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Tentative de coup d’Eat : faux putsh, vrai complot ?

Accueil > Actualités > Politique • • mercredi 29 octobre 2003 à 07h40min

Les Burkinabè vivent au rythme du coup d’Etat présumé et déjoué depuis le 7 octobre dernier. La première des choses c’est l’étonnement, pas pour la survenance du projet : les Burkinabè y sont habitués ; mais par l’ampleur qu’il est en train de prendre. Le déroulement de l’enquête laisse entrevoir une vaste conspiration qui réunirait militaires et politiques de toutes obédiences.

Si les indiscrétions faites ça et là se confirment, les enquêteurs vont effectivement "ratisser large" comme le prédit le commissaire du gouvernement Abdoulaye Barry.
Cette affaire promet donc de palpitants rebondissements dans les jours à venir. A moins que l’ampleur de l’affaire ne soit telle qu’il vaille mieux ne pas pousser trop loin au risque de tout faire sauter. C’est donc ouvert et à chacun de faire son pronostic.

"L’Evénement" a décidé de s’y arrêter largement. Nous ne tranchons pas sur le caractère vrai ou faux du complot. Nous mettons en exergue certains aspects du putsch en espérant que cela vous permettra de vous faire votre religion sur l’affaire en cours. S’il faut se réjouir de ce que les autorités ont décidé de traiter cette affaire dans le cadre des juridictions établies, il faut s’inquiéter des premières entorses à la procédure, comme le non respect du délai de garde à vue.


Un putsh qui tombe à pic

Par Newton Ahmed Bary

En moyenne, et malgré le retour à l’Etat de droit en 1991, le régime burkinabè déjoue un putsch tous les trois ans. Le rythme s’est paradoxalement accéléré depuis 1996, période qui correspond officiellement à " l’enracinement de la démocratie "*. La dernière tentative, nonobstant les gorges chaudes qu’elle provoque, s’inscrit presque banalement dans une longue série.
La rentrée politique s’annonçait fade. Les Burkinabè " condamnés " à l’indifférence s’interdisaient d’admirer les mines bien reposées de leurs princes qui revenaient de vacances rondement payées par l’argent public. Le Conseil des ministres qui avait précédé le départ du gouvernement en vacances avait donné lieu à une dotation de vacances de un million de nos francs à chaque ministre gracieusement offert par le chef de l’Etat. L’insolence de cette générosité dans un pays où la pauvreté s’aggrave* et où les chiffres de la croissance économique étaient à leur niveau le plus bas de ces cinq dernières années, avait fini d’assommer un peuple qui s’était définitivement convaincu de l’irresponsabilité de ses gouvernants. Comme il n’y avait rien à espérer, la rentrée politique s’est faite dans l’apathie générale. L’annonce du coup d’Etat avorté est venue donc donner un peu d’animation au démarrage d’une année politique qui s’annonçait plutôt terne, malgré la perspective des régionales courant 2004.
Est-ce un faux putsch ?

Ceux qui connaissent le capitaine Ouali, " le cerveau du putsch ", à en croire le commissaire du gouvernement, Abdoulaye Barry, savent qu’il n’a jamais fait mystère de son animosité à l’encontre de Blaise Compaoré. Le capitaine Ouali aimait à répéter, dit-on, (à propos de Blaise) : " Face à face, un de nous meurt ". Cette animosité avérée a-t-elle été exploitée à des fins inavouées ? Certains le croient, expliquant qu’on lui aurait tendu le même traquenard qu’au commandant Lingani en septembre 1989. On l’aurait piégé par l’intermédiaire du lieutenant Philipe Minoungou, connu pour son indéfectible attachement à la personne de Blaise Compaoré. Il faut rappeler que pour Lingani on avait utilisé un certain Tibo Ouédraogo, mais qui, lui contrairement au sort qui est présentement fait à Minoungou, avait été bien récompensé par une nomination dans un rouage stratégique de l’Etat (lire La Confession d’un barbouze, L’EVENEMENT n°9 de février 2002). Qu’est-ce qui a donc pris le lieutenant Minoungou pour qu’il se sente soudainement en danger, au point de demander asile auprès de l’ambassade des Etats-Unis ? Etait-il au confluent de plusieurs projets dont celui qui est éventé n’était en réalité qu’un paravent ?

Par ailleurs, si les amitiés de Ouali avec le second officier explique, le capitaine Bayoulou, sont réelles, on dit que celui-ci est plutôt l’homme (à 300%) du général Lougué, le ministre de la Défense. Ce dernier pouvait-il ignorer le projet en cours ? Certaines sources au niveau de la présidence du Faso pensent " [qu]’il ne pouvait pas l’ignorer " et pestent contre lui " parce qu’en plus, il n’a pas informé qui de droit ".

Qu’en est-il à présent de la situation du commandant Bernadin Pooda et du sergent Moussa Kaboré dit Boza, deux autres prévenus dans cette affaire ? Nos investigations sont encore assez parcellaires, sauf que le commandant n’aurait pas été " arraisonné " sur l’avenue Bassawarga et qu’il ne possède pas de BMW, comme avait pu le laisser croire notre confrère de l’Observateur Paalga. Il ne fréquente pas, non plus la même Eglise que le Pasteur Israël Paré. Quant au sergent Kaboré, il était un grand ami de Bayoulou. Les circonstances de son suicide, dans sa cellule, sont encore troubles et les explications du procureur, selon lesquelles il se serait pendu, non pas au plafond, mais à un clou d’un porte-rideau de la porte de sa cellule ajoute au scepticisme. Nous avons demandé la possibilité de visiter la cellule pour nous faire une idée. Mais, pour le procureur : " depuis ce suicide on a tout arraché dans les cellules. Les détenus n’ont plus que leur matelas à même le sol. Et la cellule du pendu est déjà affectée à un autre détenu ".

* Deux mandats ininterrompus du législatif et l’Exécutif (97 et 98).
• Confirmée par P. E. Yonli lui-même, à l’occasion des Assises nationales sur le CSLP (02/10/2003


L’Hydre à trois têtes de la Sécurité d’Etat

Trois hommes jouent un rôle central dans cette affaire de coup d’Etat présumé. Ils n’ont jamais rien dit officiellement, mais ce sont eux les vrais patrons de l’instruction. Ils, à des degrés divers bien entendu, ce sont Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de la présidence du Faso, Djibril Bassolet, ministre de la Sécurité et Mamadou Traoré, chef d’état-major de la gendarmerie.

" Si ces trois là t’accusent de quelque chose aujourd’hui, si ce n’est le bon Dieu personne ne peut rien pour toi". Constat lucide ou simple acrimonie, celui qui tient ces propos peut en tout cas se flatter de bien connaître les protagonistes de notre propos. Ces "gens", il les fréquente "les pratique" depuis plus de dix ans et il a assisté à la construction progressive de leur pouvoir. "Ils se sont construits en servant Blaise Compaoré". Avec cette solide couverture, ils se sont employés méthodiquement à éliminer tous ceux qui pouvaient leur faire de l’ombre au sein de la garde présidentielle et au niveau des services de renseignement de l’Etat.

Pour qui connaît le fonctionnement du système en place depuis le 15 octobre 1987, le Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) et les renseignements en sont la pierre angulaire. Celui qui en a la maîtrise, a la réalité du pouvoir. Cette dernière tentative présumée de putsch a été éventée par une dénonciation. C’est le lieutenant Minoungou qui l’aurait dénoncée au chef d’état-major particulier de la présidence, Gilbert Diendéré.

Mais de l’avis du commissaire du gouvernement Abdoulaye Barry, il y a plus de deux ans que les services de renseignement étaient sur les traces des comploteurs. Presque dans les mêmes conditions, c’est la énième tentative de putsch qui est étouffée sans connaître un début d’exécution et cela depuis septembre 1989. Pour les besoins de la présente analyse, nous retiendrons quatre tentatives annoncées et étouffées. Celle de septembre 1989 qui a mis en cause Jean-Baptiste Lingani et Henri Zongo, celle de 1996 qu’aurait fomentée l’adjudant Hyacinthe Kafando, celle de 1998 avec les domestiques de François Compaoré ou l’affaire dite "David Ouédraogo" et la toute récente, celle du 7 octobre dernier.

Processus minutieux d’une construction de pouvoir

Septembre 1989. Presque deux ans après l’avènement du Front populaire, la structure dirigeante qui a remplacée le Conseil National de la Révolution de Thomas Sankara, une tentative de putsch aurait été déjouée avant que les présumés auteurs ne passent à l’action. Le "mécanisme " de mise en échec du présumé putsch est l’œuvre de Gilbert Diendéré. Le stratagème est bien monté (excepté le ratage du saut par la fenêtre persiennée de Lingani*) et il aboutit à la mise à mort des deux véritables rivaux, en terme de légitimité historique, de Blaise Compaoré.

Dans une interview à Jeune Afrique quelques jours après qu’on ait " déjoué " le coup, le chef de l’Etat endosse ouvertement la thèse de l’élimination délibérée en soutenant que " les Burkinabè sont à présent satisfaits de n’avoir qu’un seul chef ". Ce premier vrai-faux complot permet à Blaise Compaoré d’avoir la plénitude du pouvoir. Mais sans que cela ne soit l’effet recherché, il permet à Gilbert Diendéré d’occuper militairement le rôle laissé vacant par l’élimination des numéros deux et trois du Front populaire. Le chef de l’Etat qui s’en rend compte très vite entreprend de faire barrage à cette montée en force en donnant plus de pouvoir à un certain Hyacinthe Kafando. Un grand baroudeur mais handicapé par la faiblesse de son instruction. Très tôt, d’ailleurs, celui-ci tombe dans les travers des " faibles d’esprit " au contact du pouvoir. " Ce trop de pouvoir " tourne la tête à Hyacinthe Kafando au point de devenir gênant pour son protecteur lui-même. Sans qu’il ne s’en rende compte, Kafando faisait ainsi le lit de sa propre perte.

Septembre 1996.

L’adjudant-chef Hyacinthe Kafando, qui veut devenir officier, coûte que coûte, obtient un stage au Maroc. Quelques semaines après qu’il ait quitté Ouagadougou, on lui colle une tentative de putsch, qui deviendra après "un acte d’indiscipline dans un corps d’élite de l’armée". Il est ainsi écarté définitivement du RSP et ses partisans éliminés physiquement ou affectés très loin de Ouagadougou pour les chanceux.

L’épisode Hyacinthe se referme, mais l’ascension de Gilbert Diendéré, elle, continue. Le chef de l’Etat et ses partisans ne sont pas rassurés. Ils manœuvrent pour le mettre à l’écart. C’est l’époque où on lui propose de prendre la tête de la Société nationale des hydrocarbures (SONABHY). Offre qu’il aurait déclinée. Devant ce refus, les partisans du chef de l’Etat déploient l’artillerie lourde.

Novembre 1997 :

Le putsch des "domestiques" de François Compaoré contre la République. Pour une fois, l’affaire échappait à Diendéré. Elle était même vraisemblablement, ourdie contre lui. Mais, ses contempteurs n’auront pas l’intelligence nécessaire pour bien conduire pareil stratagème et très vite vont commettre l’irréparable en tuant David Ouédraogo. Dans une parfaite orchestration, l’affaire connaît une fuite continuelle dans la presse.
Ce qui finit par agacer François Compaoré, qui dans une interview à L’Observateur Paalga, évoquera, sans qu’on le prenne au sérieux, des "relais dans la presse". Ce faux complot qui visait, cette fois, Diendéré en personne échoue lamentablement.

Devant la commission d’enquête Indépendante (CEI) mise en place pour élucider l’assassinat de Norbert Zongo, quelques mois plus tard, Diendéré et Bassolet contredisent (en le ridiculisant) François Compaoré en affirmant "qu’avec un vieux fusil rouillé, on ne pouvait pas faire un coup d’Etat".

Diendéré reconnaîtra contre toute attente, au procès David Ouédraogo, qu’il y avait effectivement complot.
Mais, de quel complot parlait-il ? Là est toute la question. Toutefois, dans cette affaire qui est sur le point d’emporter le régime, Diendéré et Bassolet mettent toute leur intelligence en synchronie pour sauver le pouvoir. Et, ils en profitent pour écraser impitoyablement tous ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis. Le dernier carré des inconditionnels du chef de l’Etat dans le RSP est nettoyé. Le Régiment de la garde présidentielle est reconstitué, pour l’essentiel, par de jeunes militaires qui n’ont rien à voir avec les péripéties de la prise de pouvoir du 15 octobre 1987. Dans le RSP, désormais il n’y a plus personne pour disputer le " leadership " à Diendéré.

Octobre 2003 : Un nouveau complot est déjoué. Diendéré et Bassolet sont à la manœuvre. Ils ont l’initiative des interpellations et des incarcérations. Des sources dignes de foi parlent de deux procédures parallèles dont l’une est diligentée depuis l’état-major particulier de la présidence. Le sergent Moussa Kaboré dit Boza y aurait, à ce que l’on dit, transité, avant de finir à la gendarmerie. Est-il arrivé vivant en ces lieux ? Ses proches, qui sont allés le chercher le soir de son arrestation, se sont entendu dire qu’il n’était pas à la gendarmerie et qu’on ne savait pas où il était détenu.

Est-il réapparu le 10 octobre dans sa cellule de la gendarmerie pour s’y suicider ? Est-ce, ce que craignait le lieutenant Minoungou qui, après avoir dénoncé le coup d’Etat, a pris peur lorsqu’on le conduisait on ne sait où, au point de fuir à l’ambassade des Etats-Unis pour y demander l’asile ? Cette nouvelle tentative présumée de coup d’Etat devrait connaître un sort plus transparent puisqu’elle doit se mener dans le cadre d’une procédure judiciaire, même si ça commence très mal avec la violation des délais de garde-à-vue.

Les services de renseignements, outil du pouvoir
Dans une interview qu’il avait donnée à L’EVENEMENT en février 2002 et qui nous avait valu d’être auditionné par le Conseil supérieur de l’information (CSI) le sergent Sibiri Gabriel Yaméogo disait : " Le capitaine Blaise Compaoré n’a pas fait les renseignements. Ce qui veut dire que si un jour il cherche à se débarrasser de Diendéré, il risque d’être fait lui même ". Quand nous lui avons fait remarquer que lors du procès David Ouédraogo, Diendéré a demandé pardon au peuple il rétorque : " Le vrai pardon, c’est quand il abandonnera son fameux service de renseignements qu’on saura qu’il s’est décidé à changer".

Il y a probablement du ressentiment dans ces propos, mais ils corroborent des faits qui nous sont régulièrement rapportés ou confirmés par nos sources.
Le contrôle des Renseignements est resté pendant longtemps un objet de convoitise. Au début du Front populaire, outre le fait que la table d’écoute, la plus performante du pays, avait été transférée au Conseil, la réalité des renseignements relevait bel et bien du Conseil. Avec l’Etat de droit, les choses n’ont pas fondamentalement changé. Certes, la Direction des renseignements généraux (DRG), logée à la police, a pris un peu de pouvoir. Mais son directeur général n’est autre qu’un ancien du Conseil que l’on dit très proche de Diendéré.

La gendarmerie aussi, depuis Bassolet, est pratiquement sous le contrôle de Diendéré. En excluant les nombreux réseaux parallèles, on peut penser que la réalité des renseignements de l’Etat est sous le contrôle du chef d’état-major particulier de la présidence. Est-ce cela qui explique son exceptionnelle longévité à ce poste à haut-risque et dans un service de sécurité présidentielle, où, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on n’y fait pas de vieux os. (Lire Blaise comme Sankara en 1987 P.10)
*Le commandant Jean Baptiste Lingani en serait sorti avec une jambe brisée


Moussa KABORE, Bernardin PODA : Curieuse attitude pour des Conspirateurs

Quand on les a arrêtés, ils savaient déjà que des amis à eux avaient été appréhendés pour tentative de coup d’Etat. Ils n’ont pourtant rien changé à leur habitude.
Une chose est sûre : ni l’un ni l’autre ne s’attendait à être arrêté dans cette affaire. "Ce lundi matin-là, c’est moi qui l’ai conduit à son travail, confie Adama Kaboré, la veuve du sergent, il m’avait dit de revenir le chercher vers 12 h 30 ". Attitude plutôt désinvolte pour un comploteur qui a appris la veille l’arrestation de ses acolytes.

Quant au commandant Bernardin Pooda, il sera arrêté à son domicile le 10 octobre, vers 18 heures, alors qu’il regardait la télévision en famille. Conduite tout aussi étrange pour un homme que l’on accuse d’avoir puisé 46 millions de CFA dans la caisse de l’intendance de l’armée. " Une fortune " destinée à s’assurer des complicités en vue du putsch…
La veuve de Moussa Kaboré est assise sur une natte au fond de son salon, un grand pagne sombre recouvre ses cheveux.

Ses yeux rougis par les larmes témoignent de sa détresse. Elle a accepté de revivre les heures sombres qui ont entouré la mort du sergent Kaboré. "Ce jour-là, le petit dernier était malade. Les gendarmes sont venus chez nous dans la matinée, ils étaient trois, un en uniforme et les deux autres en tenue de ville". A cet instant, le sergent Moussa Kaboré n’a pas encore été arrêté, il n’a pas de menottes. "Ils ont fouillé la maison, se souvient Adama Kaboré, moi je suis restée à pleurer dans le salon".

Après une perquisition méthodique, pendant laquelle les gendarmes n’ont découvert ni documents, ni importante somme d’argent, ils emmènent le sergent Kaboré.
" Ils m’ont dit qu’ils le conduisaient à la gendarmerie nationale ". Dans la soirée, Adama se rend à la gendarmerie où on lui dit que son mari n’est pas là… Après des heures d’attente dans un bureau de la Garde nationale Républicaine (GNR), ancien service de son mari, où visiblement personne ne voulait plus la voir, elle se résout à rentrer chez elle.

Le sort s’acharne sur Boza

Adama Kaboré a du mal à croire que son mari se soit suicidé : " Il a eu par le passé des problèmes plus graves que ça, et il n’a jamais tenté un jour de mettre fin à sa vie. Ce n’est pas dans cette affaire où il n’est pas seul à être mis en cause, qu’il va se donner la mort ". La carrière du sergent Kaboré a été, pour ainsi dire, un chemin de croix. Agent de l’intendance, il a été accusé de malversations et rétrogradé comme simple soldat pendant près de dix ans. Moussa Kaboré venait juste de retrouver ses galons de sergent le 1er juin dernier. Et pourtant, ceux qui l’ont connu à ses débuts (il est de la classe 83), lui prédisaient une brillante carrière : " C’était un garçon brillant. Politiquement, il se débrouillait bien et sous la Révolution il était le délégué CDR (le Comité de défense de la révolution) du GNR. Ce qui lui a valu d’être affecté au GAM (Groupement d’achat militaire). C’est là-bas que ses problèmes ont commencé ", confie un de ses proches.

Quand il a retrouvé ses galons en juin, son épouse espérait, pour eux, la fin de la galère. Elle ne pouvait pas imaginé cet acharnement du sort. Si, comme l’affirme le commissaire du gouvernement, l’argent a été abondamment distribué pour ce projet de complot, il faut croire que le sergent Kaboré n’avait pas encore eu son dû. " Nous avons trois enfants.

Il avait payé la scolarité des deux premiers et il attendait le 15 du mois pour payer pour notre dernier. Il a été arrêté le 7 octobre et il est mort le 10. Je n’ai même plus l’argent de condiments ", explique la veuve Kaboré. N’ayant pas, dit-elle, été informée officiellement de la mort de son mari, elle attend, à présent, qu’on lui délivre un certificat de décès pour les formalités administratives au niveau de la banque. Quoiqu’il en soit, c’est une veuve et trois orphelins de plus qui iront allonger la liste des pensionnaires de la caisse d’indemnisation pour fait de violence en politique.


Pooda, un commandant trop pieux, trop intègre

" C’est un homme victime, de tout temps, de sa droiture ", une confidence faite presque sur le ton du reproche, par un proche du commandant qui raconte comment cette rigueur personnelle a affecté ses proches. " Si tu lui demandes une aide financière en milieu du mois. Il te répond, mon argent est déjà programmé. Je vais voir si je peux insérer ta doléance dans mes dépenses du mois prochain. Et il l’écrit sur son petit bloc-note ". Rigoureux en privé, il l’est aussi dans tout ce qu’il fait, reconnaissent tous ceux qui l’ont côtoyé.

Cela ne porte, pourtant, pas chance à ce promotionnaire de Djibril Bassolet, le ministre de la Sécurité. Bassolet est aujourd’hui colonel tandis que Pooda est depuis plus de six ans bloqué au grade de commandant. L’arrivée de ce gestionnaire intègre à l’intendance militaire a fait souffler un vent de panique chez certains hauts gradés. Et ils sont nombreux, ceux qui avaient bénéficié de prêts complaisants pour achat de voiture, mariage et autres lubies. Prêts dont ses prédécesseurs n’avaient pas daigné exiger le remboursement. Il y met fin et recouvre pour les caisses de l’armée la coquette somme de 144 millions de francs environ. Une autre fois, son intégrité évite à l’armée de perdre 750 millions de francs dans une opération douteuse avec une institution de retraite de la place.

Cette réputation est connue de Gilbert Diendéré qui le fait nommer trésorier de la commission sécurité de l’organisation du sommet France-Afrique de décembre 1996, qui s’est tenu à Ouagadougou. Il serait aussi celui qui a mis à nu le détournement des indemnités de logement perçues indûment chez les militaires pendant huit ans et dont on ignorait la destination. Toute chose qui avait provoqué en juillet 1999, une mutinerie de l’armée. Son intégrité est donc unanimement reconnue et cela jusque dans sa petite église du Temple Béthel Bonnam du secteur 17.

Diacre et inventeur

Une église dont il est le premier diacre et le trésorier depuis sept ans : " C’est un homme silencieux, et bon. Il a toujours refusé que l’on fasse référence à son grade de commandant. Il est tout le contraire d’un orgueilleux. Ici, tous l’appellent babiiga (frère) Pooda ", témoigne le pasteur qui le connaît depuis dix ans et qu’il remplace souvent pour le culte quand il est en tournée d’évangélisation. Que pense-t-il de l’accusation qui pèse sur son diacre ? "A chaque fois que l’on évoque cette hypothèse (NDLR : l’implication de Pooda dans le complot) cela me fait un choc. D’ailleurs, personne dans l’église n’aurait pu imaginer ça de babiiga Pooda ".

Le commandant est un fervent protestant, mais contrairement à ce qu’ont pu dire des sources proches de l’enquête, il ne fréquente pas l’Eglise du Pasteur Paré (NDLR : le Temple Béthel Cressam). Pour être resté diacre, plus de 7 ans, de cette modeste église du fin fond de la zone non lotie de Pissy, il doit être tout, sauf quelqu’un qui raffole des honneurs. Les mêmes sources disent aussi qu’une importante somme d’argent en coupures de 1000 F tout neufs a été saisie à son domicile. L’épouse du commandant, qui a assisté à la perquisition des gendarmes, nie totalement et dit qu’ils n’ont trouvé que "deux armes (un pistolet et une kalash), et deux passeports (un ancien et un nouveau) ".

Pooda, c’est aussi un inventeur de génie. Il a inventé le couscous d’igname pour lequel il a été primé lors du Salon de l’invention le 23 octobre 1997 de la médaille d’or de l’OMPI (l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle). Il a, depuis, été invité dans de nombreuses foires de l’innovation et de l’invention en Afrique et aux Etats-Unis. Pour promouvoir sa découverte, il a ouvert un restaurant géré par son épouse. " Mais ça ne marche pas bien. Parce qu’il ne veut pas qu’on y vende de l’alcool " se plaint un de ses proches…


Choses entendues à propos du coup

- Le chef de l’Etat aurait à son retour des vacances, courant août, ordonné la revue des armes du Conseil. A l’occasion, certains militaires se seraient vu retirés leurs armes avec promesse qu’ils seront dotés de nouvelles armes.

- Selon une confidence faite par Gilbert Diendéré, il aurait à Abuja, où il était en stage militaire,
échappé à une tentative d’assassinat. De la part de qui ? Certains soupçonnent Mariam Sankara, mais le colonel aurait dit-on son idée bien faite.

- Le lieutenant Philippe Minoungou (classe 69), est un ancien du BIA de Koudougou, connu pour sa dextérité à manier l’artillerie. Il aurait participé à la première campagne libérienne des burkinabè aux côtés de Charles Taylor.
Il serait celui-là qui a coulé le célèbre bateau de guerre ghanéen, le Achimota, au large des côtes libériennes.


Blaise comme Sanakara en octobre 1987

Que reste-il des inconditionnels de Blaise Compaoré qui sont venus de Pô, un après-midi du 15 octobre 1987, le hisser à la cime du pouvoir ?Pratiquement plus grand monde. Sauf Gilbert Diendéré, bien entendu, dont la position militaire a inversement évolué comparée à celle de son mentor.
Quand il prend le pouvoir en octobre 1987, Blaise Compaoré est le puissant patron des redoutables commandos de Pô.

Thomas Sankara, en tant chef de l’Etat avait toute l’armée sous ses ordres, mais ne commandait pas de garnison. En terme de commandement militaire, il n’avait pas de pouvoir réel. Alors que Blaise Compaoré avait sous la main des hommes prêts à mourir pour lui. C’est certainement cette proximité avec la troupe qui a fait la différence dans cette lutte fratricide pour le pouvoir entre Thomas Sankara et Blaise Compaoré. Seize ans plus tard, l’histoire semble présenter les mêmes similitudes, mais cette fois en défaveur de Blaise Compaoré.

Progressivement et sous le diktat des vicissitudes d’un pouvoir construit sur la méfiance, il s’est séparé de " ceux qui ont été cause qu’il devienne prince".
Le régiment de la garde présidentielle s’est dépeuplécontinuellement, par assassinats ou mises à l’écart, les pionniers qui ont été son fer de lance. Dès 1991, le baroudeur au "grand culot" (pour reprendre les termes de l’hommage funèbre de Diendéré à Gaspard Somé) disparaissait dans un mystérieux accident de voiture sur la route de Djibo. " Il était avec Maïga et quelqu’un d’autre, mais il est le seul à être mort au cours de l’accident ", nous confiait le sergent Yaméogo (In La confession d’un barbouze, L’Evénement N°9 du 25 février 2002). Maïga, l’acolyte de Gaspard mourra quelques années plus tard, mais de mort naturelle. A partir de 1996, les "pionniers" sont décimés par vagues.

A l’annonce du présumé complot de Hyacinthe Kafando, certains de ses partisans sont tués et les plus chanceux affectés dans des garnisons à l’intérieur du pays. Avec l’affaire David Ouédraogo et la crise socio-politique qui a suivi l’assassinat de Norbert Zongo, l’épuration va s’intensifier. Certains mourront accidentellement au cours de manœuvres militaires, d’autres d’une maladie mystérieuse comme ce fut le cas d’Edmond Koama, impliqué dans la mise à mort de David Ouédraogo et qui avait écopé de 20 ans de prison ferme. D’autres ne mourront pas et ne seront pas affectés. Ils sont devenus des "loques humaines", comme le caporal Nadié qui serait selon le recoupement des informations recueillies par Valère Somé, (In Thomas Sankara, l’Espoir assassiné) celui-là même qui aurait tué le président du CNR : "Le Sergent Yacinthe Kafando et le caporal Nadié se trouvèrent face à face avec le président du Faso, le braquant avec leur Kalachnikov. Une première décharge lâchée par le caporal Nadié atteint le président Thomas Sankara à l’épaule…Une seconde balle l’atteint au front. Il chancelle, se retrouve sur les genoux pendant quelques secondes, puis s’écroule sans avoir pu, ni dire un mot à ses tueurs, ni faire un geste quelconque qui prouve qu’il avait l’intention de se défendre ".

Avec le présent présumé coup d’Etat, une autre vague de militaires de " la première heure " du Conseil est touchée, dont le plus emblématique est sans conteste le caporal Naon Babou qui suivait Blaise Compaoré comme son ombre et dont on se demande par quelle instance il sera jugé, tellement il a de quoi faire "sauter plusieurs fois la République". Mais, c’est aussi possible qu’il ne dise jamais rien, à l’image de Marcel Kafando et autre Yaro Ousseni. En tout cas, paradoxe de l’histoire, Blaise Compaoré se retrouve militairement "nu" à la merci de celui-là même dont la posture ne l’a jamais rassuré.
N.A.B


Histoire d’un complot avorté

7 octobre : Conférence de presse du commissaire du gouvernement Abdullaye Barry. Il annonce l’arrestation d’une dizaine de militaires et d’un civil dans le cadre d’un complot visant à déstabiliser l’Etat burkinabè. Liste des personnes arrêtées : Pascal Israël Paré, pasteur de l’Eglise Cressam Jérusalem (Secteur 16) sur la route de Ouaga 2000 ; Capitaine Bayoulou Boulibié ; Capitaine Luther Diapagri Ouali, ancien condisciple du lieutenant-colonel Raphaël Logbo (aide de camp de Gabgbo), à l’école des Forces Armées de Bouaké ; Sergent Yaro Bonou ; Soldat Jean Badasongo ; Sergent-chef Baguiboué Bako ; Sergent Zala ; Sergent Boumou Yaro ; SergentKonfé ; Sergent-chefNaon.

8 octobre : Suicide de Moussa Kaboré dit Boza : Ancien du Groupement d’achat militaire. Il se serait pendu dans sa cellule avec son pantalon.
Son corps a été découvert à 21 heures, dans sa cellule de la gendarmerie nationale.
Dans son intervention télévisée Abdullaye Barry pointe du doigt le Togo et la Côte d’Ivoire. Dans les journaux, réactions de la classe politique.

9 octobre : Arrestation de Philippe Minoungou : lieutenant en poste à Pô qui aurait dénoncé le complot, puis qui a tenté de fuir en escaladant le mur de l’ambassade américaine.
10 octobre : Arrestation du commandant Bernardin Pooda : Intendant à la comptabilité générale, suspecté d’avoir puisé 46 millions dans les caisses de l’intendance militaire pour les remettre au capitaine Ouali.
14 octobre : réaction de la Côte d’Ivoire et du Togo après les accusations d’Abdullaye Barry
20 octobre : interpellation de Norbert Tiendrébéogo, président du FFS (Front des forces Sociales).

S.M


Délit d’onirisme* ou crime de subversion !

Une chose est à saluer d’entrée, c’est la conduite par le parquet militaire de l’affaire dite d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Le pouvoir politique semble apparemment attendre de la justice qu’elle fasse toute la lumière sur cette énième tentative de subversion. C’est un signe des temps, signe positif s’il en est, même si une manipulation de l’instruction préliminaire n’est pas exclue. Du reste, tout porte à croire que les choses sont déjà pliées, le procureur général ayant déjà annoncé l’essentiel des charges qui vont fonder l’accusation.

Du côté du pouvoir, les choses paraissent donc claires ; il y avait bien préparation d’un coup de force qui devrait changer l’ordre politique actuel. Pour l’opinion publique par contre, ce n’est pas exactement la même lecture des événements (loin s’en faut !) même si l’hypothèse d’un coup de force ne peut être exclue. Il y a en effet mille et une raisons pour des citoyens burkinabè d’en vouloir au pouvoir de Blaise Compaoré et ce dernier en est parfaitement conscient. Entre ces deux positions, il y a l’institution judiciaire, déjà en mal de crédibilité à qui il incombe pourtant de les réconcilier.

Les premières sorties médiatiques du commissaire du gouvernement ne sont pas faites pour arranger les choses. Ce dernier semble être passé à côté de la plaque si on en juge par les commentaires peu flatteurs que ses prestations ont suscités au sein de l’opinion publique. Il faut cependant reconnaître que même le meilleur communicateur du monde n’aurait pas pu changer grand chose au scepticisme des Burkinabè tant ses racines sont profondes et tenaces.

Remarquons en passant que tous les coups de force supposés planifiés contre Blaise Compaoré ont toujours été étouffés dans l’œuf et dans le sang, sans qu’il n’ait été possible de leur donner le moindre fondement matériel (cf. L’hydre à trois têtes de la sûreté de l’Etat, de Newton Ahmed Barry). Il s’agit donc bien d’un procès en sorcellerie fondé sur un délit non prescrit, le délit d’onirisme. Il semble cependant que la dernière tentative en date sera une première dans cette série jusque là immuable, un certain nombre de prévenus étant passés aux aveux.

En droit, l’aveu est la mère des preuves ; mais pour autant, il ne peut être juridiquement exploitable que s’il est maintenu à la barre. D’ici là, bien des certitudes pourraient se trouver ruinées. Le pouvoir de Blaise Compaoré joue donc sa crédibilité, dans une partie qui s’annonce très difficile. Mais il faut croire qu’il s’y prépare, conscient qu’il est de son handicap de départ.

Après avoir habilement travaillé à récupérer la crise ivoirienne pour se positionner dans la perspective de l’élection présidentielle de 2005, certains le soupçonnent de vouloir encore dans cette affaire user de passe-droits pour écarter de son chemin, ses opposants les plus virulents. Blaise Compaoré est donc attendu au tournant et il sait bien qu’il n’a plus droit à l’erreur. Tout compte fait, son meilleur atout sera de veiller scrupuleusement à la tenue d’un procès juste, équitable et transparent.

Quoi qu’il en soit, cette nouvelle épreuve appelle de la part de ceux qui nous gouvernent une profonde réflexion sur leur relation au pouvoir. A vouloir pérenniser leur règne, ils deviennent prisonniers d’une pensée nombriliste. Voilà qui est dangereux et suicidaire ! Enfermés dans cette bastille, ils perdent tout sens des réalités et font ainsi le lit de toutes les aventures et folies revanchardes. Au passage, ils prennent malheureusement en otage la quiétude des paisibles citoyens.

G. B. Nama
L’Evénement - N°30 du 25 Octobre 2003

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