LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “« L’erreur n’annule pas la valeur de l’effort accompli. » Proverbe africain” 

Burkina / Journée des coutumes et traditions : « L’animisme est une pratique propre à toute religion », Pr Salaka Sanou

Publié le mercredi 15 mai 2024 à 22h33min

PARTAGER :                          
Burkina / Journée des coutumes et traditions : « L’animisme est une pratique propre à toute religion », Pr Salaka Sanou

Dans le cadre de la célébration de la Journée des coutumes et des traditions, nous avons rencontré, le mardi 14 mai 2024, Salaka Sanou, professeur titulaire de littératures africaines, admis à la retraite. Dans cette interview, il a affiché son attachement aux pratiques traditionnelles, notamment l’animisme. « Je n’en ai pas honte. C’est mon être-au-monde. Maintenant, qu’on confonde animisme et fétichisme, il y a un problème. Contrairement au fétichisme, l’animisme est une croyance », a-t-il déclaré. Pour lui, toutes les pratiques religieuses sont teintées de mysticisme.

Lefaso.net : Quelle appréciation faites-vous de la décision du gouvernement d’instituer une Journée des coutumes et des religions ?

Pr Salaka Sanou : La Journée des coutumes et traditions est une justice rendue aux traditions et aux coutumes de notre pays qu’on a honte d’afficher. Chacun de nous, autant que nous sommes, nous relevons de groupes ethniques ou socio-culturels. Chacun de ces groupes socio-culturels a des pratiques, des traditions, des coutumes que, plus ou moins, nous respectons, pratiquons sans peut-être nous rendre compte qu’il s’agit de coutumes qui nous identifient les uns par rapport aux autres. Je prends le cas du mariage.

Je suis agréablement surpris quand j’entends des étudiantes, pendant les cours, dire qu’il n’est pas question qu’elles soient mariées sans faire le PPS. Le PPS, c’est une coutume moaga. Cette pratique existe dans beaucoup d’ethnies pour ne pas dire dans toutes les ethnies. Elle se pratique dans diverses formes, mais c’est une coutume qui marque le passage du statut de jeune fille au statut de femme.

Chacun, au poste où se trouve, le respecte. J’ai entendu, un jour, un juriste nous dire lors d’une rencontre publique, que bien le paiement de la dot soit interdit, il a été obligé de le faire pour avoir sa femme. Il expliquait qu’il s’agissait pour lui de respecter un certain nombre de pratiques qui ne remettent pas en cause le vivre-ensemble, la cohésion sociale.

Parce que payer la dot selon les exigences d’une pratique coutumière dans un groupe socio-culturel, c’est respecter ce groupe socio-culturel d’où vient votre femme. C’est en même temps montrer que vous avez une bonne éducation. Donc, pour dire que l’instauration de la journée du 15-Mai est une bonne chose parce qu’il suffit de reconnaître certaines de nos valeurs cardinales.

Quelle définition les Noirs donnent-ils à la religion ?

De mon point de vue, il n’y a pas une définition de la religion qui soit liée à la race. Je considère la religion comme la relation de l’être humain à son créateur, en ce sens qu’il voue un respect absolu à celui qui l’a créé. En même temps, celui qui l’a créé est tellement loin de lui qu’il a besoin d’intermédiaires pour s’adresser à lui. Je prends l’exemple des Bôbô-Madarê : la représentation que nous nous faisons de la spiritualité a une forme pyramidale.

Au sommet, et par ordre décroissant, il y a Dieu (ou Wuro) ; ensuite il y a les Ancêtres (ou Sompulala) ; puis vient la brousse (ou Sogo) ; Do ou la puissance spirituelle des masques et, enfin, Kiri, le village. À l’intérieur du village, il y a les différentes références spirituelles, notamment celles qu’on appelle improprement les fétiches.

Cette représentation mentale se retrouve pratiquement dans toutes les religions, bien sûr avec des variantes. Quand on a cette vision de la chose, on se dit qu’il n’existe pas une religion propre aux Noirs, à une race.

Quand vous prenez les autres religions connues, il y a toujours cette hiérarchie. Parlant du christianisme, il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Il est unique. Mais après Dieu, il y a tout une série de références pour arriver à l’homme. C’est exactement la même chose dans la conception religieuse chez les Bôbô-Madarê.

Qu’est-ce que l’animisme pour un profane ?

De mon point de vue, l’animisme, c’est donner une âme à quelque chose qui, par nature, n’en a pas. Tous ceux qui sont d’accord avec cette définition de l’animisme savent que l’animisme est une pratique propre à toute religion. L’homme se fait une représentation mentale de son créateur.

Si on prend l’exemple des religions dites révélées comme le christianisme, il y a la Sainte-Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit), l’Esprit-saint ayant enfanté le Fils par la force de Dieu. Il y a quelque chose qui dépasse la compréhension humaine et scientifique. Si ce n’est pas la puissance de l’animisme, est-ce qu’on peut concevoir qu’un esprit engrosse une femme ? C’est la foi qui fait croire à quelque chose d’impossible naturellement.

C’est ce que j’appelle animisme. De ce point de vue, toutes les religions ont des pratiques animistes. On a mis dans notre tête que nos pratiques africaines traditionnelles sont des pratiques animistes. Donc, reléguées au second rang pour ne pas dire reléguées au rang de pratiques non-civilisationnelles. Ce qui fait qu’on a accolé au mot animisme toute la connotation péjorative, négative et surtout négativante.

Les chrétiens croient en la Sainte-Trinité. Pourquoi ne pas laisser les autres dans leur foi ? De la même manière qu’ils ne vont pas venir dénigrer votre foi, ne dénigrez pas leur foi ! Ce que j’attends de l’être humain, c’est de croire en un être supérieur, suprême, quelle que soit sa race, quel que soit le continent dont on relève. Ça donne sens à la vie.

Les animistes adorent-ils le même Dieu ?

Nos religions traditionnelles sont des religions monothéistes comme les religions dites révélées. Il n’y a pas un mot pluriel pour désigner Dieu dans les langues du Burkina Faso. J’ai demandé, sur des dizaines de promotions d’étudiants, quel était le mot qui désigne Dieu dans nos langues et s’il avait un pluriel ; mais nous n’en avons pas trouvé.

Ce qui montre bien qu’il n’y a pas plusieurs dieux mais bien un seul Dieu. Le colonisateur a voulu nous faire croire que nous avons plusieurs dieux. Donc, il faut nous imposer le Dieu unique qui puisse exister au monde, c’est-à-dire le Dieu créateur qui vient de l’Occident.

Au Burkina Faso, quelles sont les principales ethnies qui pratiquent l’animisme ?

Je n’ai pas fait d’étude sur cette question, mais je ne pense pas qu’il y ait un groupe ethnique burkinabè qui ne soit pas animiste. De façon beaucoup plus pratique, quand quelqu’un a un gros problème, il va aller au village consulter pour trouver une solution à son problème. Si la personne obéit et que son problème est résolu, cette personne est quoi, du point de vue de la foi ?

Je comprends la question aussi sous un autre angle qui est qu’on peut se dire qu’on est chrétien, musulman sans problème, mais qu’on a honte de dire qu’on est animiste. Parce qu’on a été formaté par la colonisation pour voir dans nos pratiques religieuses traditionnelles des actes sataniques, des actes de non-civilisation.

Et comme on veut montrer qu’on est civilisé, on rejette toutes ces pratiques. Quand j’entends de grands intellectuels ironiser sur ce qu’on appelle les valeurs endogènes, je trouve cela très malheureux parce que cela montre leur degré d’aliénation. Ce comportement pourrait être considéré comme un manque de respect pour ces valeurs. Respectons-nous, chacun dans sa foi, dans sa croyance. On s’en portera mieux.

Comment renforcer nos connaissances sur nos origines culturelles et nos identités ancestrales dont celles spirituelles et religieuses ?

Je parlerai un peu de moi dans le domaine des recherches. Quand j’ai commencé à enseigner à l’université en 1983, je venais de la direction générale des affaires culturelles où, avec Prosper Kompaoré, j’ai été confronté au monde de la culture. Mais avant ça, j’ai été initié aux masques à Tondogosso, le plus beau village du Burkina Faso.

Donc, j’étais sensible aux pratiques traditionnelles. Quand j’ai commencé à enseigner, l’idée m’est venue de mieux connaître nos traditions. C’est ainsi qu’en 1989, j’ai proposé la création d’un projet de recherche intitulé « Esthétique littéraire artistique négro-africain (ELAN) ».

Dans le cadre de ce projet, on a sillonné le pays. En 1992, on a créé une option d’enseignement au département des Lettres modernes du nom. L’objectif était de faire une étude sur les pratiques artistiques (traditionnelles et modernes) au Burkina Faso.

L’idée était de réaliser une carte culturelle du Burkina Faso avec des spécificités bien précises. Malheureusement, on n’a pas pu réaliser ce projet. Malgré tout, beaucoup d’étudiants se sont intéressés à l’option ELAN. À l’analyse, je me suis rendu compte que c’étaient des jeunes qui étaient à la recherche d’une identité culturelle.

Au départ, beaucoup venaient de la diaspora burkinabè de Côte d’Ivoire après le baccalauréat. Ils voulaient se connaître, à l’image du slogan de cette option, « Se connaître pour mieux connaître ». C’est ainsi qu’on a évolué jusqu’à ce que dirige des thèses de doctorat dans le domaine des études culturelles. J’ai donc proposé au Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES) une spécialité des Lettres et sciences humaines intitulée « Études culturelles africaines ». Il y a des docteurs recrutés qui ont déposé leurs dossiers pour passer maîtres-assistants.

En 2016, nous avons eu le premier maître-assistant de l’espace CAMES en études culturelles africaines, Dr Souley Ganou qui, trois ans après, est devenu le premier maître de conférences en études culturelles africaines.

Nous avons ouvert la voie à d’autres pays de l’espace CAMES pour présenter des doctorats en études culturelles africaines. Nous avons aussi créé un espace de recherches sur les études culturelles africaines à travers un ouvrage en 2019 que j’ai codirigé avec Isaac Bazié. Nous avons intitulé l’ouvrage « Donko, Études culturelles africaines ».

Dans cet ouvrage, nous avons indiqué des voies pour l’étude des cultures en Afrique. Nous avons continué à progresser dans la réflexion. Aujourd’hui, les études culturelles africaines sont devenues véritablement un pôle d’attraction pour les jeunes.

Cependant, notre identité culturelle est menacée par les apports extérieurs qui font de nous des êtres malléables. Alors que nous devons être des êtres stables. Être stable, c’est savoir qui on est, connaître son identité, et savoir résister face à des agressions extérieures.

Comment expliquer aux peuples noirs que notre délivrance viendra de la reconnaissance de notre identité millénaire ?

Chaque peuple a pour objectif de se développer. Le développement, c’est partir de certaines valeurs. Or, nous nous construisons notre développement à partir des valeurs occidentales. L’histoire nous montre que les pays asiatiques qui étaient au même niveau de développement que nous il y a une soixantaine d’années, font partie des pays les plus développés aujourd’hui.

Parce qu’ils se sont appuyés sur leurs cultures, leurs identités pour prendre ce qui vient de l’Occident. Aujourd’hui, ces pays rivalisent avec l’Occident. C’est une leçon d’histoire que nous devons pouvoir apprendre et retenir. Les religions traditionnelles ne sont pas des religions de combat ni de conquête.

Interview réalisée par Aïssata Laure G. Sidibé
Lefaso.net

PARTAGER :                              

Vos commentaires

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique