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« On ne pourra jamais gouverner ce pays avec trois têtes. C’est impossible », dixit Désiré Guinko, porte-parole du CCNOSC

Publié le mercredi 29 juin 2016 à 12h00min

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« On ne pourra jamais gouverner ce pays avec trois têtes. C’est impossible », dixit Désiré Guinko, porte-parole du CCNOSC

Affaire Koglwéogo, violences électorales, dossiers de justice, gouvernance locale…. Ce sont entre autres points d’actualité abordés avec le porte-parole du CCNOSC (Cadre de concertation nationale des Organisations de la société civile), par ailleurs premier responsable du Front de résistance patriotique/rassemblement panafricain, Désiré Guinko. Dans cet entretien, ce leader de la société civile est sans langue de bois, dans une actualité marquée le week end dernier par les affrontements entre groupes d’auto-défense et populations dans le quartier zongo à Ouagadougou. Entretien !

Lefaso.net : L’actualité est ouverte sur plusieurs fronts : violences électorales, questions de justice, affaires koglwéogo, etc. Comment analysez-vous la vie de la nation ces derniers temps surtout ?

Désiré Guinko : Effectivement, l’actualité nationale n’est pas du tout reluisante au regard de tout ce qui se passe ; les violences qui émaillent la désignation des maires, cette affaire des koglwéogo hier (l’entretien a eu lieu dimanche, 26 juin) encore au quartier zongo à Ouagadougou. Cela dénote d’une atmosphère tendue au niveau national, une situation sociale vraiment sensible.

Lefaso.net : On pensait que le plus difficile était derrière nous avec le scrutin du 22 mai mais malheureusement, on assiste à des violences jamais égalées dans la désignation des maires. Quelcommentaire le CCNOSC en fait ?

Désiré Guinko : C’est vraiment déplorable que des militants de partis politiques, à ce 21ème siècle et à ce stade d’après-insurrection et des élections libres et transparentes (élections du 29 novembre 2015, ndlr) se retrouvent dans une situation où ils sehachent, se rejettent sur la base de l’ethnie, les gens se constituent sur la base d’intérêts partisans, égoïstes au lieu de prôner l’intérêt général. Cela décrit vraiment le manque de maturité des partis politiques et le manque de formation des militants. Une autre source de ces violences est liée au mode même de désignation des maires. Les partis politiquesjouent à un jeu dangereux au Burkina ; ailleurs dans les pays voisins, on a pu suivre un peu le processus, on a des personnes qui ont des profils bien déterminés qui vont à la conquête de l’électorat (ils n’ont pas forcément besoin de se présenter dans des zones où ils sont originaires). Mais, leur parti les présente comme tels dans les circonscriptions, de sorte qu’on a un scrutin universel direct (pas dans le mode indirect comme chez nous). Chez nous ici, le jour du scrutin, c’est l’effigie du parti on vote et derrière cette effigie, on ne peut pas savoir que le parti envisage présenter au finish quelqu’un traîne des casseroles, qui a mauvaise presse ou qui a telle ou telle insuffisance. Cela complique les choses parce que, le niveau des populations ne permet pas de discerner le jeu. Regardez ce qui se passe à Gomboro dans la province du Sourou (l’élection du maire interrompue, le maire blessé et la mairie incendiée) ; les gens estiment simplement qu’un Peul ne peut pas être maire dans leur zone. Idem à Karangasso-Vigué où on estime qu’un mossi ne peut pas diriger là-bas. Pourtant, si lors des campagnes, le système permettait de savoir qui compétit au poste de maire et que chacun allait directement vers les populations avec ses compétences, on ne serait pas à ce stade parce que, les gens ne viendraient pas dire qu’on leur impose qui que ce soit. Les partis politiques sont entièrement responsables de cette dégradation de la situation.

Lefaso.net : Comment voyez-vous l’avenir de la gouvernance locale avec tout ce qui se donne à voir actuellement ?

Désiré Guinko : C’est difficile. Imaginez un peu quelqu’un qui est rejeté par ses populations. Un maire qui est élu par les conseillers et qui se fait poignarder par les citoyens qu’il est sensé dirigés, administrés et avec lesquels il est sensé travaillé pour le développement. Le développement local ne peut pas se faire dans un tel état d’esprit. Donc, l’avenir est incertain à ce niveau. Raison pour laquelle, je dis qu’il faut repenser le mode de désignation. Sinon, c’est clair que ces mêmes problèmes referont surface et les gens vont se battent sur des considérations partisanes. L’avenir n’est pas reluisant dans le développement local et le gouvernement doit poser le problème, discuter afin qu’on trouve la solution. Ce n’est pas logique que des gens partent à la conquête de l’électorat, soient élus et ils retrouvent être victimes d’agression par les mêmes populations. Des élus ont vu leur maison incendiée, des mairies de communes incendiées, etc. ça n’honore pas le Burkina. Ce n’est pas normal que suite à tant de sacrifice, à tant de vies perdues (insurrection populaire), on se retrouve dans une situation où on se bat encore pour des intérêtségoïste. Pour nous, c’est clair, les gouvernants doivent se réveiller s’ils estiment que le développement doit être impulsé à partir de la base.

Lefaso.net : Dans ce contexte où le message semble passer difficilement du haut vers le bas, ne pensez-vous pas que vous, Organisations de la société civile,êtes interpellés à jouer pleinement…

Désiré Guinko : Nous avons toujours dit qu’au sommet de l’Etat, il y a un problème. Nous souhaitons voir notre Président assumer l’entièreté de ses prérogatives. Nous ne savons pas là où ça coince mais, pour nous aujourd’hui, avec ses laisser-aller, on a l’impression qu’au sommet de l’Etat, le pouvoir n‘est pas entièrement exercé par le Chef de l’Etat. On a l’impression que des voix s’élèvent de part et d’autre dans la gestion étatique. Et c’est ce qui est déplorable. On a un seul capitaine dans le bateau et ce capitaine doit prendre toutes ses responsabilités. Il doit assumer les prérogatives que le peuple lui a conférées. Il doit assumer la légitimité que lui a octroyée le peuple. Au fur et à mesure qu’on avance, on se retrouve dans un cafouillage total. Aujourd’hui, les gens veulent entendre le Chef de l’Etat sur tout ce qui se passe : il y a des morts dans le cadre de l’élection des maires, on brûle des mairies et des biens privés, il y a des violences dues aux koglwéogo, etc. Nous souhaitons donc que le seul qui a été élu par le peuple comme Président du Faso, prenne toutes ses responsabilités. Parfois, il faut taper du poing sur la table ; on ne peut pas diriger en voulant tout temps caresser dans le sens des poils. On ne peut aussi diriger en ayant autour de soi, des collaborateurs qui manifestent des caprices, qui vont dans le sens du partage du pouvoir. Ce n’est pas possible. Même face à l’incivisme général que nous vivons aujourd’hui, il faut une réponse forte venant des autorités. Il faut de la fermeté à un moment donné, des sanctions. On a vu des jeunes profaner le drapeau mais jusqu’à ce jour, on n’a pas vu de sanctions à proprement dites. On a besoin de sentir s’exercer l’autorité de l’Etat. On ne demande pas qu’il y ait une autocratie. Mais, que l’Etat règne par le pouvoir légitime que lui a attribué le peuple. Tant qu’on va rester là, à observer avec passivité, ce sera toujours l’escalade et c’est clair qu’on ne pourra pas fonctionner.
Regardez ce qui s’est passé au quartier zongo (affrontements entre populations et un groupe d’auto-défense, koglwéogo). Nous avions attiré l’attention de l’Etat, nous avons dit d’ouvrir l’œil parce que le jour qu’il allait avoir un mouvement anti-Koglwéogo, c’est parti pour le gouffre et c’est sûr que si nous y plongeons, ce sera difficile de revenir à la petite stabilité que nous avions.Mis à part le laxisme de l’Etat, il y a aussi que cette situation est la conséquence de la défaillance de la justice, si fait que les populations s’érigent elles-mêmes en juges. C’est même cette insuffisance de la justice qui a donné en quelque sorte naissance aux Koglwéogo. La justice, c’est depuis le commissariat où commencent les litiges. Et si on prenait des dispositions àchaque niveau et que tout fonctionnait sur la base de l’équité et de la transparence, on ne serait pas là parce que le peuple allait faire confiance à l’appareil judicaire. Les Koglwéogo, eux-mêmes, ne sont pas le problème mais plutôt la récupération que certains pourraient en faire.Et cette récupération est en marche et vous le constaterez aujourd’hui que des politiques s’alignent aux Koglwéogo.

Lefaso.net : Avez-vous l’impression que le Président du Faso n’assume pas la totalité de ses prérogatives ?

Désiré Guinko : En tout cas, on a l’impression qu’il hésite de taper le point sur la table. Il refuse de diriger à la fois avec la carotte et le bâton. Il faut brandir la carotte mais parfois, il faut sortir le bâton. Une décision forte aurait pu permettre d’éviter les conséquences des actes des Koglwéogo. Mais au lieu de cela, le ministre de la sécurité a essayé de les coacher et voilà aujourd’hui le résultat. Même le ministre de la sécurité ne sait même plus où mettre de la tête. Voilà même qu’il y a des accointances suspectes entre des politiques, les koglwéogo et la société civile. Les koglwéogo deviennent subitement un instrument manipulable à des desseins inavouables. On a tiré sur la sonnette d’alarme mais on ne nous a pas écoutés. Mais nous allons continuer à le faire. Nous demandons au Président du Faso de prendre ses responsabilités. Il a été élu par le peuple burkinabè. Il est le seul Président du Faso et demain, il sera seul à assumer sa gestion. Qu’il se souvienne que toutes les tares, toutes les dérives des 27 ans du régime précédant ont été attribuées à Blaise Compaoré, alors que durant tout ce temps, beaucoup ont posé des actes mais c’est lui a porté le chapeau. Au terme de son mandat également, on ne dira pas que c’est quelqu’un d’autre qui porte les responsabilités. Raison pour laquelle, il doit assumer pleinement ses responsabilités. Aujourd’hui, c’est le désordre total : dans les villes comme dans les zones rurales. Comment faire pour résoudre tout ce micmac ? C’est la fermeté, des décisions fortes et courageuses. Les koglwéogo, comme l’a dit le doyen Ismaël Diallo (président du FRC, ndlr) : on ne peut pas discuter avec des hors-la-loi, avec des gens qui défient l’autorité de l’Etat. Au CCNOSC, nous sommes sortis pour dire merde à la justice, le peuple est fatigué de l’injustice et autant nous disons aussi qu’on ne peut pas cautionner une bande armée organisée, qui défie l’autorité de l’Etat. Nous, nous restons dans une dynamique républicaine et nous souhaitons que toute organisation, tout regroupement souhaitant œuvrer dans le sens de l’accompagnement de l’action gouvernementale s’inscrivent dans la dynamique républicaine. C’est de cette façon qu’on arrive à développer un pays. Sinon, on va toujours se retrouver dans des situations pareilles où des populations vont se dresser contre des populations et où le chaos va prendre place.

Leafso.net : Aviez-vous pris part à la rencontre entre les responsables Koglwéogo et les Organisations de la société civile (OSC) qui a eu lieu au cours de la semaine passée à Ouagadougou ?

Désiré Guinko : Pas du tout. Le président des Koglwéogo, Django, connaît très bien notre position. Nous, au niveau du CCNOSC et même au niveau du Front patriotique, rassemblement panafricain, notre position est ferme et nous ne tergiversons pas là-dessus : les koglwéogo constituent une menace pour la stabilité du Burkina. Lorsqu’on évoque cela, les gens pensent que nous défendons les bandits, les voleurs, etc. Non, nous sommes des républicains et on ne peut pas sortir de ce cadre. La police de proximité existait. On aurait pu la renforcer par la contribution de ces personnes (membres des Koglwéogo, ndlr) dans les villages. On n’avait pas besoin de mettre en place une sorte de milice qui ne dit pas son nom, des gens qui exhibent des armes et traversent les villes pour aller prendre des gens sur la base d’éléments qui ne sont pas forcément fondés. Aujourd’hui, qui peut définir le nombre de Koglwéogo ? Qui définit le nombre d’individus membres des koglwéogo ? Sur quelle base sont-ils recrutés, les membres ?Qui les structure ? Qui les ravitaille en armes, en carburant ? Sur quelle base sont-ils dotés de fusils de chasse ? Etc. Aucune base ? Ce qui veut dire que du jour aulendemain, on peut retrouver des individus à des intentions terroristes au sein même des Koglwéogo. Puisque rien n’est défini ! On prend quelqu’un, dit-on qu’il est un voleur, on le fait jurer sur leur rituel et après, on vous dit que ce même bandit s’est reconverti en Koglwéogo et est chargé d’arrêter des bandits. Mais, dans l’avenir, ce monsieur qui y trouve un business prospère, pensez-vous qu’on peut le désarmer encore ? On ne peut plus convaincre ces personnes qui ont trouvé des moyens de monnayer leurs actes et leurs initiatives. Nous ne sommes pas d’accord avec ces méthodes. Et ces OSC qui sont allées à la rencontre avec les Koglwéogo ont certainement leurs motivations. Mais, nous les mettons en garde. Celles qui vont oser poser des actes qui vont à l’encontre de l’intérêt national, vont nous croiser sur leur chemin. Nous nous battrons pour cela car, nous avons toujours dénoncé et nous mettrons fin à cette forfaiture. Le RSP a posé des actes et nous nous sommes dressés contre eux. Si aujourd’hui, il y a une coalition, politique-société civile-koglwéogo, qui se met en place en vue de déstabiliser la République, cette coalition va nous croiser sur le chemin.

Lefaso.net : Vous avez volontairement décliné l’invitation ou bien vous n’avez pas été invités ?

Désiré Guinko : Les Koglwéogo ne nous ont pas contactés. Et dans cette démarche aussi floue, nous n‘étions même pas dans les dispositions de les rencontrer. Comme je l’ai dit, on ne peut pas discuter avec des hors-la-loi. Allez à la même table et discuter avec eux, c’est déjà leur accorder une certaine caution. Or, c‘est ce qu’il ne faut pas faire. Mais, le jour que les koglwéogo vont décider de déposer les armes et de se conformer à la loi, d’accompagner l’Etat, la République, les Forces de défense et de sécurité, nous pourrions apprécier les choses. Mais, pour le moment, leur démarche est négative et ils constituent une menace pour la sécurité du Burkina.

Lefaso.net : Mais,comment pourrez-vous les convaincre de votre opinion, si vous ne discutez pas avec eux ?

Désiré Guniko : Le ministre de la sécurité est bien placé pour être l’interlocuteur étatique. Nous, à notre niveau, nous avons plusieurs fois attiré l’attention des autorités. Ce qui s’est passé (à zongo) était prévisible. Ils (les koglwéogo) sont conscients que ce qu’ils sont en train de faire est hors-la-loi.Lorsqu’ils disent que les taxes seront prélevées, qu’ils continueront à infliger des sévices corporels…, ça veut tout dire. On n’a pas besoin de les sensibiliser parce qu’ils savent que ça va à l’encontre de la loi et de l’intérêt du peuple. On n’a pas besoin de sensibiliser quelqu’un pour cela. Comme on le dit, c’est difficile de réveiller une personne qui ne dort pas. Donc, ils connaissent la nature des OSC qu’ils sont venus pour rencontrer à Ouaga (je ne les juges pas mais les koglwéogo connaissent leur nature). Et nous, jusqu’à preuve de contraire, nous estimons qu’il y a des autorités mieux indiquées pour discuter avec eux. On ne peut pas discuter avec des gens qui bafouent les lois. En même temps, cela soulève le problème de la justice ; c’est parce que cette dernière a failli qu’on vit tous ces problèmes aujourd’hui.Donc, il est nécessaire que la justice se réveille. Il est nécessaire de refonder la justice burkinabè : il y a eu les états généraux de la justice, qui ont absorbé plus de 300 millions. Mais, zéro. Le résultat est négatif. Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ? Des juges corrompus, des juges achetés, des juges adeptes de la petite bourgeoisie, des juges capricieux, des juges arrogants. Nous avons besoin d’une justice proche du peuple, qui fonctionne sur les normes républicaines mais en phase avec les aspirations populaires. Que les koglwéogo prennent l’exemple sur les Dozos qui ont toujours existé au Burkina mais, il n’y a jamais eu de problèmes entre eux et l’autorité étatique. Parfois, ils contribuent à arrêter des bandits mais en collaboration avec les Forces de sécurité. Mais ils ne se sont jamais substitués à ces dernières. Mais, on a les koglwéogo qui se transforment aujourd’hui en des commissaires, en des gendarmes, en des policiers etc. Certains mêmes se donnent des noms de guerre. Avec ces attitudes, j’ai le souvenir immédiat de la rébellion ivoirienne. Ça a été le même cheminement avec des noms de guerre, de chefs de zones…. C’est dire que c’est clair que les gens ont une intention malveillante de déstabiliser l’appareil étatique. Et en tant que patriote, il est important de mettre fin à cette tentative de déstabilisation. Raison pour laquelle, nous mettons en garde les membres de la société civile qui seraient tentés de jouer à un jeu de manipulation en connexion avec les koglwéogo. Nous mettons en garde les politiciens, quel que soit leur bord, qui auraient des calculs indécents en vue de contrôler les koglwéogo pour atteindre leurs objectifs inavouables et nuire au Burkina. Nous allons, en tant que fils de ce pays, nous dresser contre ces personnes.

Lefaso.net : Quelle est la posture du CCNOSC face à cette situation complexe ?

Désiré Guinko  : Nous allons entamer des démarches bientôt pour comprendre davantage. Ce n’est pas normal ; le silence ou la passivité de l’Etat nous interpelle. Et cela nous amène à nous déplacer vers les autorités pour comprendre, nous n’allons jamais nous lasser d’aller chercher à comprendre… Pourquoi y-a-t-il un laisser-aller ? Dans les jours à venir, nous allons nous diriger vers les autorités pour comprendre qu’est-ce qui empêche par exemple le ministre de la sécurité de prendre des décisions fermes pour mettre fin à ces actes d’incivisme, de défiance à l’autorité de l’Etat, de déchéance même de l’appareil étatique ? Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on en arrive même à se tuer pour les mairies ? Où se trouve le problème ? Au-delà des autorités, nous allons aller aussi vers les populations pour échanger, pour comprendre… Des élèves qui frappent leurs professeurs, des élèves qui profanent le drapeau, des populations qui brûlent leur mairie…. Mais en réalité aussi, c’est parce que l’incivisme existe au sommet de l’Etat ; il y a des responsables au niveau de l’Etat qui ne sont pas des modèles, qui n’inspirent pas même le patriotisme. Tout cela, nous allons dénoncer à travers des initiatives.

Lefaso.net : Parlant de fragilisation de l’autorité de l’Etat, vous aviez fait une sortie de protestation contre justice qui a été diversement appréciée, surtout les propos tenus au cours de ce rassemblement que certains considèrent comme un cas d’incivisme et d’incitation à l’incivisme. Quel commentaire ?

Désiré Guinko : Donc, les gens vont qualifier le peuple qui est sorti les 30 et 31 octobre 2014 d’incivique ! Que les gens fassent ce rapprochement. Les 30 et 31 octobre ont été l’aboutissement de plusieurs initiatives. Le 27 octobre 2014 (marche des femmes contre la modification de l’article 37), nous avons bravé l’interdiction de la mairie avec les femmes pour aller au rond-point des Nations-Unies pour dénoncer le coup d’état constitutionnel. Nous sommes allés à l’encontre de la loi mais, il s’agissait d’une question d’intérêt national. L’incivisme, ce sont des actes que posent des individus ou un groupe d’individus en vue de saper même toute morale républicaine. Ça, c’est dans le temps normal. Mais, lorsque l’intérêt national est en jeu, nous sortons de tout ce qui est réglementaire pour poser des actions d’interpellation et c’est ce que nous avons fait à travers notre sit-in. Mais notre rassemblement ne violait pas les lois, puisque nous avons reçu une autorisation de la délégation spéciale. Nous sommes allés également pour passer uniquement un message ; nous ne sommes pas aller pour casser, brûler. Nous avons passé un message en deux heures de temps et notre message n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd ; puisque nous avons des échos favorables des populations à la base. Nous sommes allés dire à la justice ce qui se dit dans les quartiers, dans les arrêts de bus, dans les marchés… Nous sommes allés dire à la justice que les populations disent qu’elles vont faire la prochaine insurrection en direction de la justice. C’est ce message que nous sommes allés livrer et avec des illustrations. Lorsqu’on a parlé de l’Assemblée nationale qui a été brûlée, c’est pour faire une référence et c’est une référence pour la conscience populaire. C’est un souvenir de lutte et du sang versé de nos martyrs. L’Assemblée nationale est une référence pour mettre en garde tous ceux qui s’hasarderaient à aller à l’encontre des intérêts du peuple. Et la justice estdans la dynamique pour violer, et elle viole même d’ailleurs, la conscience populaire. Des gens qui ont opéré un coup d’Etat au Burkina, qui ont été interpellés, qu’on vient libérer sur la base d’éléments non convaincants et sans aucune communication. C’est donc naturel que nous manifestions notre frustration. Les juges vivent du contribuable burkinabè. Et ils ont même eu une revalorisation salariale à l’issue de grève. Ils ont souhaité avoir les conditions les meilleures…Mais allez-y à la justice, il y ades dossiers entre les mains du Procureur du Faso, concernant des juges corrompus, noyés dans des détournements de Fonds, dans des histoires de chantages d’opérateurs économiques, etc. Il y a plein de cas comme cela. Notre justice ne reflète pas aujourd’hui ce que le peuple veut. Le peuple vient de sortir d’une insurrection et il s’attend à mieux que ça. Mais nous nous rendons compte que la justice ne fait que s’engouffrer dans l’injustice. Donc, les interprétations que certains font de notre manifestation sont erronées. Sinon, nous sommes dans une dynamique républicaine, voilà pourquoi nous avons demandé une autorisation et que nous n’avons mobilisé qu’un nombre réduit de nos membres pour pouvoir contrôler et éviter le débordement. Et comme je l’ai déjà dit, pour faire une insurrection, on n’a pas besoin nécessairement de brûler ou de casser ; on peut faire un sit-in permanent devant le Palais de justice comme la Place Tahrir (place de la libération au Caire, en Egypte), sans qu’un juge ne mette pied au palais de justice et jusqu’à ce qu’on prenne des dispositions pour que tous ces juges en déphasage avec les aspirations du peuple cèdent le plancher pour qu’on ait des juges honnêtes, crédibles. L’indépendance de la justice doit être incarnée par des juges honnêtes. Mais aujourd’hui, on se retrouve avec des juges belligérants qui voient le pouvoir exécutif comme un adversaire au lieu de le voir comme un collaborateur, un partenaire. Pourtant, le pouvoir étatique, c’est l’ensemble de ces trois pouvoirs (exécutif, législatif, judicaire) qui doit fonctionner en parfaite symbiose. Quand on dit indépendance de la justice, ça ne veut du tout pas dire qu’il y a une muraille entre l’exécutif ou le législatif et le pouvoir judiciaire. On a une justice à double vitesse. On a vu par exemple le commissaire du gouvernement, lorsque les mandats d’arrêt a été levé, dire que dans trois jours, ils allaient être relancés. Mais cela fait plus de deux mois maintenant, on n’a rien vu. Lorsque dans le cadre du coup d’Etat, on arrête par exemple quelqu’un sur la base d’éléments et qu’après on vient libérer la même personne sans que la justice donne une communication claire là-dessus…, nous trouvons que cette justice n’est pas claire. Jusqu’à ce jour, les trois syndicats de magistrats n’ont jamais donné une argumentation claire. Idem pour le parquet. Qu’on dise au peuple, on l’avait arrêté sur la base de tel ou tel élément mais aujourd’hui, on s’est rendu compte que ce n’est pas fondé et les gens vont apprécier ! Aujourd’hui, c’est Eddie Komboïgo, demain, ce sera Djibrill Bassolé, et ensuite Diendéré. Ils vont prendre des textes….pour dire que Diendéré n’était pas responsable ou ceci ou cela. Mais, c’est là où ils comprendront la réaction du peuple ; ils comprendront que c‘est le peuple qui fait la loi et non l’inverse.

Lefaso.net :Donc, vous ne vous entendez pas à ce que Diendéré ou Djibrill bénéficient d’une liberté…. !

Désiré Guinko : On ne peut pas libérer quelqu’un qui a une capacité de nuisance intacte. Eddie Komboïgo a tous ses biens à sa disposition. S’il veut rebeloter un coup d’Etat ou le soutenir, il peut le faire encore parce que, tout est intact. On l’a libéré, il n’est même pas en résidence surveillée. La liberté provisoire est devenue un effet de mode au Burkina. Pour les mêmes faits, et mêmes moins graves, certains croupissent en prison tandis que certains sont libérés.

Lefaso.net : Quelle solution, pour qu’enfin, les Burkinabè puissent réorienter leurs énergies sur les questions essentielles de développement ?

Désiré Guinko : C’est assez complexe ; au regard de l’état d’esprit des gens. Pourtant, il faut qu’on aille de l’avant, main dans la main. Mais, sans occulter la justice. Qu’on puisse savoir tout sur nos martyrs de l’insurrection populaire et du coup d’Etat ; qui a contribué à assassiner, qui a fait des crimes économiques dans ce pays… afin qu’il y ait une réconciliation. J’ai mon ton, que d’aucuns vont trouver peut-être dur. Nous sommes tous pour la réconciliation mais, il faut bien la vérité et la justice. L’autre aspect, c’est au sommet de l’Etat ; qu’on laisse le Président travailler, que les immixtions qui se font en-dessous dans l’exécutif dans la gestion de l’appareil de l’Etat prennent fin. Ça existe, il y a des immixtions. C’est vrai que le MPP, parti au pouvoir, est dirigé par un trio. Mais, on ne pourra jamais gouverner ce pays avec trois têtes. C’est impossible. Nous avons besoin d’un Président, avec toutes les prérogatives, qui prenne de grandes décisions afin que les choses changent. Qu’au sein du gouvernement, on mette des gens qui ont un penchant pour les aspirations populaires. Il faudra qu’on intègre des ministres qui ont l’esprit de l’insurrection populaire, qui intègrent le « Plus rien ne sera comme avant ». Sinon, on va se retrouver dans une dynamique qui est pire même qu’avant. Au niveau de la population, il va falloir aller sensibiliser encore sur le respect de l’autorité de l’Etat, de l’esprit républicain et cela va résoudre beaucoup de problèmes (incivisme, insécurité, etc.). Essayons à un moment donné de taire nos divergences. J’ai été très heureux de voir le Chef d’Etat accordé une audience à l’opposition (audience accordée le vendredi 24 juin 2016 à l’opposition via son premier responsable).Il est important que les Burkinabè, toutes sensibilités tendances confondues, puissent trouver une solution à la problématique du Burkina. La situation est explosive. Nous sommes dans une situation très sensible. Des efforts sont faits au niveau de l’exécutif et sont à saluer (gratuité de soins, baisse du prix du carburant, recrutement d’étudiants pour l’enseignement, mise en place du PNDES, etc.). On sent que les choses veulent décoller mais, il y a des ralentisseurs sur la voie qu’il faut impérativement lever pour que le Burkina aille de l’avant. Nous au CCNOSC, nous allons toujours jouer notre rôle de veille citoyenne. Nous avons toujours été dans cette dynamique et nous y resterons.

Entretien réalisé par Oumar L. OUEDRAOGO
(oumarpro226@gmail.com)
Lefaso.net

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