pas faite suffisamment vite ».

Il lui faudra se rendre à l’évidence : la présidentielle de 2005 ne pourra pas être organisée comme cela avait été envisagé. Diarra passera la main à Charles Konan Banny à la fin de l’année 2005. Près de trois années s’étaient écoulées depuis Marcoussis, un accord signé par tous les protagonistes de la crise ivoirienne mais respecté par aucun d’eux. Konan Banny avait une feuille de route : organiser la présidentielle d’ici octobre 2006. On connaît la suite.

Seydou Elimane Diarra venait d’avoir 72 ans. Il sortait pratiquement intact de six années passées – parfois à son corps défendant – sur le devant de la scène politique ivoirienne. En un temps où la violence servait des intérêts mafieux bien plus que des ambitions strictement politiques. Dans un camp comme dans l’autre. Il retrouvera l’ombre dans laquelle il s’était jusqu’alors complu. Plus « Père Joseph » que « Cardinal de Richelieu ». Par la suite, Alassane D. Ouattara lui confiera la présidence de la Haute autorité pour la bonne gouvernance (HABG). Il s’attellera à dénoncer scrupuleusement la corruption des uns et des autres, n’espérant pas, cependant, que la dénonciation conduise à leur inculpation. Faut pas rêver !

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
21 juillet 2020

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