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Perceptions sociales des déchets et pratique du tri sélectif dans les secteurs 18 et 19 de l’arrondissement 6 de la commune de Bobo Dioulasso

Publié le lundi 2 octobre 2023 à 12h55min

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Introduction
Au Burkina Faso, la gestion des déchets urbains constitue une préoccupation majeure en raison des problèmes de santé publique, de nuisance olfactive, et de pollutions environnementales que peuvent causer les déchets. Pourtant, des alternatives existent pour une valorisation de ces déchets produits dans nos villes. Ces déchets produits en grande quantité par jour par les ménages peuvent être valorisés soient en biofertilisants afin de pallier à la dégradation continue des sols, soient recyclés (FAO, 2019). Au Burkina Faso, les terres fortement dégradées couvrent 24% du territoire national. Cette situation risque, à moyen et à long terme, d’aggraver les menaces d’insécurité alimentaire (INERA, 2000 ; Dabré et al. 2017). Pourtant, nos villes produisent d’importantes quantités de déchets organiques ménagers, qui sont source de nuisances et de pollution environnementale et dont la valorisation en compost pourrait être une bonne alternative pour améliorer la fertilité des sols.

La majorité des producteurs urbains font recours aux déchets urbains, qu’ils ramassent dans les décharges pour fertiliser leurs champs (Ouédraogo et al. 2019). Cela contribue significativement à améliorer la teneur en carbone du sol (Ouédraogo et al. 2020). Cependant, ces déchets urbains sont souvent pollués en éléments métalliques toxiques faute de tri dans les ménages et un apport répété peut entrainer une accumulation de métaux lourds dans le sol (Sénou et al. 2019), qui sont susceptibles de passer dans la chaine alimentaire. Il convient alors d’initier les ménages au tri sélectif des déchets ménagers. Mais la réalisation d’un compost de qualité pour une fertilisation des terres agricoles passe nécessairement par un bon tri à la source des déchets ménagers. Si la systématisation du geste de tri des déchets ménagers de la part des citoyens dans certaines parties du monde notamment en Europe a connu un succès, cela n’a pas été toujours le cas en Afrique et particulièrement dans les communes du Burkina Faso.

Dans le cadre de cette recherche, nous voulons comprendre les perceptions sociales des déchets par les populations de l’arrondissement 6 de la commune de Bobo Dioulasso et leur influence sur la pratique du tri sélectif à la source. L’objectif est d’arriver à long terme à une systématisation du geste de tri des déchets ménagers à la source de la part des populations, condition sine qua non d’une meilleure gestion et d’une valorisation efficiente de ces déchets en biofertilisants.

Approche méthodologique

Nous avons opté pour l’approche mixte de recherche, précisément une combinaison des méthodes qualitative et quantitative, utilisée conjointement pour mener l’étude. Deux principales étapes ont ponctué cette recherche. La première étape a consisté à collecter des données secondaires à travers une recherche documentaire. Cette étape a consisté en des lectures d’ouvrages, d’articles scientifiques, de journaux, de rapports d’étude et de mémoires en lien avec la gestion et le tri des déchets dans les villes du Burkina de façon générale et spécifiquement les perceptions et les rapports des populations aux déchets. La deuxième étape a consisté à administrer le questionnaire et à mener des entretiens individuels avec les informateurs clés de notre étude à savoir les ménages et le personnel administratif de la Direction Technique de la Propreté de l’Eau, de l’Assainissement et des Aménagements Paysagers de la commune de Bobo Dioulasso. L’analyse de contenu a permis de traiter les données qualitatives enregistrées préalablement à l’aide d’un dictaphone puis retranscrites. Cette technique a consisté à rechercher les informations, à dégager le sens ou les sens de ce qui est dit, à formuler et à classer tout ce que contiennent les discours en faisant des regroupements et des synthèses. Les données quantitatives ont été traitées à l’aide du logiciel Excel et SPSS statistic 20. Des analyses descriptives ont été utilisées dans le cadre du traitement des données quantitatives. Cette approche de recherche a permis d’aboutir aux analyses présentées ci-dessus.

Comportements et pratiques de gestion des déchets ménagers dans l’arrondissement 6 de la commune de Bobo Dioulasso

Au sein des ménages de la zone d’étude, les résultats de notre recherche indiquent que la gestion des déchets incombe à trois (3) catégories d’acteurs. Il s’agit principalement des femmes au foyer, les aides-ménagères ou dans une moindre mesure tous les membres de la famille s’impliquent dans la gestion des déchets. En effet, 57% des enquêtés affirment que c’est la femme (l’épouse) qui gère les déchets dans la famille, 40% trouvent que chez eux, ce sont tous les membres de la famille qui s’occupe de la gestion des déchets et 3% soutiennent que leur déchet est géré par l’aide-ménagère communément appelé ’’ la bonne’’. Le taux d’abonnement aux structures de collectes des déchets demeure faible dans la zone d’étude. Un autre aspect qui caractérise la gestion non vertueuse des déchets est l’absence de logistiques et infrastructures adéquates au niveau de la municipalité. Malgré les actions entreprises par la municipalité pour assurer la bonne gestion des déchets ménagers, elle reste confrontée à d’énormes difficultés d’ordre financier et logistique qui l’empêchent d’atteindre ses objectifs. On note également l’inexistence d’un centre de valorisation, qui amène la municipalité à stocker les déchets dans les décharges au lieu de les traiter et de les valoriser. Ainsi, l’incapacité de la municipalité à bien gérer les déchets amène une grande partie de la population à créer des décharges sauvages à proximité des habitations pour se débarrasser de leurs déchets. Dans certains quartiers, on observe fréquemment que les ordures non collectées s’entassent, dans d’autres quartiers, ces ordures sont déversées par des collecteurs locaux, dans les terrains vagues, dans les caniveaux, les ravines ou sont parfois incinérées le soir, créant des problèmes sanitaires et environnementaux.

D’énormes problèmes se posent aussi lorsqu’un certain niveau de collecte et d’élimination des déchets ménagers n’est pas maintenu et que de grandes quantités de rebuts s’amoncellent çà et là, obstruant les voies publiques, les trottoirs, le réseau de drainage.

Quantités de déchets produits par ménages dans l’arrondissement 6

Concernant la quantité de déchets organiques produite par ménage, il en ressort de nos données une moyenne de 11 kg par semaine au ’’secteur 18’’ et de 17 kg à ‘‘Kodéni’’. Il existe une plus grande variabilité sur le site de ’’Kodéni’’ (secteur 19) ou on observe des quantités qui varient entre 12 et 23 kg avec une médiane de 15 kg/ménage/semaine. Au secteur 18 par contre, les quantités varient entre 9 et 14 kg avec une médiane de 11 kg. Un rapprochement entre la quantité de déchets organiques et la taille du ménage permet de comprendre que chaque individu produit en moyenne et par jour 0,23 kg et 0,31 kg respectivement au secteur 18 et à Kodéni (secteur 19). En effet, 46 à 62 % des déchets ménagers produits sur les deux sites sont compostables. Une extrapolation avec la population générale de la ville de bobo qui est de 903 000 habitants selon l’INSD (2020) nous donne une production journalière de 208 à 280 tonnes de déchets compostables par la population. Cela prouve l’existence d’un potentiel de valorisation en biofertilisants qui permettra de contribuer à l’atteinte de la sécurité alimentaire. Cela aura également d’autres conséquences socio-économiques à travers la création d’emplois.

Perceptions sociales des déchets et pratique du tri sélectif
Perceptions utilitaires et non utilitaires des déchets comme facteurs favorisant ou non favorisant la pratique du tri sélectif

Les résultats obtenus montrent que les personnes interviewées ont une triple perception des déchets. Ces différentes perceptions ont une influence positive ou négative sur la pratique du tri sélectif. La pratique du tri est fortement liée aux perceptions et aux représentations sociales que les membres des ménages ont du déchet. En effet, les personnes interviewées admettent que les déchets ont plusieurs valeurs (agricole, économique, culturelle) mais pourrait être aussi dangereux pour l’homme et son environnement s’ils sont mal gérés. Pour les personnes qui perçoivent que les déchets sont utiles, la pratique du tri ne leur pose pas de problème. Cependant, ceux qui perçoivent que les déchets sont sans valeur, ne trouvent pas un intérêt à s’occuper de ce qui est considéré dans leur conscience comme sale et impur. Pour les encourager à le faire, il est important de les convaincre de ce que la valorisation ou la récupération peuvent donner aux déchets une deuxième vie (Moch et al., 1999). Sur le plan économique et agricole, le déchet est utile surtout quand il est valorisé en compost ou recyclé pour la fabrication des objets utilitaires. La pratique sociale de tri des déchets est donc influencée par les représentations sociales des déchets : les études effectuées dans le cadre des ménages révèlent que l’acte de tri est intimement lié à la perception du déchet(Jodelet et al. 1997). Plus les individus ne voient de valeurs aux déchets plus ils ne voient pas l’importance de les trier.

Les citadins font souvent preuve de phobies généralisées vis-à-vis des matières perçues comme impures et dangereuses comme l’eau sale, les ordures, les odeurs, qui symbolisent à leurs yeux, l’anarchie, l’absence de maîtrise et dont il faut se débarrasser au plus vite. Ces attitudes peuvent constituer un frein important au tri sélectif, car lorsqu’on demande aux gens de trier leurs déchets, on les "oblige" ainsi indirectement à manipuler ce qui symbolise pour eux "l’impur" (Maresca, 1994). Le comportement de tri est plus fort chez les personnes qui perçoivent positivement les déchets. Ces dernières estiment que trier les déchets c’est participer à la protection de l’environnement, se montrer responsable, faire preuve de sens civique et s’adapter à la société moderne. Le comportement de tri est beaucoup plus faible chez les personnes qui pensent que le tri des déchets est un phénomène superficiel de mode et inutile (Moch et al.1999).

L’image du trieur des déchets dans la société : L’une des difficultés de la pratique du tri est celle liée à l’image que la communauté se fait du trieur de déchets. Les communautés ne perçoivent pas d’un bon œil les activités liées au triage des déchets. Des jugements liés à une certaine conception du déchet qui est chaque fois associé au sale, au désordre discréditent la pratique du tri. Ceux qui s’adonnent au triage des déchets à la source ne bénéficient pas d’une image sociale très valorisante. La pratique du tri est qualifiée de « sale boulot » et perçue comme une pratique dégoutante, dégradante et humiliante (Chay et al., 2015). En plus de l’image du trieur des déchets, d’autres facteurs psychosociaux ou relevant des motivations internes ou externes ont été relevés comme ayant un impact sur la pratique du tri. Ces facteurs font référence aux connaissances relatives aux modalités de collecte ou aux impacts sociaux, économiques et environnementaux du tri. Ces facteurs font référence également à certaines contraintes de temps, d’espace, physiques ou esthétiques ou les croyances en l’efficacité du tri et de ses propres pratiques. Ces facteurs en plus d’avoir un impact sur le tri, ont également une incidence sur les comportements de gestion des déchets. En outre, les facteurs liés aux motivations internes ou externes sont tous aussi importants dans le tri. En effet, les motivations internes liées aux attitudes et aux valeurs de l’individu occupent une place de choix dans sa décision à adopter le tri sélectif.

Conclusion

La gestion des déchets demeure une interface entre les activités humaines et l’environnement. Mais cette gestion constitue un véritable problème au Burkina Faso. La situation semble similaire d’une ville à une autre. Pourtant, ces tonnes de déchets produits chaque année dans les villes du Burkina constituent une manne financière lorsqu’ils sont valorisés en biofertilisant pour les besoins agricoles. Hormis l’amélioration de la fertilité des sols, une meilleure valorisation des déchets urbains comporte des avantages indéniables sur le plan de la santé humaine et de la protection de l’environnement. Cette valorisation doit commencer par un bon tri à la source de ces déchets. Cependant, les pratiques et comportements des populations sont emprunts d’une forme de marginalité sociale et qui empêchent le développement du tri. Les comportements et pratiques de gestion des déchets, les perceptions sociales, les facteurs psychosociaux en passant par les motivations internes et externes sont autant d’éléments qui influencent significativement les pratiques du tri sélectif à la source des déchets. Ces dernières années, on constate une montée des thématiques écologistes qui laisse espérer une évolution du rapport entre la population et ses ordures, évolution qui permettrait notamment une plus grande réceptivité en faveur du tri à la source.

OUEDRAOGO Félix, Chargé de recherche en Sociologie à INSS/CNRST, Ouagadougou, l’Institut des Sciences des Sciences des Sociétés, felixouedraogo99@gmail.com
OUEDRAOGO Adèle, Chargé de recherche à l’IRSAT/CNRST ; Bobo Dioulasso, delaoued@hotmail.fr
BARRO Néssan Bamissa, Doctorant en sociologie ; Ingénieur de recherche à l’IRSAT/CNRST ; Bobo Dioulasso, Burkina Faso : bnessan@yahoo.fr

Références bibliographiques

Chay, C., Thoemmes, J. (2015). Le tri sélectif des déchets : entre difficultés et potentialités d’une nouvelle profession industrielle https://doi.org/10.4000/sociologies.5026
Dabré, A., Hien, E., Somé, D., Drevon, J.J. (2017). Effets d’amendements organiques et phosphatés sous zaï sur les propriétés chimiques et biologiques du sol et la qualité de la matière organique en zone soudano-sahélienne du Burkina Faso. Int. J. Biol. Chem. Sci. 11(1) : 473-487, February 2017.
FAO. (2019). Combattre la dégradation des sols pour promouvoir la durabilité, la résilience et la sécurité alimentaire, journées des terres et des eaux ; édit. 2019
INERA. (2000). Bilan de 10 années de recherches 1988-1998. Burkina Faso.115p.
INSD. (2020). Cinquième Recensement Général de la Population et de l’Habitation du Burkina Faso. Synthèse des résultats définitifs ; 136p.
Jodelet, D., Moulin, P., Scipion, C. (1997). Représentation, attitudes et motivation face à la gestion des déchets, autour du phénomène NIMBY, Rapport du laboratoire de psychologie sociale de l’EHESS pour le Ministère de l’Environnement.
Maresca, B., Poquet, G. (1994) Collectes sélectives des déchets et comportements des ménages, Paris : CREDOC, 132 p.
Moch, A., Rieger, S., Simeone, A. (1999). « Attitudes et représentation vis-à-vis des déchets », In Ville en parallèle, n° 28-29, 100 p.
Ouédraogo, A., Kaboré, F., Kaboré, O. (2022). Perception de la fertilité des sols et stratégies d’adaptation des producteurs agricoles à Samandéni (Burkina Faso). Int. J. Biol. Chem. Sci. 16(4) : 1536-1553, August 2022
Ouédraogo, R.A., Kambiré, F.C., Kestemont, M.P., Bielders, C.L. (2019). Caractériser la diversité des exploitations maraîchères de la région de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso pour faciliter leur transition agroécologique. Cah. Agric. 2019, 28, 20.
Senou, I., NACANABO, B., NACRO, H. B., SOME, A. (2023). Évaluation et risque sanitaire de la bioaccumulation de métaux lourds (cadmium, cuivre, plomb et le zinc) chez le chou produit en agriculture urbaine : maraicher de Dogona (Bobo-Dioulasso) J. Appl. Biosci. Vol : 188, 2023

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