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Les effets de l’implication des femmes dans les travaux publics intensifs sur leurs conditions de vie au Burkina Faso.

Publié le jeudi 12 octobre 2023 à 08h00min

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Résumé

Cet article présente une partie des résultats d’une étude qualitative portant sur le travail des femmes dans les THIMO(travaux à haute intensité de main d’œuvre). C’est à travers un projet financé par la Banque que Mondiale qu’un dispositif d’emplois temporaires a été mis en place en vue de permettre d’améliorer les conditions de vie des femmes. D’une manière générale, on constate que la participation des femmes aux THIMO a eu des effets positifs sur leurs conditions de vie.

1. Introduction

La Banque mondiale a soutenu le gouvernement du Burkina Faso à travers le financement d’un projet consacré à l’emploi des jeunes et au développement des compétences (le PEJDC.). L’objectif du projet est d’accroître l’accès à l’emploi temporaire et les possibilités de développer des compétences pour les jeunes non scolarisés ou peu scolarisés(Sawadogo, Lankoandé, et NW Hien 2022).

Les principaux bénéficiaires du projet représentent environ 46 800 jeunes non scolarisés de 16 à 35 ans et comprennent au moins 30% de femmes. De nombreuses femmes, ont participé à la réalisation de ce projet dans les villes de Ouagadougou, Bobo Dioulasso, de Ouahigouya, de Réo et de Boussé. Une étude a été réalisée en vue de capitaliser les acquis de ce projet. Cet article présente les effets de l’implication des femmes dans ces travaux sur leurs conditions de vie.

2. Méthodologie

Les données ont été collectées auprès de plusieurs catégories d’acteurs impliqués dans la mise en œuvre des activités du projet. Ainsi, des femmes (n= 70), des superviseurs des travaux(n=20), des responsables du projet (n=10), ont été interrogés dans les différentes villes bénéficiaires. Tous les entretiens ont été enregistrés avant d’être transcrits et traités à l’aide du logiciel NVIVO. Des extraits des discours des personnes interrogées sont utilisés sous forme de verbatim dans le texte pour appuyer les analyses.

3. Résultats

Les effets de l’implication des femmes dans les travaux publics intensifs tels que décrits par elles-mêmes sur leurs conditions de vie sont présentés dans les lignes qui suivent.

3.1 Sur le plan économique

 Amélioration des revenus des bénéficiaires et de l’épargne

Les résultats des enquêtes auprès des bénéficiaires indiquent une amélioration substantielle des revenus des femmes(Fomba Kamga 2019). En effet, la plupart d’entre elles ont déclaré que leurs revenus s’étaient améliorés grâce au salaire qu’elles percevaient. D’un montant de 35.000 FCFA par mois, une partie de ce salaire a servi à constituer une épargne comme l’ont relevé des participants.

« Ce que j’ai pu économiser pouvait valoir 80000frs, ça atteignait 100000francs mais quand j’ai fini j’ai enlevé pour acheter un vélo et j’ai enlevé aussi pour acheter le matériel des savons liquides pour faire ça et je gardais le reste » (BrigFem_035).
« Vraiment après HIMO j’ai pu avoir 8OOOOf et j’ai pris du savon pour vendre mais c’était au moment de la maladie là (COVID 19) et on a un peu régresser et il n’y avait pas de circulation et on était tous à la maison à prier DIEU. » (BrigFem_060).

Comme le montrent les propos ci-dessus extraits des discours des bénéficiaires, la participation des femmes, a constitué une opportunité réelle qui a permis à nombre d’entre elle de faire des économies en vue d’entreprendre des activités génératrices de revenus.

Comme le relevait un superviseur, sans les THIMO(Travaux à Haute Intensité de Main d’Œuvre), il allait être très difficile de pouvoir de disposer de telle ressources. A un responsable dans une commune de conclure que beaucoup de bénéficiaires n’avaient pas encore eu l’occasion de percevoir un tel montant comme salaire dans leur vie. Ce qui dénote de la contribution importante des THIMO dans l’amélioration de la situation des bénéficiaires.

Cependant, quelques bénéficiaires ont souligné qu’ils n’ont pas pu faire des économies sur leur salaire pour diverses raisons. Les salaires perçus leur ont permis de résoudre des problèmes importants dans leur vie. Quelques propos ci-dessous :
« Quand j’ai eu le dernier salaire, je comptais entreprendre quelque chose mais malheureusement mon père est tombé malade au village et je suis rentrée avec cet argent. Il est décédé par la suite mais je remercie Dieu d’avoir pu résoudre ce problème » (BrigFem_022).

« Est-ce que moi je ne pouvais pas économiser, avec tout ce que j’avais comme charge là, c’était difficile voire impossible pour moi d’économiser, je prenais ça pour subvenir à mes besoins et celui des enfants » (BrigFem_066).
« Ton vélo peut être en panne et il n’y a pas de l’argent à réparer, le salaire aussi ne suffit pas à faire tout, si tu marches tu peux vouloir de l’eau et la nourriture » (BrigFem_006).

 Création de l’épargne sur une retenue du salaire mensuel

La participation au projet a permis à beaucoup de femme de créer de l’épargne à partir du salaire qu’elles percevaient. Il ressort que le projet a obligé toutes les femmes à ouvrir des comptes d’épargne en vue de recevoir leur salaire. Dans son mode de fonctionnement , le projet prélevait une partie du salaire(7000 FCFA) qui était versé dans son compte. Une bénéficiaire explique :
« Notre salaire était de 37.000 FCFA mais on nous payait 30000 FCFA et les 7000 étaient versés dans notre compte d’épargne. A la fin des 6 mois de contrat, chacune avait au moins un peu d’argent ».(BrigFem_023)

« Nos salaires étaient 37000f par mois, mais on nous payait 30000f le mois, et les 7000f étaient versé sur notre compte épargne. Le salaire était bien. J’ai pu économiser 100000f a la fin du travail. Le travail de TIMO m’a aidé à subvenir à mes besoins » (BrigFem_033).
« On nous a dit que le salaire normal c’est 37500fr mais à la fin de chaque mois on nous donnait les 30000fr et on gardait le reste. Si vous partez en banque aussi pour chercher l’argent, la banque aussi retient quelque chose … ça restait en banque en même temps… ça restait en banque en même temps. » (BrigFem_002).

 Développement des activités génératrices de revenus

On pourrait que l’une des retombées les plus évoquées lors des échanges avec les participants à l’étude. En effet, toutes les catégories de personnes interrogées ont indiqué les participants aux THIMO a permis aux hommes et aux femmes bénéficiaires de développer des activités génératrices de revenus (AGR). L’épargne constitué au cours des 6 mois de travail a été utilisé pour développer des activités essentiellement dans le secteur du petit commerce (vente de savon, de nourriture, de charbon, de conditions, etc.). Des brigadières s’expriment :

« Je suis allée avec au Yaar, acheter des marchandises que je me promène vendre. Des savons et des produits de femmes que je revends » (BrigFem_012).
Une autre brigadière relève :
« J’’ai acheté un kiosque pour mettre au bord de la voie et vendre de la nourriture, des jus, de l’eau. C’est ce que je fais maintenant ». (BrigFem_011).
Cette brigadière à qui les revenus de THIMO ont permis de se passer du crédit déclare :

« L’argent que j’ai eu, a servi à développer mon commerce. Avant je prenais le sac d’arachide à crédit et même le mil. Mais grâce à cet argent je ne prends plus ni arachide, ni mil, ni sucre à crédit. Je paie tout au content. Je ne fais plus le commerce dans le crédit » (BrigFem_040).

Certaines d’entre elles ont fait des investissements moyennement importants notamment l’ouverture d’un salon de coiffure, de boutique de vente d’habits et de chaussures. Ces dernières ont précisé qu’en plus de leur épargne, elles ont bénéficié de l’accompagnement soit du mari ou d’autres membres de la famille. Elles ont indiqué que l’épargne résultant de leur participation était insuffisant pour supporter le coût des investissements. De développement d’AGR, d’autres femmes qui avant leur enrôlement dans les THIMO menaient des activités, ont profité des ressources économisées pour développer davantage leurs activités. Les bénéficiaires de THIMO ont apprécié le rôle considérable de leur participation aux THIMO dans la création et/ou le développement de leurs AGR.

3.2 Sur le plan social

 Implication des bénéficiaires dans la gestion financière du foyer
La participation des femmes aux THIMO a une influence positive sur la gestion de leur foyer. En effet, il ressort des entretiens que le salaire perçu a facilité l’implication de nombre de femmes dans le financement des dépenses de la famille. Ce sont les conjoints de certaines brigadières qui l’ont laissé entendre lors de leur interview. Des extraits de quelques discours sont ci-dessous présentés :

« Vraiment elle m’a beaucoup aidé. Il est arrivé des moments où c’était dur pour moi, je n’avais rien et c’est elle qui prenait tout en charge. Elle a une fois géré tous les soins médicaux de mon enfant malade » (Conbriga_03).
A un autre conjoint de poursuivre :
« Je te le jure, excusez je ne devrais pas jurer mais il faut le dire car de nombreuses fois elle a contribué aux dépenses, et j’ai trop bouffé son argent plusieurs fois » (Conbriga_04).

Un dernier conclut :

« Par exemple lorsqu’elle a pris son premier salaire, elle a donné un peu à ma mère, les enfants de sa coépouse et moi-même. Souvent je peux quitter le travail venir trouver une bonne nourriture qu’elle a préparé e je mange bien. Par moment à la fin du moi elle peut me tendre 5000 F ou 2500 F de prendre pour m’acheter quelque chose. Donc ça nous a tous aider » (Conbriga_05).

Les efforts des femmes dans l’amélioration des conditions de vie de leur ménage et partant de la famille ont été reconnus et salués par leurs maris. Le recrutement dans les THIMO leur a offert des capacités pour jouer pleinement un rôle important dans leur foyer.

 Paiement de frais de scolarité

Une autre source de dépense des fonds résultant de THIMO reste le paiement des frais de scolarité. En effet, plusieurs femmes n’ont pas manqué de le relever que l’un des bienfaits de leur participation aux THIMO est la capacité de pouvoir régler les frais de scolarité de leurs enfants. Certaines femmes ont indiqué que leur mari n’avait pas assez de moyens et elle se trouvait obligé de prendre en charge cette dépense. C’est même l’une des raisons évoquées par certaines femmes pour justifier leur faible capacité d’épargne.

« Non, non je n’ai pas économisé, mon argent a été utilisé pour payer les scolarités. Tout s’élevait à deux cent mille (200 000), ma scolarité même faisait cent mille (100 000), et celle de mon frère aussi est 100.000 » (BrigFem_056).
Un superviseur conclut :
« Il y a des femmes qui disent qu’elles payent la scolarité de leurs enfants, d’autres aussi disent qu’elles accompagnent leurs maris à la maison avec ce qu’elles gagnent » (Superviseur_3).

3.3 Renforcement de l’estime de soi et de la confiance

Une brigadière a indiqué que grâce aux THIMO, elle a retrouvé la confiance en elle-même. Certains des participants ont commencé à rire et une d’entre elle de dire « donc avant tu n’avais pas confiance en toi ? ». Celle de qui les autres riaient a poursuis dans l’optique de mieux expliciter sa pensée :

« En fait, quand je dis que j’ai retrouvé la confiance en moi-même, il faut bien comprendre. Cela faisait presque deux ans que j’avais du mal à trouver une activité qui me permette d’avoir de l’argent. J’ai tout essayé. J’ai fait le commerce des pagnes, ça n’a pas marché. J’ai géré un kiosque, ça n’a pas marché. J’ai tout arrêté et quelques mois après, j’ai commencé la vente de bouillie les soirs, tout s’est bloqué. Donc, j’ai commencé à me dire quelque est en moi et ne me permet d’avancer dans la vie. Comme après tout cela, j’ai eu la chance d’avoir ce travail, je me dis que je peux toujours faire quelque chose qui va marcher. C’est ce que je veux dire » (BrigFem_089).

La rareté des emplois dans les communes bénéficiaires du projet PEJDC avait plongé beaucoup de femmes dans une certaine anxiété à tel point comme disaient un superviseur « tout le monde devient suspect. On pense que ce sont les autres qui nous empêchent d’avancer. Par moment aussi, on doute de soi-même, on se pose des questions à savoir si personnellement on n’a posé des actes qui obstruent notre chance de s’éclore ».

La précarité assortie de perte d’espoir affaiblisse psychologiquement ceux ou celles qui se trouvent dans une situation de quête d’emploi. Ainsi, le découragement et le doute en ces capacités et chance préparent progressivement le terrain à l’installation du manque de confiance. L’enrôlement dans les THIMO a permis à nombre de brigadières et de brigadiers de prendre conscience de leur chance, de leurs capacités et l’espoir que tout peut changer positivement dans leur vie est devenu une réalité. La participation aux THIMO a créé le bonheur comme le relèvent les propos de cette brigadière :

« Ah ! j’étais heureuse. Ça m’a beaucoup donné confiance. J’étais très heureuse. C’est la fin des activités qui m’a rendu malheureuse » (BrigFem_069).
L’autre source d’estime de soi et de confiance se trouve dans les capacités à se prendre en charge qu’a procuré la participation aux THIMO. En effet, le salaire perçu pendant 6 mois par certaines femmes, leur a permis d’assoir les bases de leur autonomie comme le mentionne cette brigadière :

« Parce que je ne m’assois plus pour penser à comment je vais manger demain, j’ai mon commerce qui me permet de gérer cette situation, donc vraiment ça donne confiance quoi. Je ne demande plus à mes frères de me prendre en charge. Je me débrouille moi-même. Donc je suis très contente » (BrigFem_057).

A une de conclure :

« Oui j’ai eu plus confiance en moi, très bien même. Après cette expérience, je me bats maintenant. Je ne m’assoie plus pour compter sur les autres » (BrigFem_068).
3.4 Amélioration des rapports homme/femme dans le foyer
Il est ressorti des entretiens que l’inscription de certaines femmes dans un processus de salariat pendant 6 mois a eu une influence positive sur les rapports dans le couple.

L’amélioration des capacités financières des femmes et surtout leur implication active dans les dépenses du foyer à amener certains hommes à un changement de comportement envers leur épouse comme le note cette brigadière :
« Oui, THIMO a amené de changements positifs dans mon foyer. Avant il (le mari) faisait des choses sans m’aviser mais maintenant il m’avise. Quand je prends l’argent je lui montre, je lui donne » (BrigFem_035).

A une autre de poursuivre :

« Des changements oui ! Le jour moi j’ai de l’argent je peux enlever donner à mon mari pour qu’il aille se rafraichir. Vraiment, il faut dire que notre amour s’est renforcé(rire) » (BrigFem_059).

4. Conclusion

La participation des femmes aux THIMO a eu des effets très positifs sur leurs conditions de vie(Droy 1990). En plus d’avoir permis aux femmes de bénéficier d’un salaire mensuel pendant au moins 6 mois, elles ont également pu initier des activités génératrices de revenus à partir de leur salaire. L’amélioration de leur situation économique a eu de répercussions sur leurs relations avec leur mari mais aussi leur entourage(ASSAIRH, KAICER, et JERRY 2020 ; Droy 1990). L’implication des femmes dans les THIMO comme le montrent les résultats ci-dessus présentés a énormément contribué à améliorer leur situation économique et leurs rapports avec les autres membres de la communauté.

Issa SOMBIE, Ph D, INSS/CNRST-Burkina Faso
Tel : +226 70 18 03 80 Email : sombiss@gmail.com

Bibliographie

ASSAIRH, Loubna, Mohammed KAICER, et Mounir JERRY. 2020. « La microfinance et l’empowerment des femmes : Revue de la littérature ». Revue du contrôle, de la comptabilité et de l’audit 4(2).

Droy, Isabelle. 1990. Femmes et développement rural.
Fomba Kamga, Benjamin. 2019. « Améliorer les politiques d’emploi des Jeunes en Afrique francophone (Cameroun, Congo, Tchad, Côte d’Ivoire, Sénégal) ».
Sawadogo, Martin, Gountiéni D. Lankoandé, et Diane Ruth NW Hien. 2022. « Opportunités économiques et résilience des jeunes à l’extrémisme violent au Burkina Faso : une analyse sous l’angle de l’IOE ». Note politique n° 01| Opportunités économiques et résilience des jeunes à l’extrémisme violent au Burkina Faso : quel lien ?

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