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Crise humanitaire : de quoi parle la radio communautaire ?

Publié le dimanche 1er octobre 2023 à 13h34min

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La radio communautaire a pour vocation de servir la communauté pour laquelle elle est créée. Comment rend-t-elle compte de cette mission dans la communauté des personnes déplacées internes (PDI) au Burkina Faso ? À cette question, cet article répond en montrant que la situation des PDI est prise en charge par cette radio de diverses manières : dans les genres rédactionnels et dans les sujets traités. Pour que les préoccupations des PDI soient bien connues de l’ensemble des forces sociales qui composent la communauté locale y compris les PDI elles-mêmes, la radio communautaire diversifie les genres rédactionnels.

1. Introduction

« La radio communautaire est une radio qui appartient à une communauté et qui est exploitée par elle ou par certains de ses membres ; son objectif principal est de promouvoir le développement de la communauté ; elle est participative et s’implante en général dans les zones rurales où les populations sont les plus démunies en savoirs de base sur les problèmes de développement. Elle se distingue ainsi des autres radios, qu’elles soient publiques ou privées, par son objectif, son implantation et les mobiles immédiats et affichés de ses opérateurs plus tournés vers le développement social participatif que vers le gain financier » (Diagne, 2005, p.21).

Cette définition de Yacine Diagne résume l’essence même de la radio communautaire : elle est au service de la communauté. C’est un outil de communication sociale ou d’animation communautaire ou encore « un organisme de communication indépendant, à but non lucratif, à propriété collective, géré et soutenu par des gens d’une communauté donnée. Elle a pour but d’offrir des émissions de qualité répondant aux besoins d’information, de culture, d’éducation, de développement et de divertissement de la communauté dont elle est issue » (Adjovi, 2007).

En situation d’urgence comme les crises, les conflits, les catastrophes naturelles, son rôle est davantage crucial. Elle doit pouvoir aider les communautés affectées à mieux s’informer et à répondre efficacement à la crise. Pour ce faire, elle recourt à divers genres rédactionnels, comme la table ronde, le microprogramme, l’émission interactive, le bulletin d’information, etc. et traite de divers sujets relatifs à la crise, permettant aux populations de mieux la comprendre et de l’affronter avec moins de risques et de dommages.

Le présent article vise à saisir la manière dont la radio communautaire encore appelée radio locale ou radio de proximité rend compte de la crise humanitaire qui met à mal la dignité et l’existence humaine au Burkina Faso. De manière plus concrète, il entend mettre en lumière la place qu’occupent les PDI et les problèmes qu’elles vivent dans les programmes des radios communautaires en tentant de répondre aux questions suivantes : Quels sont les genres rédactionnels qu’utilise la radio communautaire pour rendre compte de la situation des PDI ? Quels thèmes en lien avec ces personnes vulnérables aborde-t-elle et avec quels financements (ressources propres ou soutiens extérieurs) ?

2. Méthodologie

La recherche couvre cinq zones d’étude correspondant aux régions administratives du Burkina Faso les plus touchées par les crises sécuritaire et humanitaire. Ce sont, comme le montre la carte ci-dessous, les régions du Centre-Nord (655 891 PDI), du Sahel (568 598 PDI), du Nord (218 695 PDI), de l’Est (162 699 PDI) et de la Boucle du Mouhoun (77 001 PDI).

Source : CONASUR, 31 mars 2022

Dans chaque région administrative, c’est la province qui abrite le plus grand nombre de PDI et la radio de proximité qui enregistre le plus fort taux d’audience qui sont sélectionnées. Les radios suivantes répondent aux critères de sélection selon le classement de l’INSD & FAPP (2021) : Radio Manegda (Kaya) pour la région du Centre-Nord, La Voix du Soum (Djibo) pour le Sahel, La Voix du Paysan (Ouahigouya) pour le Nord, la radio Tin-Tua (Fada) pour la région de l’Est et la radio Salaki (Dédougou) pour la région de la Boucle du Mouhoun.

Dans chaque région radiophonique, deux catégories de publics clés ont été interviewées : les journalistes et les PDI. Deux journalistes (dont un responsable éditorial) par radio et neuf PDI dont quatre femmes désignées parmi les fidèles auditeurs / trices ont été interrogés en août 2022. A ces entretiens, s’est ajouté un second matériau : la grille des programmes des radios étudiées diffusée du 1er janvier au 30 juin 2022. Les données ont été collectées par des enquêteurs recrutés dans les provinces où sont implantées les radios. Les grilles des programmes ont fait l’objet d’une analyse de contenu et les entretiens, d’une analyse thématique.

1. Résultats

3.1. Un intérêt soutenu pour l’autoproduction
Le graphique ci-dessous établit le rapport entre les émissions-maison et les productions commandées. Les productions-maison sont les émissions réalisées, non pas sur financement extérieur mais, à partir de choix rédactionnels décidés par la radio.

Figure 1 : Rapport émissions-maison / émissions commandées

Durant la période étudiée, les radios communautaires ont diffusé des émissions sur les PDI autant à leur propre initiative qu’à la demande de partenaires. La radio Salaki a diffusé 53 émissions dont 40 émissions-maison et 13 émissions commandées, soit respectivement 75,47% et 24,53%. La radio Voix du Paysan en a diffusé 27 dont 66,66% d’émissions-maison et 33,34% d’émissions commandées ; la radio Manegda, 30 dont 50% d’émissions-maison et 50% d’émissions commandées ; la radio Tin-Tua, 26 dont 46,15% d’émissions-maison et 53,85% d’émissions commandées et la radio Voix du Soum, 18 émissions dont 66,66% de productions-maison et 33,34% de productions commandées. Comme le montre le graphique ci-dessous, de manière générale, les radios communautaires consacrent aux PDI plus de productions-maison que de productions commandées.

Figure 2 : Rapport productions-maison / productions commandées des 5 radios communautaires

De l’ensemble des productions réalisées sur les PDI et diffusées sur les cinq radios communautaires, 63% relèvent de l’initiative des radios contre 37% de productions commandées. Cela illustre les efforts que consentent les radios locales dans la médiatisation de la crise humanitaire, malgré leur situation de précarité. Cela contraste avec la réalité du terrain. Ordinairement, les radios communautaires sont si dépendantes des acteurs de développement des médias qui les soutiennent que leur part d’autoproduction dans les contenus diffusés est souvent dérisoire.

Une étude qui s’est intéressée au rôle des radios locales dans la sensibilisation sur la santé de la reproduction et la planification familiale dans quatre régions du Burkina Faso (les Hauts-Bassins, le Nord, le Sud-Ouest et le Centre-Sud) avait montré que, des programmes diffusés sur la thématique par six radios de proximité , 16% étaient des productions-maison contre 84 % d’émissions commandées (Zongo et al. 2021). Cette prédominance des productions-maison s’explique, selon certains managers, par l’ampleur de la crise humanitaire. “Nous ne pouvons pas fermer les yeux devant une situation dramatique qui se produit à nos portes, partout dans la ville. On n’a pas suffisamment de moyens certes, mais nous nous sommes dits qu’on doit faire quelque chose avec les moyens de bord”, raconte un directeur de radio.

3.2. Les genres radiophoniques

Sur la crise humanitaire, les radios communautaires recourent à divers genres rédactionnels variables d’une radio à une autre. La Radio Salaki utilise comme genre majeur ‘’maison’’ sur les PDI, l’émission interactive. Elle est produite et diffusée quatre fois par semaine dans cinq langues : le mooré, le jula, le bwamu, le dafing et le nounouma. Pour La voix du Soum de Djibo, c’est aussi l’émission interactive qui est couramment utilisée du lundi au vendredi, mais toutes les émissions de la semaine ne traitent pas de la crise humanitaire.

Les thèmes sont choisis selon l’actualité et peuvent ne pas correspondre avec les préoccupations des PDI. La radio recourt également aux genres magazine, table ronde, débat, bulletin d’information, mais les émissions produites dans ces genres sont généralement commandées. Elle diffuse principalement dans trois langues : le mooré, le fulfuldé et le coronfé et occasionnellement le français quand la commande l’exige.

La radio Manegda de Kaya et la radio Tin Tua de Fada font partie des radios partenaires du Studio Yafa. Comme toutes les autres radios du réseau, elles diffusent les programmes du Studio. Outre cela, elles réalisent des productions-maison et bénéficient de commandes d’émissions sur les PDI.. Radio Manegda diffuse une émission interactive hebdomadaire, « Windga » et un magazine hebdomadaire « Retour sur l’actualité » ; ces deux émissions traitent constamment de la crise humanitaire. D’autres genres, comme le microprogramme, Minimag, le bulletin d’information, la table ronde, le débat sont des tribunes à travers lesquelles la situation des PDI est abordée.

En plus des genres couramment utilisés dans les radios communautaires, la radio Tin Tua a initié une émission spécifique consacrée à la situation sécuritaire et humanitaire dénommée « Cohésion sociale ». L’émission est diffusée tous les lundis et rediffusée les vendredis de 14h à 15h. La radio Tin Tua répond également à sa mission de radio communautaire en diffusant principalement dans les langues nationales dont le gulmancema, le mooré, le fulfuldé, mais aussi le français.

De l’ensemble des genres radiophoniques, l’émission interactive reste, dans toutes les radios, le genre dominant. Elle est par excellence l’espace de libre expression permettant aux communautés de porter dans la sphère publique leur quotidien, leurs problèmes, leurs besoins fondamentaux, leurs attentes en matière de gouvernance locale, d’équité, de justice sociale, de respect des droits humains, de mieux-être social, etc.

Elle fait partie, tout naturellement, des genres préférés des populations. À cette question posée dans une étude sur Radios, Covid-19 et PDI au Burkina Faso, « dans quelles rubriques, ou quels genres rédactionnels souhaitez-vous voir diffuser les informations sur le Covid-19 ? », les répondants ont cité par ordre de préférence : les nouvelles ou bulletins d’information (32%), les émissions interactives (24%), les sketchs (14%), la musique (10%) les programmes multilingues (8%), les débats (6%), les témoignages (6%) (Yaméogo et Heywood, 2021).

L’émission interactive est malheureusement aussi le genre par lequel toutes sortes de dérives langagières ou de menaces verbales sont parfois véhiculées. Des animateurs ont déjà été objet de menaces en direct lors d’émissions interactives. « Nous sommes souvent menacés par les HANI [hommes armés non identifiés] en direct à l’antenne sur les sujets sensibles. Je me souviens qu’au cours d’une émission interactive sur la situation nationale, en juillet dernier, l’animateur a reçu un appel suspect et a été obligé de le couper en simulant un problème de réseau », confie un journaliste-animateur.

Yaméogo (2018) avait déjà montré combien la menace terroriste avait contraint les radios communautaires à l’autocensure. Les sujets, considérés par les groupes armés terroristes comme devant relever de l’ordre de l’indicible à l’antenne, tels que le terrorisme, l’excision, l’indépendance économique de la femme, la planification familiale, n’étaient plus traités dans les émissions interactives de peur de représailles. La menace a contraint certaines radios à suspendre les émissions interactives et d’autres à les pré-enregistrer pour s’assurer de leur conformité avec l’éthique et la déontologie, mais aussi avec les désidératas de ceux qui les menacent. Des radios ont décidé, en revanche, de poursuivre leur diffusion en direct, mais avec un strict contrôle de tout le processus et en évitant les sujets dont on leur a interdit la diffusion.

3.3. Les thèmes traités

Les radios communautaires ne se contentent pas de propager la parole publique officielle dans les ondes, mais descendent dans la communauté pour porter à l’antenne la voix des sans-voix. Elles traitent de toutes sortes de sujets en lien avec les PDI et les populations hôtes. Les thèmes qu’elles abordent sont diversifiés, touchant à presque tous les problèmes qui assaillent les PDI. A titre illustratif, voyons cette diversité thématique dans le graphique ci-après avec l’exemple de la radio Manegda :

Figure 3 : Diversité des sujets traités par la radio Manegda

À la radio Manegda, la cohésion sociale occupe la première place en termes de productions-diffusions avec 106 productions. Les thèmes qui suivent sont les violences basées sur le genre (94), l’eau potable (50), la distribution de vivres (40), la santé (40), l’insécurité (20), l’enregistrement des PDI (18), le logement des PDI (15) et la résilience des PDI (11). D’autres radios ont aussi traité de sujets liés à la circulation routière, à l’entretien des infrastructures réalisées sur les sites des PDI, l’hygiène des points d’eau. Des microprogrammes de sensibilisation sur divers enjeux sociétaux en lien avec la crise sécuritaire et humanitaire ont aussi été produits et diffusés par des radios communautaires.

Bien des sujets traités n’abordent pas distinctement la situation des PDI et celle des populations hôtes, mais plutôt de manière transversale. Les questions de logement, de gestion des ressources naturelles, comme le foncier, l’eau, sont abordées sous l’angle de dialogue entre personnes déplacées internes et populations hôtes.

Cette construction sociale des problèmes publics mettant en lumière à la fois les enjeux, les difficultés, les besoins et attentes, les rêves des PDI et des populations hôtes contribue sans doute à réduire les incompréhensions, les mésententes, les préjugés, les stéréotypes socioculturels. « J’ai déjà écouté des émissions sur les PDI et les populations hôtes ; j’ai moi-même participé à une émission qui traitait des tensions entre PDI et populations hôtes. La radio demandait quelles solutions proposées pour le vivre-ensemble. Ce jour-là, beaucoup de personnes ont appelé et ont partagé leurs expériences en direct sur le vivre ensemble et c’était très intéressant », confie une femme PDI de Kaya de 24 ans.

1. Conclusion

On retient de cette recherche que, symboliquement, la radio communautaire essaie de jouer le rôle pour lequel elle est créée : le relai des problèmes, du vécu, des attentes des populations. En période de crise, (la crise humanitaire ici), elle s’investit davantage dans la production et la diffusion d’informations utiles et nécessaires pour les communautés directement ou indirectement affectées dans les conditions qui sont les siennes.

L’appropriation de la crise se réalise à travers l’accomplissement de deux fonctions : premièrement, elle remplit une fonction de participation citoyenne, permettant aux personnes impactées par la crise de relayer, elles-mêmes, par son entremise, leurs propres difficultés et préoccupations, favorisant une espèce de délibération collective, de « résilience et de reliance sociale » (Yaméogo et Heywood, 2022).

Deuxièmement, elle remplit une fonction de médiation en interpellant les autorités sur les problèmes auxquels font face les communautés affectées à travers une diversification thématique et de genres rédactionnels. Elle n’attend pas forcément d’avoir de gros moyens avant de se lancer dans la médiatisation de la crise. Finalement, elle est au service des communautés dont elle parle les langues et partage les préoccupations.

Dr Lassané Yaméogo
Chargé de Recherche, CNRST

Bibliographie

ADJOVI Emmanuel V. (2007)."La voix des sans-voix : la radio communautaire, vecteur de citoyenneté et catalyseur de développement en Afrique." Africultures 2, p. 90-97.

DIAGNE Yacine (2005). Radios communautaires : outils de développement au Sénégal. mémoire de DEA, Université Paris, vol. 13.

YAMÉOGO Lassané et HEYWOOD Emma (2022) "La radio et le défi de la mobilisation contre la COVID-19 : exemple des personnes déplacées internes à Kaya, Pissila et Kongoussi au Burkina Faso." RadioMorphoses. Revue d’études radiophoniques et sonores, n° 8

ZONGO Sylvie et al. (2021)., Médias et santé sexuelle et reproductive/planification familiale au Burkina Faso : Analyse des messages et de leur impact sur le comportement des populations, Ouagadougou, OOAS, Rapport final.

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