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Evaluation de l’implantation d’un projet de lutte contre la dengue au Burkina Faso

Publié le vendredi 6 octobre 2023 à 12h00min

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Introduction

Au Burkina Faso, la dengue est une réalité qui était peu connu des autorités politiques, des prestataires et de la population. Aussi, bien avant 2003, la dengue n’était inscrite dans le système surveillance épidémiologique du ministère de la santé. Or, il semble que les premiers cas de dengue ont été signalisés en 1925 et de nombreux cas détectés en 1985(Ridde et al., 2016 ; Tarnagda et al., 2014). De plus entre 2004 et 2008, quatre touristes de retour en France après un séjour au Burkina ont été diagnostiqués positifs à la dengue (Guide Ministère de la santé).

En 2003, une étude sur 191 donneurs de santé et 492 femmes enceintes dans deux districts indiquait qu’au moins 26% de la population d’étude avait eu un contact avec un des virus qui transmettent la dengue(Franco et al., 2010). Une autre étude effectuée sur une population de 3000 enfants dans la ville de Ouagadougou a montré que 22% de ce groupe d’enfant avait été en contact un virus de la famille Flavivirus, éventuel transmetteur de la dengue. (Collenberg et al., 2006 ; Franco et al., 2010).

Enfin, au cours des mois d’octobre à novembre 2013, cent onze (111) cas suspects ont été testés avec trente-trois (33 cas) positifs dans la ville de Ouagadougou . Une enquête populationnelle réalisée par l’IRSS /CNRST en septembre 2013 dans les villes de Kaya et de Zorgho à partir d’un échantillon de 264 enfants a révélé 18 cas positifs de dengue dont 10 cas de coïnfection avec le paludisme (Rapport d’investigation Dengue, ministère de la santé, novembre 2013).

C’est dans ce contexte qu’une intervention communautaire de lutte contre la dengue a été mise en place dans la ville de Ouagadougou. Cette intervention conçue par une ONG locale et mise en œuvre selon une démarche participative était structurée autour de plusieurs composantes à savoir :

le choix par une ONG locale, des activités à mettre en œuvre à partir des données probantes et validés par les populations habitant la zone du projet, l’identification des préférences communautaires, l’appui de l’ONG à la mobilisation et à l’engagement communautaire, le développement des supports de communication et la formation des animateurs communautaires l’appui à l’amélioration des connaissances et des compétences de la population, l’organisation des communautés et leurs appuis dans le suivi des activités.

Des campagnes de sensibilisation et d’information, réalisées par le biais de causeries en petits groupes, la pose de plusieurs affiches, de séances de théâtre, mais aussi de séances de démonstration sur l’identification des gîtes de moustiques et leurs destructions, ont permis de mettre à la disposition des populations de la zone d’intervention du projet des informations nouvelles sur la dengue ainsi que des techniques et des conseils pratiques pour lutter contre le vecteur de transmission de cette maladie mais aussi d’autres maladies fébriles comme le paludisme.

On estime à plus de trois mille le nombre de personnes qui ont été touchées par les activités de sensibilisation et de démonstration active du projet au cours six mois d’intervention. Dans l’optique de faciliter la mobilisation et la participation communautaire, l’opérationnalisation de l’intervention, s’est faite en procédant à un découpage de la zone du projet en quatre sous zones présentant des formes d’homogénéité : deux sous-zones correspondaient à des quartiers plutôt populaires avec des populations autochtones et deux autres constituées de blocs de cité-dortoir.

Trois groupes d’acteurs ont participé à la mise des activités à savoir : les animateurs désignés par les principales associations de promotion de la santé actives dans chacune des sous-zone e et qui ont été formés par AGIR, les membres du comité de suivi et l’équipe du projet au sein AGIR. La présente étude a été menée pour analyser la mise en œuvre de cette intervention et mieux comprendre le processus. Ce qui permettra d’expliquer les résultats qui ont déjà l’objet de publication à travers une analyse de l’efficacité. L’objectif de cet article est donc de répertorier et d’expliquer les facteurs explicatifs des variations de performance dans la mise en œuvre de l’intervention.

Méthodologie

Contexte

L’étude s’est déroulée entre décembre 2018 et avril 2019 dans la ville de Ouagadougou, capitale du pays. Elle est subdivisée en 12 arrondissements et compte environ deux millions d’habitants. L’offre de soins est organisée autour de quatre districts sanitaires : Bogodogo, Kossodo, Boumiougou et Signoghin. L’intervention a été mise en œuvre dans l’arrondissement n°7 et plus précisément de l’aire de santé de l’ex secteur 22 dans le quartier Tampouy. Les activités du projet ont touché les zones situées dans un rayon de 1 Km au tour du centre de santé. La population est majoritairement Mossi.

Cadre conceptuel

Notre approche pour l’analyse d’implantation repose sur l’utilisation du CFIR (Damschroder et al., 2009). Le CFIR est un méta cadre conceptuel qui synthétise des éléments d’analyse provenant de plusieurs cadres empruntés à la psychologie, à la sociologie, à la science de l’administration(Fredriksson et al., 2014 ; Nilsen, 2015) pour analyse l’implantation d’une intervention. Il se compose de cinq dimensions : les caractéristiques de l’intervention, le contexte interne, le contexte externe, le processus de mise en œuvre et les caractéristiques des individus. Chaque dimension comporte plusieurs construits qui permettent d’appréhender divers aspects liés à la mise en œuvre d’une intervention.

Comme recommandé par les auteurs, un travail d’adaptation du CFIR a été effectué pour tenir compte du contexte de l’intervention. En effet, si toutes les dimensions ont été retenues, telle n’a pas été le cas pour les construits. Deux critères ont été pris en compte pour le choix des construits du cadre à retenir. Il y’a d’abord le contexte. En effet, dans la littérature, on note par exemple que le cadre CFIR a été beaucoup utilisé pour l’analyse des interventions en faveur des patients au niveau des services de santé.

Or, il s’agit d’une intervention communautaire populationnelle, donc certains éléments du cadre étaient difficilement applicables (par exemple « besoins des patients et ressources, pression des paires, incitations et récompenses organisationnelles). Le second critère est l’absence de données pour certains construits, comme par exemple la variable « avantage relatif ».

Il s’agissait de disposer de données sur des projets similaires mis en œuvre dans la zone dans un but de comparaison avec l’intervention en cours. Le tableau ci-dessous présente les dimensions retenues, les construits utilisés et leur description.

Tableau 1 : Dimensions et construits du cadre d’analyse et leur description


Population d’étude

Les participants à cette étude se répartissent en trois groupes impliqués dans l’intervention : les animateurs, les membres du comité de suivi et les membres de AGIR. Issus de plusieurs associations intervenant dans l’aire de santé de l’ex secteur 22, les animateurs forment un groupe de 17 personnes dont 16 femmes et 1 homme. Leur âge varie entre 20 et 59 ans et la moyenne d’âge est de 42 ans.

Dans le groupe figurent 4 célibataires, 1 veuve et 12 mariés. Le niveau de scolarisation est majoritairement primaire. Ce sont eux qui ont assuré l’organisation et l’exécution des activités de causeries et de porte à porte des ménages. Les membres du comité de pilotage sont des responsables coutumiers, religieux, des responsables d’associations, des responsables des services techniques publiques de la zone.

De professions diverses, plus âgés que les membres du groupe d’animateurs, leur âge oscille entre 39 et 69 ans et la moyenne d’âge est de 56 ans. Une seule femme est présente dans le groupe. L’équipe du projet (trois personnes) de l’association AGIR et une stagiaire ont participé à la réalisation des activités de l’intervention par leur présence, leur implication dans la planification et l’organisation pratique, le suivi.

Collecte des données

L Trois méthodes ont été utilisées : la consultation de documents, l’organisation de discussion de groupe et des entretiens individuels. Des informations ont été extraites des rapports d’activités, des rapports de supervision, des documents de gestion. Trois discussions de groupes ont été organisées avec les animateurs (n=17), les membres du comité de suivi (n = 7), les membres de l’association AGIR et de ses stagiaires (n = 5) impliqués dans la mise en œuvre de l’intervention. Les guides de discussion de groupe et d’entretien ont été élaborés à partir des éléments du cadre CFIR retenus. Une grille de notation a été conçue en s’inspirant de l’exemple de Damschroder et collègues(Damschroder & Lowery, 2013).

Elle a servi à évaluer l’influence de chaque élément du cadre sur l’intervention. Cette grille n’a pas été utilisée pour collecter des données quantitatives mais simplement comme un outil pour faciliter le consensus entre les acteurs autour des différents points discutés et préparer ainsi les guides de collecte des données qualitatives. En plus des discussions de groupe, des entretiens individuels ont été organisés avec trois animateurs et deux membres du comité de suivi. Les sujets abordés ont porté sur les conditions de mise en place du comité de suivi, son fonctionnement, les rapports de ses membres avec les animateurs, la compréhension des missions de cette instance, la contribution des responsables associatifs, les relations entre les animateurs, les leçons apprises et les perspectives

Tableau 2 : Grille de notation des construits

Le premier auteur a dans un premier temps expliqué la démarche d’ensemble ainsi que le contenu de la grille de notation. Au sein de chaque sous-groupe, les participants discutaient autour des questions proposées par le cadre d’analyse avant d’indiquer, à travers la note attribuée, si le facteur en question a influencé soit négativement, soit positivement ou pas du tout l’intervention (Tableau 1). Les notes variaient de -2 à 2, elles été attribuées par consensus.

Traitement et analyse des données

Les grilles de notations et de commentaires, remplies par les différents groupes de discussion ont été saisies à l’aide des logiciel Excel et Word. La démarche a consisté à saisir séparément chaque grille. Ensuite, un tableau de synthèse des données de l’ensemble des groupes a été conçu pour servir de base d’analyse. Les construits évalués ont été mis en colonne et les notes en lignes en vue de faciliter la comparaison entre les trois sous zones. Les entretiens ont été enregistrés et écoutés à plusieurs reprises pour y extraire des verbatims, qui ont été utilisés pour appuyer et illustrer les analyses qui ont été effectuées au regard des dimensions du CFIR.

L’utilisation des scores a uniquement pour but de disposer d’une vision globale des perceptions des acteurs et explorer les détails à travers une démarche qualitative.

Résultats

Le tableau 3 présente la synthèse des notes attribuées par les participants à l’étude, montrant peu de différences dans les 18 construits étudiés entre les trois sous zones de l’intervention communautaire.

Tableau 3 : Synthèse des notes attribuées par consensus aux différents construits analysés

Les résultats qualitatifs sont présentés en fonction des cinq dimensions du cadre CFIR. Lorsqu’il existe des spécificités à une zone en particulier elles sont explicitées dans les résultats sinon elles ont été partagées entre les trois zones.

1. Caractéristiques de l’intervention
1.1. Origine de l’intervention

Les participants à l’étude ont été unanimes sur le fait que l’intervention n’a pas été développée à partir d’idées extérieures mais qu’elle est le produit d’un échange entre les représentants de la communauté et les membres de l’équipe de mise en œuvre. Le processus d’élaboration du projet a été jugée participatif. Il a permis de prendre en compte les attentes de tous les acteurs impliqués dans le design de l’intervention. Cela a contribué à instaurer un climat d’engagement et de collaboration franche entre les différents partenaires. L’origine endogène de l’intervention a positivement influencé sa mise en œuvre.

1.2 Qualité et forces des preuves

Les activités proposées et les stratégies utilisées ont été jugées pertinentes mais surtout efficaces car elles ont apporté les connaissances sur la dengue à plusieurs personnes. Les participants ont trouvé que le fait de sensibiliser les gens, d’aller de maison en maison pour parler de la dengue était la meilleure des choses qu’on pouvait faire. Selon eux, il ne servira à rien de venir pulvériser des insecticides dans les quartiers par exemple, si les gens ne sont pas sensibilisés car les effets ne seront pas durables.

« Vous savez, si vous voulez mobiliser les gens autour de quelque chose, il faut d’abord qu’ils comprennent bien cette chose avant de s’engager. C’est la même chose ici. Quand les gens du quartier n’avaient pas d’informations, ils ne s’intéressaient pas aux activités. Mais depuis quelques temps, ça a changé. » (Homme, membre du comité de suivi).

1.3 Adaptabilité

Le caractère adaptable de l’intervention n’a pas été perçu de la même façon au niveau des trois sous-zones. Si dans les zones de Yitouni et de Cité Azimo, on avançait que le contenu de l’intervention correspondait aux besoins des populations, dans la zone de Tampouy Bilbalogho, on trouvait que les activités proposées ne reflétaient pas les attentes des bénéficiaires.

« Moi, je pense que cette intervention a vraiment répondu aux besoins des populations. Elle leur a permis de mieux connaitre la dengue et ses moyens de prévention. Qu’est- ce qu’on pouvait faire d’autre que ce qui a été fait. » (Etudiante, animatrice, Zone de Yitouni).

« Dans notre sous –zone, au cours des causeries, les gens pensaient que l’action la plus efficace serait une pulvérisation de masse pour tuer les moustiques. Ils trouvaient que ce qu’on faisait, était bien mais pas suffisant pour les protéger des moustiques. En tout cas ce que beaucoup pensaient et n’estimaient pas utiles de prendre part aux activités » (Animateur, Zone de Tampouy Bilbalogho).
La mobilisation pour la mise en œuvre de l’intervention a été influencée par ces perceptions. Ceux qui ont estimé que les activités du projet ne répondaient pas à leurs attentes ont moins participé que dans les deux autres sous-zones.

1.4 Complexité

« Non, on ne peut pas dire que cette intervention était complexe, tout était simple. Tout ce qu’on faisait, pratiquement tous les animateurs l’ont déjà fait ». Cette phrase d’une animatrice résume l’état d’esprit général des participants sur la question de la complexité de l’intervention. Elle s’est inscrite dans le schéma global des interventions promues par les associations locales.

Les formations reçues, les outils utilisés ainsi que les techniques d’animations sont des éléments auxquels les acteurs de terrain sont familiers. Ils ont mentionné que les outils utilisés étaient faciles à comprendre et à renseigner, le contenu et l’animation de la formation correspondaient à leur niveau de scolarisation, le chronogramme d’activités était fluide et les activités synchronisées. Cette simplicité perçue et vécue de l’intervention a eu une influence positive sur sa mise en œuvre.

2. Contexte externe
2.1 Réseaux

L’intervention n’a pas bénéficié de l’apport de réseau préalablement mis en place. Bien que AGIR intervienne dans la ville de Ouagadougou depuis quelques années, son rayon d’intervention n’avait pas encore atteint l’aire de santé de l’ex secteur 22. Cela explique qu’elle n’a pas pu développer des relations avec les structures étatiques, privées et associatives de la zone. Les activités d’informations, de sensibilisation et de démonstration l’intervention n’ont pas bénéficié du soutien des organisations communautaires de la zone d’intervention, ce qui n’a pas facilité la mise en œuvre de certaines activités, comme en témoigne les notes du Tableau 1.

3. Contexte interne
3.1 Caractéristiques structurelles

AGIR et le comité de suivi sont les deux structures qui avaient en charge la mise en œuvre. Leur mode de structuration et de fonctionnement ont été jugés comme des éléments ayant influencé négativement l’implantation. Les participants à l’étude ont conclu que le comité de suivi n’a pas bien fonctionné, ce qui ne lui pas permis d’apporter le soutien escompté pour la facilitation lors de l’opérationnalisation de l’intervention. Ils ont estimé que les responsables de AGIR se sont impliqués dans les activités. La léthargie de cette instance a négativement influencé la mise en œuvre des activités à travers une faiblesse du suivi, un appui pas conséquent à la mobilisation. Les acteurs de terrain de deux des trois sous-zones ont relevé cette insuffisance.

« Pendant, toute la durée de l’exécution des activités, je n’ai pas entendu un animateur de notre groupe dire que les membres du comité l’ont appuyé. Ils n’ont participé à rien. A quoi, cette instance à même servi ? » (Animateur, Zone de Yitouni).

3.2 Réseaux et Communication

Les résultats indiquent que le climat de travail était cordial avec un échange régulier entre les équipes, un partage des difficultés et des succès. Une bonne disposition à collaborer était manifeste chez tous les membres des différentes équipes.
« Chacun a fait l’effort de s’ouvrir aux autres et d’être compréhensifs, ce qui a facilité le travail car on discutait beaucoup pour pourvoir faire un travail de qualité » (Animateur, Zone de Tampouy Bilbalogho).

3.3 Climat d’implantation

La mobilisation des responsables sanitaires et politiques de la zone était faible, tout comme l’implication des responsables des organisations communautaires. L’équipe a eu du mal à mobiliser la population pour les activités de sensibilisation. Toutefois, le contexte a changé lorsqu’une épidémie de dengue a touché l’ensemble du pays à partir d’Aout 2016. C’est en ce moment que tant les communautés, autorités politiques, administratives et communautaires ont manifesté une attention soutenue aux activités de l’intervention à travers une implication sincère. Cette variation du climat d’implantation a influencé aussi bien positivement que négativement l’intervention.

3.4 Engagement des dirigeants

L’engagement des dirigeants a été positivement apprécié. Tant les dirigeants de AGIR que ceux des organisations communautaires ont joué pleinement leurs rôles. Ils ont fait montre d’un engagement constant et assidu tout au long de la mise en œuvre de l’intervention, ce qui a positivement influencé l’aboutissement des activités prévues.

3.5 Ressources disponibles

Une bonne partie des acteurs de terrain a reconnu la qualité de la formation reçue sur la dengue, sur les techniques d’animations et d’approche des populations. Les informations reçues sur la dengue leur ont permis de faire leur travail sans gêne ni sentiment d’infériorité. Ils arrivaient à répondre aux différentes questions posées par les participants, ce qui a contribué à renforcer leur crédibilité auprès de ces derniers et les rassurer quant à la qualité et à la pertinence des informations reçues. Le matériel mis à leur disposition (boites à images, outils de suivi) était à la hauteur de leur attente et ont facilité le travail.

4. Caractéristiques individuelles
4.1 Connaissances et croyances concernant l’intervention

Les données collectées auprès des acteurs de mise en œuvre indiquent une connaissance parfaite de l’intervention. En effet, aussi bien les animateurs que les membres du comité de suivi, tous ont cité sans aucune difficulté les différents éléments du projet. Ils ont aussi saisi leur participation comme un moyen de renforcer leurs propres connaissances sur cette maladie dangereuse et peu connue du grand public mais aussi une occasion de se montrer utile en servant la communauté. « la survenue de l’épidémie de la dengue dans le pays est venue nous rendre plus fier du travail accompli et du bien qu’on a pu faire à beaucoup de personnes à travers la sensibilisation ».

4.2 L’auto-efficacité

L’auto-efficacité a influencé tant positivement que négativement le déroulement du projet. Certaines personnes, comme cette animatrice d’une trentaine d’années, reste consciente qu’elle n’a pas pu apporter ce que le groupe attendait d’elle, elle a plutôt profité des expériences des unes et des autres. Un autre animateur a fait savoir qu’il était à l’aise dans la mise en œuvre parce qu’il avait dans des pratiques antérieures, acquis beaucoup d’expériences dans les interventions communautaires.

Ce sont souvent les équipes contenant de nombreux animateurs expérimentés qui ont été les plus performantes : « dans mon équipe, j’étais pratiquement la seule à avoir déjà fait ce genre de travail, donc, c’était difficile, il fallait que je sois là à tout moment. Jusqu’à la fin, il y en qui n’arrivaient toujours à conduire une animation seule. Donc ça joue sur les résultats ».

5. Processus

5.1 Planification

Les promoteurs de l’intervention ont adopté une démarche participative pour la planification des activités. Un animateur explique : « le chronogramme a toujours été un outil négocié et établit en fonction de la disponibilité des uns et des autres tout en tenant compte des exigences du contexte de mise en œuvre. Il est arrivé à maintes reprises que le programme établi, subisse des modifications dues à des contraintes de disponibilité des acteurs, des aléas du temps. C’est de façon concertée que tout s’organisait ».

Le caractère participatif de la planification a été bien apprécié par les différents acteurs. Ils estiment que cela a contribué dans une large mesure à l’effectivité et l’efficacité de l’organisation des activités. « Si la planification avait été imposée, c’est sûr qu’on n’allait pas pouvoir épuiser le programme d’activités à cause principalement de la disponibilité des gens » conclue une animatrice.

5.2 Implication

La désignation des acteurs de la mise en œuvre a été un processus un peu long, ouvert et transparent. Les promoteurs de l’intervention ont pris le temps de rencontrer le maximum d’acteurs politiques, sanitaires et communautaire de la zone, de leur expliquer le contenu de l’intervention et ainsi que la stratégie de mise en œuvre. À l’issue de ce processus, les partenaires de mise en œuvre ont été choisis. Un participant souligne : « Ce procédé a permis de choisir les gens qui voulaient travailler et non ceux qui sont seulement à la recherche de l’argent. Et ce qui a facilité la collaboration et le sérieux dans le travail pour parvenir aux résultats atteints ». (Membre du comité de suivi)

5.3 Leaders internes

Le leadership individuel et collectif favorisé par un partage des responsabilités entre les différents acteurs de l’intervention a, selon les concernés, influencé positivement la mise en œuvre. Dans le groupe des animateurs, on pense que cette façon de travailler est meilleure par rapport à certaines expériences vécues. « Dans beaucoup d’intervention, ce n’est pas comme ça que les choses se passent. Quand vous êtes animateur, on ne demande pas votre avis. Ce sont les responsables qui décident de tout et vous ne faites que suivre. Mais ici, c’était le contraire, c’est entre nous qu’on organisait les activités sans pression. Non, ce fut un bel exemple ».

5.4 Champions

« On ne peut pas dire que cette intervention a suscité l’émergence d’autres leaders car ceux qui devraient l’accompagner ne l’ont pas fait ». Beaucoup pensent qu’une intervention d’une envergure temporelle et spatiale limitée ne peut pas faciliter l’avènement de nouveaux leaders. L’intervention n’a pu susciter l’émergence de personnes capables par leur engagement d’influencer le comportement des autres membres de la communauté.

Le tableau 4 résume l’ensemble des résultats empiriques.

Tableau 4 : Synthèse des résultats par construit


Discussion

Deux dimensions ressortent des résultats comme ayant eu une influence positive sur la mise en œuvre de cette intervention communautaire de prévention de la dengue : i) les caractéristiques de l’intervention et ii) les processus de l’intervention. À l’opposé, la dimension du contexte externe ressort comme ayant eu une influence négative pour la mise en œuvre de l’intervention.

La majorité des construits ont été jugés comme ayant eu un effet positif sur la mise en œuvre. Parmi ceux qui ont obtenu le plus fort consensus, « la qualité et la force des preuves » est le seul construit ayant obtenu la note 2 et que l’on peut rapprocher avec « l’origine de l’intervention ». Les participants ont ainsi mis en évidence la nécessité de la consultation des acteurs locaux pour décider de l’intervention et d’implanter des activités qui ont déjà fait leurs preuves localement ou dans d’autres contextes afin d’obtenir au mieux l’adhésion de toutes les parties prenantes, et notamment des dirigeants.

« L’engagement des dirigeants » est d’ailleurs aussi un des construits ayant une influence positive dans la mise en œuvre. Par ailleurs, le seul construit ayant été jugé négativement est « le réseau » du fait de la faible implantation sur le terrain de l’association AGIR. Cela montre donc bien l’importance des relations avec les structures étatiques, privées et associatives dans la zone d’intervention et la nécessité de tisser un lien préalable à la mise en œuvre d’une intervention d’envergure.

Une autre série de construits dont l’influence positive a été révélée par les participants sont ceux de « la complexité de l’intervention » et des « connaissances et croyances concernant l’intervention ». Les acteurs de l’intervention n’ayant pas ressenti un sentiment de complexité exagérée par rapport à l’intervention à mettre en place, ils avaient une excellente connaissance des activités à organiser, et ainsi leur implantation en a été facilitée. De plus, les construits de « planification » participative et de « leadership interne », individuel et collectif, favorisé par un partage des responsabilités entre les différents acteurs de l’intervention ont influencé positivement la mise en œuvre.

Les construits ayant influencé le plus positivement l’intervention sont donc ceux relatifs à l’implication et la participation des acteurs de l’intervention. Ils ont pu largement participer à la réflexion et à la mise en œuvre de l’intervention. En Amérique Latine et Centrale et en Asie du Sud-Est où les interventions de prévention de la dengue sont plus largement répandues, les recherches montrent que la participation sociale est souvent indispensable (Bardosh et al., 2017 ; Insecticide Control of Vector-Borne Diseases : When Is Insecticide Resistance a Problem ?, s. d.). Les interventions verticales sans la participation des populations, souvent basées sur la seule pulvérisation intra ou péri domiciliaire, se soient révélées peu efficaces et peu pérennes pour contenir l’expansion du moustique (Andersson et al., 2017) .

De nombreuses études ont ainsi démontré l’efficacité des interventions mobilisant les communautés (Public Health Interventions for Aedes Control in the Time of Zikavirus– A Meta-Review on Effectiveness of Vector Control Strategies, s. d.), et même des interventions totalement décidées et pris en charge par les communautés elles-mêmes (Degroote et al., 2018). La plus-value de programmes de renforcement des capacités nichés dans des programmes de routine de prévention de la dengue a également été démontré(Andersson et al., 2015).

Bien que les analyses structurées de mises en œuvre restent très rares, grâce à cette première intervention communautaire en Afrique de l’Ouest, il nous semble que les facteurs clés à considérer soient, comme dans les autres contextes de lutte contre la dengue, l’« empowerment » des communautés et des acteurs de l’intervention, ainsi que le maillage de cette intervention (volonté des dirigeants, partenariats externes).

À notre connaissance, c’est la première fois que le CFIR est utilisé dans un tel contexte de lutte contre les maladies vectorielles en Afrique. Le manque de recherche sur la mise en œuvre de ce type d’intervention communautaire est flagrant(Ridde, 2016). La lutte contre les maladies vectorielles est un problème de santé publique mondiale notamment avec l’impact du réchauffement climatique, de la mobilité croissante des populations mondiales et de l’urbanisation. Il est donc urgent de réfléchir aux conditions de mises en œuvre des interventions afin d’améliorer la transférabilité des interventions efficaces d’un contexte à l’autre.

Le CFIR fut un outil très intéressant pour guider la collecte de données et l’analyse de la mise en œuvre. Bien que certains auteurs puissent reprocher son côté un peu trop générique (Andersson et al., 2017), sa facilité d’adaptation à un contexte particulier du Burkina Faso a été très appréciable. Le côté systématique de sa mise en place permet de couvrir un champ large de facteurs qui ont potentiellement influencé l’implantation de notre intervention.

Les discussions engendrées pendant les ateliers permettent également de comprendre comment ces facteurs de mise en œuvre peuvent à leur tour influencé les performances de notre intervention. Bien souvent, les interventions de lutte contre le moustique Aedes se résument à des analyses quantitatives d’impact alors que nous avons beaucoup à apprendre des processus sous-jacents, et l’analyse qualitative est alors indispensable et aujourd’hui, encore manquante(Ridde, 2016).

Conclusion

L’objectif de l’étude était d’analyser l’influence des éléments du contexte sur le processus d’implantation d’une intervention communautaire de lutte contre la dengue. Pour y parvenir, il été fait recours au cadre CFIR lors de la phase d’identification des éléments à prendre en compte dans l’analyse. Même s’il n’a pas été possible de tester ce cadre dans sa globalité, on peut affirmer qu’il est utile pour l’analyse de l’implantation. Son utilisation est simple et facile et ne requiert pas de compétences particulières de la part des utilisateurs

Issa Sombié, Ph D, INSS/CNRST-Burkina Faso, sombiss@gmail.com , Tel : 70 18 03 80

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