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Côte d’Ivoire / Suspension de l’exportation des produits vivriers : Une aubaine pour le Burkina Faso, selon Pr Illy Ousséni

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Publié le mercredi 31 janvier 2024 à 22h51min

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Côte d’Ivoire / Suspension de l’exportation des produits vivriers : Une aubaine pour le Burkina Faso, selon Pr Illy Ousséni

Le lundi 15 janvier 2024, un communiqué interministériel annonçait l’interdiction de l’exportation des produits vivriers de Côte d’Ivoire pendant six mois sans précision de destination. Quel est l’impact de cette restriction pour le Burkina Faso qui, selon les données de l’Institut national des statistiques et de la démographie (INSD), a importé de la Côte d’Ivoire, en 2023, plus de 300 milliards de francs CFA de produits en tous genres. Éléments de réponses avec Pr Ousséni Illy, enseignant-chercheur en droit international économique à l’université Thomas Sankara.

Lefaso.net : Dans un jeu de libre-échange, en quoi l’interdiction à l’exportation peut garantir la sécurité alimentaire ?

Pr Ousséni Illy : À priori, il y a une incompatibilité entre libre-échange et interdiction des exportations. Puisque le libre-échange signifie que les exportations et importations sont libres. L’exception est que tous les Etats, lorsqu’ils sont confrontés à des situations de risques de pénurie interne en matière de produits alimentaires ou d’autres produits essentiels, sont autorisés à prendre des mesures pour restreindre, voire interdire, l’exportation de certains produits essentiels. Cela est prévu dans tous les accords de commerce.

Quels sont les mécanismes dont dispose un pays pour contrôler le flux d’entrée et de sortie des produits sur son territoire ?

La question d’interdiction est là mais comment s’assurer que cela soit effectif ? Cette question est particulièrement délicate pour nos pays africains quand on sait que les frontières sont poreuses. Il n’y a pas d’autres mécanismes que la surveillance des frontières. Il y a aussi des mécanismes juridiques comme les autorisations d’exportation. Il y a des produits qui sont soumis à cette autorisation. Donc, à priori, sans cette autorisation, les produits ne peuvent pas sortir. Le gouvernement peut décider de ne pas donner cette autorisation. Mais encore une fois, si les gens décident de contourner cette interdiction, si les frontières ne sont pas surveillées correctement, et si les agents de contrôle ne sont pas intègres, il peut avoir une interdiction qui reste théorique.

Le 15 janvier dernier, les autorités ivoiriennes ont annoncé par un communiqué, suspendre l’exportation des produits vivriers pour assurer la sécurité alimentaire de la Cote d’Ivoire. Quels peuvent être l’impact de cette décision pour le Burkina Faso ?

Le Burkina Faso importe beaucoup de produits vivriers qui sont objet de l’interdiction. Pour les importateurs de ces denrées, il faut trouver autres solutions soit par la production interne ou bien en allant vers d’autres pays. Mais changer de fournisseurs pourrait causer des coûts supplémentaires pour ces commerçants. Sans oublier qu’il se peut qu’on n’en trouve pas. Il est clair qu’il y aura une perte. Cette perte va se situer beaucoup plus au niveau des importateurs avec des répercussions sur l’ensemble du pays qui, à mon avis, ne seront pas extraordinaires. La plupart, de ces produits on les produit au Burkina Faso. En réalité, dans ce type de situation, le principal perdant, c’est le pays exportateur. Puisque si vous prenez des mesures d’interdiction d’exportation, les producteurs perdent des clients.

À combien peut-on estimer le volume des importations des produits vivriers en provenance de la Côte d’Ivoire vers le Burkina Faso ?

Il est difficile de faire une estimation parce que ce sont des produits qui passent le plus souvent à travers des circuits informels. Mais en gros, ce qu’il faut savoir dans la CEDEAO, la Côte d’Ivoire est notre premier fournisseur. Selon les chiffres de l’INSD, en 2023, on a importé de la Côte d’Ivoire pour plus de 300 milliards de francs CFA de produits. Mais à l’intérieur, les produits les plus importants sont les produits pétroliers et d’autres produits manufacturés. Les produits alimentaires représentent une portion moins importante. Ils ne figurent pas parmi les dix produits que l’on importe le plus de la Côte d’Ivoire. Ce qui fait qu’on n’a pas de chiffres exacts.

Cette restriction à l’exportation peut-elle constituer une opportunité pour le Burkina Faso qui prône le consommons local ?

Comme on le dit, à quelque chose malheur est bon. Quand on regarde la plupart des produits concernés, ce sont des produits qu’on peut faire au Burkina Faso que ça soit la banane, le manioc. C’est vrai que les conditions pour le faire dans notre pays, c’est beaucoup plus compliqué mais ce sont des produits qu’on a commencé à faire au Burkina Faso. Cette interdiction peut booster la production locale. Mais pour l’instant, on ne peut pas trop s’aventurer parce que ce n’est qu’une interdiction de six mois. Est-ce que au bout des six mois, la Côte d’Ivoire va la prolonger ou pas ?

Cette interdiction d’exportation n’est-elle pas prise pour « sanctionner le Burkina Faso » au regard des tensions politiques liées à la création de l’Alliance des États du Sahel ?

Si c’est pour punir le Burkina Faso, il y a d’autres produits qui feraient beaucoup plus mal que ces produits vivriers. À priori, cette décision ne vise pas un pays donné.

Dans un pays comme le Burkina Faso soumis aux règles et lois de l’UEMOA, comment garantir l’équilibre entre importation et exportation tout en promouvant les produits made in Burkina ?

Tous les pays souhaitent exporter plus qu’importer. Lorsqu’un pays exporte plus, il gagne plus de richesses. Donc, l’équilibre sera à défaut d’exporter plus. Le problème dans notre pays, c’est peut-être inverser même la tendance. Puisqu’on importe plus qu’on exporte. Il y a un déficit énorme. En 2023, le déficit commercial tourne autour de 600 milliards de francs CFA. Ce montant, il a fallu le trouver ailleurs pour pouvoir financer les importations. Si la situation perdure, ce n’est pas bon pour le pays. L’idéal, c’est vraiment travailler à développer davantage la production interne de sorte à minimiser les importations. Mais, ce n’est pas demain la veille, au regard du déficit commercial. Le problème est surtout lié à la faiblesse de la production interne. La restriction à l’exportation de la Côte d’Ivoire est une aubaine pour le Burkina Faso qui prône le « consommons local ». Si elle devrait durer, ce qu’il faut faire, au moment où elle devrait être levée, qu’on n’ait plus besoin d’aller en Côte d’Ivoire pour importer ces produits.

Du constat général, les gens préfèrent tout ce qui vient d’ailleurs...

C’est une particularité en Afrique puisqu’on pense que ce qui a été fait à l’intérieur n’est pas de bonne qualité. Tous les pays sont passés par là. Le Burkina Faso est dans des phases de début d’industrialisation. Nos produits ne peuvent pas nécessairement être de même qualité que les pays qui sont dans l’industrialisation depuis des siècles. C’est à l’Etat de faire en sorte que les gens soient obligés de payer les produits intérieurs même s’ils sont de moindre qualité.

La politique industrielle doit également consister à faire en sorte que les produits étrangers et les produits nationaux soient à peu près au même prix sinon même que les produits nationaux soient à des prix moindres. Cela passe par des politiques de taxation beaucoup plus élevées sur les produits importés, des subventions sur les produits industriels nationaux. En somme, il y a tout un ensemble d’outils que les Etats peuvent utiliser pour faire en sorte que les consommateurs locaux puissent se tourner vers les produits nationaux plutôt que de se battre sur les produits importés.

Avec le contexte actuel, est-ce qu’on peut envisager plus de taxes sur les produits importés ?

Le contexte aujourd’hui ne s’y prête pas. Si aujourd’hui on décide d’imposer des taxes sur le riz importé, cela risque d’entraîner des émeutes. La production intérieure n’est pas suffisante. Elle coûte chère. La situation économique est difficile. Mais, si on veut s’industrialiser, à un moment donné, on est obligé de mettre en place une sorte de protectionnisme qui conduit à une augmentation du prix. Il faut remplacer les produits importés moins chers par des produits nationaux qui sont un peu plus chers, dans la perspective qu’à long terme, lorsqu’on va atteindre une vitesse de croisière dans l’industrialisation, les prix vont baisser. C’est un prix à payer pour le long terme.

Est-ce que vous avez un appel particulier à lancer ?

J’ai surtout un appel à lancer à l’Etat et aux investisseurs. Puisque les producteurs à eux seuls ne peuvent pas produire au-delà de leurs capacités. C’est un secteur où on a besoin de beaucoup d’investissements. Si aujourd’hui, on veut développer de très grands champs de bananes plantains et autres, il y a de gros investissements qui doivent être faits. Il faut travailler à ce que le secteur privé et les gens qui ont beaucoup d’argent s’intéressent davantage à l’agriculture. J’invite également l’Etat à saisir cette opportunité pour inciter les gens à investir dans le secteur agricole pour booster la production interne.

Interview réalisée par Aïssata Laure G. Sidibé
Lefaso.net

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Messages

  • Je pense que les burkinabés que nous sommes ont doit apprendre à consommer local. C’est pas forcément tous qui vienne ailleurs qui est de qualité
    Ont doit consommer des produits locaux que l’on connaît l’origine

    •  L’essence ? Pour vos motos et voitures ...
       L’électricité, pour vos réfrigérateurs, ventilateurs et usines ?
       Les motos ? Les mobylettes, les triporteurs, les voitures ?
       Les stylos à bille, les briquets, les cigarettes, les bouteilles de verre ?
       Les cigarettes ?
       

  • Mettons nous rapidement à produire de la noix de cola, parce que si l’on veut prôner la valorisation de notre culture et de nos ancestrales traditions et qu’on n’a plus de cola,... on va faire comment ?

  • Aujourd’hui la mentalité mercantile a pris le dessus au Faso. Dès que la population s’intéresse à un produit, tout le monde s’y met et les prix flambent. En outre, le problème des produits locaux réside dans la disponibilité des produits de base qui sont en majorité saisonniers.

  • Kwiliga

    je suis d’accord avec vous
    Dans les années 1984 sous la révolution , il ya eu des problèmes de l’accès à la cola .
    Pendant au moins 2 semaines il n’avait plus de de cola et cela a été trés difficile pour les personnes âgées
    Nous devons produire ce que nous mangeons

  • C’est impressionnant comment nos intellectuels sont capables de s’asseoir sur leur conscience. Ce n’est jamais une bonne nouvelle car de la Côte d’Ivoire n’importons que ce que nous ne produisons pas. C’est facile de dire " y a qu’à produire local " quand on a jamais attrapé ine daba.
    Nous pronons une union régionale ce n’est pas pour rien.

  • Marrant cette manière de focaliser l’attention sur les riches propriétaires de bananeraies. Effectivement il vont être plus riches, Dieu nous garde qu’ils pillent encore d’avantage notre faible ressource en eau qui s’amenuise d’année en année en étendant cette culture inadaptée à nos ressources naturelles.
    Pour ma part, j’aurais considéré d’avantage la dépendance alimentaire du pays et des ses personnes vulnérables qui ne s’achètent pas de bananes faute de moyens.
    Yabon l’économie ! Quand y’aura plus rien à manger les marchands de grain seront contents, il feront monter les prix et le petit peuple mourra de faim. Merci professeur pour cette fine analyse.

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