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Abandon des poursuites de la CPI contre Simone Gbagbo : S’il vous plait, Madame, taisez-vous !

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • mercredi 4 août 2021 à 17h53min
Abandon des poursuites de la CPI contre Simone Gbagbo : S’il vous plait, Madame, taisez-vous !

Trop de démocratie tue la démocratie. Ceux qui se disent démocrates devraient en prendre conscience. Mais en prendre conscience c’est, d’abord, accepter d’assumer ses responsabilités plutôt que de les diluer sous le couvert de consultations référendaires ou le recours à des discours et des pratiques populistes. La démocratie – sommairement – c’est « un homme-une femme/une voix » pour élire un chef ; mais encore faut-il que le chef soit à la hauteur de la tâche (et quoi qu’on puisse en penser, vox populi n’est pas vox Dei !) et que, s’il ne l’a pas été, il ait le courage d’assumer la responsabilité de sa défaillance.

Laurent Gbagbo a été capturé en 2011 après avoir déclenché la phase la plus ardente de la « guerre des chefs » ; il a été présenté devant la CPI, acquitté dix ans plus tard et est revenu récemment en Côte d’Ivoire. Il a été reçu par le président Alassane D. Ouattara au lendemain de son retour. Tout le temps où il a été un leader politique d’opposition, puis le chef de l’Etat ivoirien (2000-2010), il s’est affiché avec Simone Ehivet. Qui n’a pas été qu’une camarade politique, une compagne, puis une épouse et, enfin, une première dame. Cette proximité et cet activisme ont conduit à l’arrestation de Simone Ehivet Gbagbo en 2011, sa mise en résidence surveillée, sa condamnation à 20 ans de prison en 2015 et son amnistie par le président Ouattara en 2018.

Complot occidental contre la Côte d’Ivoire de Gbagbo

En 2007, alors que Laurent Gbagbo parachevait, à Ouagadougou, sa « négociation directe » avec Guillaume Soro, le leader de la rébellion déclenchée en 2002, son épouse avait sorti un gros bouquin de 500 pages qui était titré : « Paroles d’honneur ».

Simone Gbagbo, qui bénéficiera d’une formidable couverture médiatique dans le monde francophone pour la promotion de cet ouvrage, y expliquait quelle était la tâche que Gbagbo, son mari, avait eu mission d’accomplir : la Côte d’Ivoire, autrefois aux ordres du pouvoir colonial puis postcolonial, devait conquérir son indépendance totale et sa souveraineté bafouée. Elle va y parvenir en élisant Gbagbo à la présidence de la République. Mais les postcoloniaux et autres impérialistes vont s’opposer à cette victoire en suscitant des mouvements d’opposition politique puis une rébellion qui viseront à maintenir la Côte d’Ivoire dans l’orbite de l’Occident.

On peut partager cette analyse, tout au moins dans sa première phase ; le « complotisme » occidental évoqué étant à nuancer : la Côte d’Ivoire a tout autant été dans « l’orbite de l’Occident » pendant la présidence de Gbagbo qu’avant ou après (vous pouvez en parler à Bouygues, Bolloré, etc.) ! Cette analyse était strictement politique et, du même coup, Simone Gbagbo ne manquait pas de stigmatiser, tout naturellement, Soro, Alassane D. Ouattara, Blaise Compaoré, Jacques Chirac, les journalistes français, les Nations unies, etc. Jusque là, rien de déroutant.

Il fallait attaquer la dernière partie de l’ouvrage pour comprendre que les politistes n’avaient pas tout compris. Simone Gbagbo écrivait ainsi : « Dieu nous a donné l’ordre et la consigne de posséder notre pays. Le combat que les Ivoiriens mènent depuis plus de quatre ans pour s’approprier leur pays est un combat noble et béni de Dieu […] Seuls les Ivoiriens se donneront le dirigeant qu’ils veulent et leur choix sera celui de Dieu ».

En 2007, Gbagbo était au pouvoir depuis plus de six ans et avait fait face (en 2002), avec succès, à une rébellion qui échouera. Que cette donne politique résulte d’un « ordre » et d’une « consigne » de Dieu, il n’y a que ceux qui croient en Dieu qui peuvent avoir un avis sur la question. Pour le reste, on peut noter que, trois ans plus tard, en 2010, la donne avait changé. Et que, désormais, Ouattara est au pouvoir depuis dix ans et vient de signer, fin 2020, pour un nouveau mandat de cinq ans ! La roue tourne et je ne m’engagerai pas sur la question de savoir qui la fait tourner. Mais Simone Gbagbo avait, en 2007, son point de vue sur la question : « L’utopie est le moteur de l’histoire. Dieu est à la tâche dès qu’il se passe quelque chose de positif ».

Dix années de paix après vingt années de « guerre des chefs »

2007-2010-2015-2018-2021 ! Simone Gbagbo n’est plus au pouvoir, elle a été incarcérée, jugée, condamnée, amnistiée et la CPI a abandonné les poursuites qui avaient été lancées contre elle. Son mari fait son « retour au pays natal » ; mais elle n’est plus sa femme ; ni même, semble-t-il, son inspiratrice.

La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui n’est plus la Côte d’Ivoire d’il y a dix ans. Ce n’est plus la Côte d’Ivoire d’Houphouët, de Bédié, de Gueï, de Gbagbo, c’est la Côte d’Ivoire de Ouattara (même Soro, ex-Premier ministre, ex-Président de l’Assemblée nationale, a été condamné par la justice ivoirienne). C’est la présidentielle qui en a décidé ainsi en 2010, en 2015 et en 2020.

Simone ex-Gbagbo pourrait prendre en compte que la page est tournée. Même le FPI, qu’elle a fondé, n’est plus ce qu’il était (est-il, d’ailleurs, encore quelque chose en tant qu’organisation politique ?). La Côte d’Ivoire mérite d’avoir sa chance. Elle vient de connaître dix années de paix après vingt années de « guerre des chefs » (1990-2010). C’est peu ; et c’est fragile.

Sauf que chacun connaît la fable de la grenouille et du scorpion. L’une et l’autre s’appellent Gbagbo mais Laurent pourrait être la grenouille et Simone le scorpion. Simone Gbagbo, le 6 juillet 2021, sur les réseaux sociaux, s’est réjouie du retour de son « ex » en Côte d’Ivoire. « Une victoire magnifique » a-t-elle dit. Je tique : remporter une victoire, c’est vaincre ; vaincre c’est gagner contre quelqu’un ou quelque chose. Qui est le perdant dans l’affaire ? Dans cette victoire, Simone Gbagbo voit « l’assistance de l’Eternel ». Manifestement, pour elle, « l’Eternel » aurait choisi son camp : le sien ! C’est son problème. Elle dit encore que « le temps n’est plus aux imprécations ». Ouf, tant mieux car les « imprécations » de Simone Gbagbo n’ont pas fait défaut : elle n’a jamais cessé de souhaiter le malheur des autres !

Peut-on penser, dès lors, que tout va bien dans le meilleur des mondes et qu’il y a prise de conscience que chacun des leaders politiques doit assumer ses responsabilités en matière de paix politique et sociale ? J’en doute. Simone le dit dans sa vidéo diffusée sur les réseaux sociaux le 6 juillet 2021 : « Tout va bien ». Et ce « tout va bien » arrive en conclusion d’une phrase sibylline : « Il faut garder le cap, les yeux fixés sur la vision ». Quel est ce cap ? Quelle est cette vision ? Faut-il, pour comprendre ce message, se référer à la dédicace de Simone Gbagbo dans son livre de 2007 ? « A Laurent », écrivait-elle alors, qui croyait « œuvrer uniquement pour amener à l’existence une vision que Dieu a inscrite derrière [ses] paupières ». Laurent peut-il refuser « l’ordre » et la « consigne » donnée par Dieu qui est d’arracher la Côte d’Ivoire à l’emprise des Occidentaux ? Ayant failli dans cette mission, a-t-il un remplaçant ; une remplaçante ?

La décence d’assumer ses responsabilités

Je respecte toutes les libertés et, en tout premier lieu, la liberté d’expression. Mais il faut aussi avoir la décence d’assumer ses responsabilités. Or, dans votre message, Madame, je note que vous refusez « l’amertume, la rancœur, la douleur, la déception, la colère ». Ce ne sont là que des sentiments que vous pourriez, effectivement, ressentir parce que le pouvoir vous a abandonné et votre époux aussi ; sans compter vos amis (à commencer par ceux de l’Internationale socialiste). Mais les dix années pendant lesquelles vous avez (plus que nécessaire) partagé le pouvoir qui était celui dévolu à votre époux, avez-vous ressenti « l’amertume, la rancœur, la douleur, la déception, la colère » de ce million d’hommes, de femmes et d’enfants qui a été déplacé parce d’autres hommes et femmes écoutaient les messages d’exclusion, d’éviction, je n’ose dire d’épuration ? De ces milliers d’autres, des « civils » essentiellement, qui mourront, seront torturés, ces femmes et ces filles violées… ?

Nulle compassion dans vos propos ; nulle reconnaissance de votre part de responsabilité dans le désastre qui a été celui de la République de Côte d’Ivoire au cours de la décennie 2000-2010. Comment penser l’avenir quand on se refuse à tirer les leçons du passé ? A moins que l’on ne prône un avenir qui soit le « copier-coller » du passé.
S’il vous plait, Madame, taisez-vous !
Jean-Pierre Béjot

La ferme de Malassis (France)
4 août 2021

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