Actualités :: " Pauvre panafricanisme, pauvre anti-impérialisme !" Une tribune de Kwesi (...)

La particularité essentielle du MPSR 2 n’est pas de lutter contre le terrorisme, même si, pour la première fois, il a enfin fait taire les incantations sur la réconciliation nationale pour réellement faire la guerre aux terroristes du sahel. Le MPRS de Damiba et, avant lui, le gouvernement MPP de Roch luttaient aussi contre le terrorisme. Ce qui distingue nettement le pouvoir MPSR du capitaine Traoré de ses prédécesseurs c’est son orientation panafricaniste anti-impérialiste et anticolonialiste. Le MPSR 2 doit du reste la réussite de son coup d’Etat du 30 septembre 2022 à cette étiquette panafricaniste, anti-impérialiste et anticolonialiste.

Au point que ce panafricanisme anti-impérialiste est devenu, à la place du droit, le nouveau fondement de toute légitimité au Burkina Faso. Le juste et le bon sont mesurés et évalués selon le panafricanisme et l’anti-impérialisme. Même le droit lui-même qui doit sa propre légitimité à l’idéologie panafricaniste et anti-impérialiste.

Même la lutte contre le terrorisme se fonde sur cette orientation panafricaniste et anti-impérialiste, en posant non pas que le terrorisme est aussi un impérialisme (cela reste impensé comme le serait un impérialisme sans Etat ni empire), mais que le terrorisme que tout le sahel affronte et combat est de l’impérialisme occidental, c’est-à-dire en (pro)vient ; et que, donc, c’est en luttant contre cet impérialisme que l’on vaincra le terrorisme au sahel.

Même l’idée de démocratie ne doit plus sa pertinence et son utilité qu’à sa conformité au panafricanisme anti-impérialiste : on dit non à la démocratie tout court qui ne serait, selon ce panafricanisme, qu’impérialiste, mais oui à une démocratie « à l’africaine » dont personne pourtant n’a jamais vu ni le visage ni la silhouette : à quoi ressemble -t-elle, cette « démocratie à l’africaine » qui devient un alibi contre la démocratie ?

Pourtant l’offre panafricaniste et anti-impérialiste ne manquait pas au Burkina Faso avant le 30 septembre 2022 ; elle existait bel et bien avant le MPSR 2, mais n’a jamais reçu l’adhésion dont bénéficie le pouvoir panafricaniste du capitaine Traoré depuis le 30 septembre 2022.

On se demande alors comment ce panafricanisme anti-impérialiste qui s’est congelé au Faso depuis la mort de Thomas Sankara pourrait ainsi subitement ressusciter sans quelque opportunisme. On se demande aussi comment un tel panafricanisme de circonstance pourrait survivre à la versatilité et à l’inconstance des Burkinabè qui lui ont, depuis Sankara, préféré d’autres orientations et slogans politiques ; comment ce panafricanisme pourrait, lui, durer et survivre plus que les autres postures, tendances et mouvements politiques que les Burkinabè ont tour à tour embrassés et abandonnés.

On s’inquiète même de savoir comment on pourrait bâtir solidement et durablement une nation sur un panafricanisme et un anti-impérialisme de circonstance et sans conviction qui ne vivent eux-mêmes, dangereusement, que de l’instabilité chronique de coups d’Etats et putschs interdits par les constitutions.

Critique et esprit critique

Rien, personne, n’est incritiquable. Si ce n’était pas le cas, Blaise Compaoré, Roch Kaboré auraient continué de diriger le Burkina Faso, Damiba n’aurait pas été renversé. Mais la critique seule n’est jamais suffisante sans un esprit critique qui la devance et renforce. Car l’esprit critique est plus sceptique que dogmatique. Plus méfiant et prudent, il anticipe toujours sur ce que la critique ne peut que constater en retard, quand c’est déjà trop tard et que le mal est déjà là : cela donne donc néanmoins cet avantage à la critique sur l’esprit critique d’être toujours plus réaliste et, en un sens, plus vraie.

J’assumerai ici la critique de ce qui, de la transition politique et militaire qui nous gouverne, pouvait sembler incritiquable uniquement par défaut d’esprit critique. J’assume de critiquer, comme un devoir plus qu’un droit : quand on critique, ce n’est jamais par liberté, choix et plaisir, mais parce qu’on n’a justement pas le choix, toujours malgré soi.

Assumer de critiquer l’incritiquable de la Transition veut dire deux choses.
La première : soumettre toutes les critiques déjà en cours contre cette Transition, seraient-elles vraies et justes, à l’esprit critique qui a précisément manqué dès l’arrivée du capitaine Traoré au pouvoir et dès la Transition elle-même. En effet, faut-il le rappeler, la même Transition qui est de plus en plus critiquée aujourd’hui a été massivement approuvée et soutenue depuis les assises nationales des 14 et 15 octobre 2022. On approuve d’abord massivement et applaudit, puis on critique. (Des commentaires n’avaient pas aimé que je m’étonne, dès le début, de la popularité du capitaine Traoré alors qu’il n’avait encore rien fait !)

Seul le défaut d’esprit critique et de prudence peut expliquer qu’on puisse critiquer cela même que l’on a commencé par approuver et désirer éperdument, aveuglément. Par « la Transition », il faut donc entendre non pas le gouvernement des seuls militaires du MPSR, mais aussi la souveraine complicité des citoyens qui en ont massivement adopté la charte. En 2015, on s’en souvient sans nostalgie ni regret, le putschiste Diendéré n’avait pas bénéficié de la même approbation : les Burkinabè n’avaient pas attendu pour le critiquer, ils lui ont immédiatement dit non, par esprit critique…

La deuxième chose : j’assume d’autant plus de critiquer cette Transition que je ne la critiquerai pas pour la ramener en arrière ni vers Damiba, ni vers Kaboré Roch, ni vers Blaise Compaoré encore moins (certains perdent du temps et du sens à le faire), mais que je critiquerai cette transition à partir de son propre idéal et depuis sa propre base idéologique qui n’est rien d’autre que le panafricanisme anti-impérialiste et anticolonialiste.

A moi aussi, comme à d’autres Burkinabè, Africains et Nègres, ce panafricanisme importe. Donc, critiquer la Transition burkinabè non lâchement par derrière, ni d’en-bas ni vers le bas (= le point de vue de la simple critique), sauf si cette Transition nous ramène elle-même en arrière ; mais la critiquer de l’intérieur, de face, d’en-haut et vers le haut (= le point de vue de l’esprit critique, il est méta-critique au sens où il soumet et subordonne toute critique à cet esprit critique qui fait défaut) : voilà le devoir.

Quand panafricanisme rime avec faux-typisme et opportunisme

Pourquoi ce panafricanisme serait-il « pauvre » alors même qu’il semble renaître plus vivant que jamais, alors qu’il s’épanouit au point qu’il peut aujourd’hui paraître impensable et inadmissible de ne pas, Africain et Nègre, être panafricaniste anti-impérialiste ? Pourquoi « pauvre panafricanisme, pauvre anti-impérialisme » comme si l’on en pleurait déjà, si ce n’est depuis longtemps déjà, la fin et la mort, comme si l’on était en défaut et en deuil de panafricanisme anti-impérialiste ?

Mais, chacun ne le sait que trop s’il est honnête, que le panafricanisme ait toujours été omniprésent et vigoureux au Burkina Faso depuis au moins les dix dernières années, qu’il règne et fonde la politique du pays avant l’arrivée du capitaine au pouvoir en 2022, cela n’est pas vrai. Le réflexe et la tendance ont toujours été :

comme des essaims d’abeilles ou des nuées de sauterelles, tous au CDP ou jamais très loin du CDP sous Blaise, tous au MPP et ses alentours derrière Roch et Diabré de l’UPC au nom de la réconciliation nationale dont Damiba a poursuivi la politique d’arrière-garde compaoréiste que l’on connaît. Depuis le 30 novembre 2022 et l’arrivée du capitaine Traoré au pouvoir, tous, intellectuels et non intellectuels, sont panafricanistes, anti-impérialistes et anticolonialistes. Les mêmes qui ont critiqué l’insurrection de 2014 pour avoir chassé Blaise Compaoré et en libérer le Burkina sont devenus des prophètes du panafricanisme et de l’anti-impérialisme pour chasser des armées occidentales de l’Afrique et la libérer… Ce pays souffre de toujours désirer l’uniforme et l’uniformisation, de détester la diversité qui, seule, forme l’esprit critique dont a aussi besoin la vie démocratique.

Ce panafricanisme, on le voit aisément, ne s’adosse et s’appuie sur aucun passé immédiat et récent de la politique du Burkina Faso, il ne bénéficie d’aucune continuité qui le rendrait crédible et convaincant. D’un point de vue méta-critique qui est ici le mien, et si l‘on est sérieusement panafricain anti-impérialiste, on est en droit de le plaindre comme « pauvre », car surgi de presque nulle part, après le compaoréisme et le réconciliationnisme au Burkina, et de demander : pourquoi n’a-t-on pas toujours été panafricaniste anti-impérialiste depuis Thomas Sankara ? Et si on l’a été sous Sankara, pourquoi ne l’est-on pas resté ?

Si l’on peut devenir ainsi, subitement, du jour au lendemain et au gré des tenues civile et militaire des dirigeants du pays, panafricaniste anti-impérialiste, on peut craindre qu’il soit également possible de ne plus le rester tout aussi facilement et rapidement. Le panafricanisme anti-impérialiste ne se soutient alors que des seuls faux-typisme et opportunisme avec lesquels il rime.

« A bas les faux-types et le faux-typisme » était l’un des slogans de la révolution sous Thomas Sankara. Il y a aujourd’hui autant de panafricanistes faux-types et opportunistes qu’il y avait de contre-révolutionnaires sous la RDP. C’est aussi, pourtant, de cette RDP que les panafricanistes anti-impérialistes d’aujourd’hui prétendent s’inspirer, si ce n’est de la ressusciter et continuer. Mais de l’original à la copie il y a un fossé. Pour deux raisons :

1/ La société que la RDP voulait construire s’avouait explicitement révolutionnaire. Celle d’aujourd’hui ne s’avoue jamais telle, ses dirigeants n’osent pas parler de « révolution » mais préfèrent afficher des postures anti-impérialistes et anticolonialistes qu’ils croient suffire à soutenir un panafricanisme alors réduit à sa seule dimension politique pour espérer remplacer la révolution. On n’est pas de facto révolutionnaire d’être panafricaniste. Le panafricanisme déborde la révolution et la politique.

Mais parce la « révolution » est passée de mode, on pense faire revivre la révolution sankariste tout en en évitant aussi bien le mot et le verbe que les actes. Et tout en n’épousant pas pour autant la démocratie de nos jours plus innocente et consensuelle que la révolution marxiste-léniniste. Ni révolution ni démocratie , mais panafricanisme anti-impérialiste et anticolonialiste doublé d’un verbe révolutionnaire sans révolution réelle…

2/ La société révolutionnaire, qui n’était pas en guerre, était bien plus mobilisée que ne l’est celle d’aujourd’hui pourtant en guerre. La mobilisation que les Burkinabè ont connue sous la révolution sankariste était véritablement nationale et générale, elle concernait à la fois tous les citoyens et tous les compartiments de la vie nationale y compris le sport pratiqué collectivement une fois par semaine…

Au passage, que la mobilisation dite « générale » décrétée par la Transition anti-impérialiste contre le terrorisme se transforme en mobilisation non générale mais ciblée contre des citoyens en particulier qu’elle discrimine et stigmatise, c’est ce que constate la critique du moment qui s’en plaint avec raison.

Mais, d’une part, la négation de mobilisation générale laisse intacte cette vérité que, quand la patrie est vraiment en danger, la mobilisation doit être obligatoire, pas attendue du seul volontariat ( Insécurité au Burkina : « Défendre la patrie en danger n’est pas du volontariat, c’est une obligation », estime Christophe Dabiré https://lefaso.net/spip.php?article93120. C’était en 2019, sous le président Roch Kaboré).
D’autre part, si la critique ne voit dans cette mobilisation partielle et partiale que la limitation des libertés (et elle voit juste), elle ne remarque pas que, d’un point de vue méta-critique, cette mobilisation n’en est même plus une quant à son efficacité : cibler parfois des vieillards pour lutter contre la terreur pose la question de l’efficacité et de la plus-value de cette « mobilisation » ciblée, si dans le même temps des citoyens plus valides sont épargnés parce que « plus panafricanistes et anti-impérialistes »…

A moins de vouloir, sous prétexte de corriger et punir des citoyens critiques, amuser les terroristes dont on facilite alors for gratuitement la tâche par de la résistance moindre de personnes invalides et incompétentes pour la guerre. Dans « mobilisation » il y a mouvement et énergie ! Bref, la « mobilisation ciblée » pose question à la fois en tant que « ciblée » et en tant que « mobilisation ». Elle fait surtout problème lorsque ceux qui la décrètent et imposent se réclament d’un panafricanisme anti-impérialiste qui discrimine entre les citoyens africains d’un même pays, perdant et trahissant et le « pan » et l’ « africanisme » qu’il est toujours reproché aux impérialistes et aux colonialistes d’interdire et d’insulter…

Le Burkina Faso : pays du panafricanisme anti-impérialiste vraiment ?? Deux constats renforcent mon scepticisme :

1/ Le mouvement SENS (servir et non se servir) est à ma connaissance la seule organisation politique sérieuse en matière de panafricanisme anti-impérialiste au Burkina Faso. Il est né d’une vraie connaissance du panafricanisme, de l’anti-impérialisme et de l’anticolonialisme qui interdit d’en faire une mode passagère ; il est né avant tout l’opportunisme ambiant sous nos yeux, né d’une idée non opportuniste du panafricanisme qui n’en fait pas le panafricanisme d’un matin ou d’un soir. Mais je fais ici d’autant moins la publicité et la propagande de SENS que je n’y milite pas, si tant est que le mouvement ait besoin de celles-ci, car publicité et propagande n’attireraient encore que trop de faux-types et d’opportunistes sans conviction ! (Sur SENS, lire https://lefaso.net/spip.php?article98852).

SENS donc : quand le mouvement s’est présenté aux élections législatives du 22 novembre 2020 sous Roch, il n’a pas recueilli 1% des suffrages (son score était exactement de 0.96%, soit près de 27000 voix). Cela est impensable dans un pays de panafricanistes anti-impérialistes anticolonialistes, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, si des élections avaient lieu, le MPSR du capitaine Traoré l’emporterait sûrement avec plus de 80% des voix. Quelque chose ne tourne donc pas rond au sujet de la ferveur panafricaniste et anti-impérialiste au Burkina Faso. Beaucoup de panafricanistes sous le capitaine Traoré attendaient de « manger » au MPP ou à l’UPC, voire au CDP quand le seul mouvement panafricaniste sérieux SENS se proposait à eux, mais ils ne semblaient pas encore panafricanistes, et l’ont ignoré…

2/ Dans un pays rempli de panafricanistes anti-impérialistes, on n’a jamais vu de président civil, autant qu’il en a rarement existé au Burkina, faire du panafricanisme anti-impérialiste la boussole de sa politique : il faut attendre des militaires pour voir surgir de partout les panafricanistes anti-impérialistes burkinabè !...

Or, dans le même temps, le militaires ne sont pas les bienvenus en politique, nettement depuis l’insurrection populaire de 2014 qui a chassé Blaise Compaoré du Burkina Faso : « qu’ils restent dans les casernes » disait-on (au point que moi-même écrivais de ne pas tirer sur l’armée à l’époque ).

Donc, la gouvernance panafricaniste anti-impérialiste serait l’idéal politique au vu de la ferveur panafricaniste d’aujourd’hui au Burkina Faso (et chez certains de ses voisins ouest africains), en même temps que ceux qui portent cet idéal, les militaires, ne sont pas autorisés à gouverner. Autrement dit les Burkinabè veulent, pour des raisons de démocratie et d’Etat de droit, des civils au pouvoir, mais quand ceux-ci sont au pouvoir il n’y a plus de panafricanisme anti-impérialiste et personne ne s’en plaint.

Ce panafricanisme, ils ne le retrouvent que lorsque les militaires sont au pouvoir alors que ceux n’ont pas le droit de gouverner selon une logique de l’Etat de droit. Que veut-on au Burkina Faso ? De quel panafricanisme se réclame-t-on au juste ? A bas les faux-types ! A bas les opportunistes ! A bas les caméléons ! Calculateurs et calculatrices à bas !...

De nouveau la démocratie

De la ferveur panafricaniste anti-impérialiste, la critique constate que le prix à payer en devient de plus en plus élevé pour la démocratie et l’état de droit au Burkina Faso (enlèvements dignes de l’ère RSP, mobilisations punitives, partis politiques suspendus, presse surveillée…). La méta-critique constate, quant à elle, que la Transition sous le MPSR nous ramène exactement au débat sur la démocratie soulevé par la modification de l’article 37 en 2013-2014, avant l’insurrection ; et nous invite voire oblige à reprendre ce débat à nouveaux frais selon le nouveau contexte. Sans que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Voici trois thèses problématiques qui résument la situation politique actuelle du Burkina Faso :

Il faut être panafricaniste anti-impérialiste plutôt que démocrate (1). Il vaut mieux lutter contre le terrorisme que de s’attarder sur les principes démocratiques que le Burkina pensait acquis et irréversibles depuis l’insurrection de 2014 (2) : il n’y aura pas d’élections tant que le pays ne sera pas libéré de la coupe terroriste. Mais comme cette libération se fait attendre, cela revient à dire qu’il nous faut dire adieu aux cérémonies et rituels démocratiques. Enfin, s’il faut encore parler de démocratie c’est à la condition qu’il s’agisse d’une « démocratie à l’africaine » (3). Aucune de ces trois thèses ne tient débout :

La première (1) oppose panafricanisme anti-impérialiste et démocratie, et prétend qu’on ne peut pas être à la fois démocrate et anti-impérialiste panafricaniste, puisque la démocratie est l’invention des impérialistes occidentaux. Mais le panafricanisme anti-impérialiste qui dit libérer l’Afrique de la domination occidentale se met à priver les Africains de libertés que seuls la démocratie et l’état de droit peuvent garantir. L’absurdité de cette thèse se lit dans sa contradiction même : libérer les Africains de l’impérialisme occidental en les privant de libertés et de vies décentes dans leurs propres pays…

A la déclaration du capitaine Traoré pour qui « les libertés individuelles ne priment pas sur celles de la nation », on doit répondre : oui, les libertés individuelles ne priment pas sur celles de la nation, mais à condition que la nation garantisse les libertés individuelles, ce qui suppose qu’elle soit démocratique et de droit ; et à condition de ne pas ignorer qu’une nation n’a pas de libertés si les individus n’en ont pas, à moins d’appeler « libertés de la nation » les décisions arbitraires qu’un Etat impose aux individus qui sont ses citoyens, comme si ses propres citoyens étaient ses ennemis…

La deuxième thèse (2), en suspendant la pratique démocratique et politique à cause du terrorisme, d’une part fait l’aveu d’un échec face au terrorisme ; comme si ce dernier envahissait le Burkina au point que toute action qui ne serait pas armée devenait impossible ou impensable. Mais la nation burkinabè devrait-elle alors arrêter de vivre parce qu’elle fait la guerre au terrorisme ? Si oui, on devrait aussi, par exemple, suspendre l’activité économique ou fermer universités et écoles. Le terrorisme aurait donc gagné si son emprise était telle qu’elle obligeait les Burkinabè à arrêter de vivre, et à suspendre les institutions de l’Etat. Les Burkinabè seraient réduits à vivre sous sa seule loi. On ne pourrait pas dire que l’on en train de gagner la guerre.

D’autre part, cette deuxième thèse représente surtout le pire pas anti-démocratique en arrière que le Burkina ait connu depuis l’insurrection de 2014, parce qu’elle imite et répète, même sans le vouloir, le sophisme tout aussi anti-démocratique qui consiste à utiliser la démocratie contre la démocratie :

De la même manière que le pouvoir CDP de Blaise Compaoré utilisait la constitution et le nom de la démocratie pour vouloir organiser un référendum afin de modifier l’article 37 (quoi de plus démocratique qu’un référendum, disait-on), contre les règles de jeu d’une vraie démocratie, de même la Transition anti-impérialiste du MPSR dévalue et relègue la démocratie après avoir bénéficié elle-même de l’adhésion massive à la charte de la Transition issue de la démocratie des assises nationales des 14 et 15 octobre 2022.

La charte de la Transition n’a du reste pas conditionné la durée de celle-ci à une victoire contre le terrorisme ; elle n’avait pas de clause qui stipule que la Transition devrait se prolonger tant que le terrorisme n’est pas vaincu et le territoire non reconquis. Elle l’aurait fait qu’elle aurait trahi l’idée même de transition pour la faire perdurer

A chaque fois, qu’il s’agisse de coups d’Etats tout court ou de « coup d’Etats constitutionnels », le droit est utilisé contre le droit, la démocratie contre la démocratie. Nous devrions en tirer une seule et unique leçon : que la démocratie et le droit sont incontournables, que nous ne pouvons pas nous en passer, puisque les auteurs des coups anticonstitutionnels ou d’Etat sont paradoxalement les premiers à ne pas pouvoir s’en passer. Ceux qui nient le droit ont besoin du droit pour se légitimer ; ceux qui rejettent la démocratie ont besoin de concertations collectives pour des adhésions populaires et consensuelles. Cela prouve que droit et démocratie ont quelque chose de bon…

La dernière thèse (3), enfin, est la plus vide. A priori, la démocratie « à l’africaine » a l’apparence d’une évidence, d’une lapalissade, puisqu’on ne peut imaginer que quelque chose qui se passe et se fasse en Afrique ne soit pas « à l’africaine » mais à l’américaine ou à la chinoise, les Africains n’étant ni des Américains ni des Chinois. Mais l’évidence d’une « démocratie à l’africaine » en cache toute l’absurdité : que la manière soit africaine n’enlèvera rien au caractère démocratique de cette démocratie.

Jouer du football « à l’africaine » ne veut pas dire jouer autre chose que du football, c’est-à-dire, ce football « à l’africaine » ne peut contrevenir aux règles du football : question de style, de touche, d‘allure, de stature… La liberté n’est pas un produit culturel comme le seraient un aliment, une architecture, il n’existe pas de liberté « à l’africaine » qui serait différente d’une liberté « à l’occidental » : si c’était le cas les africains n’auraient jamais pu lutter contre leur domination, il n’y aurait justement pas d’anti-impérialisme ni d’anticolonialisme…

L’absurdité devient même inquiétude si personne n’a aucune idée de ce que pourrait être une « démocratie à l’africaine ». Qui l’a déjà rencontrée et expérimentée ? Dans quel pays en Afrique ? La ministre burkinabè des affaires étrangères de la Transition , diplomate des MPSR 1 et 2, Mme Rouamba, devrait nous décrire cette « démocratie à l’africaine » qui ne serait pas la démocratie qu’elle veut nous vendre, en la vantant. Quels sont la forme et les principes de cette démocratie ? En quoi consiste-elle ? A élire des présidents à vie ? A enlever et emprisonner des opposants critiques ? A faire de la corruption un principe de gouvernance ? A suivre un leader de façon moutonnière jusqu’à ce qu’il soit renversé pour en applaudir un autre ? A laisser les Africains sans éducation, sans emploi, sans soins pour les exposer à émigrer chez les impérialistes ?...

Si l’on respecte les citoyens, qui sont des Africains, on devrait au moins leur présenter le système politique selon lequel on les gouverne, surtout s’il s’agit encore de « démocratie » même « à l’africaine ». A moins que cette « démocratie à l’africaine » ne consiste aussi précisément en cela, à faire en sorte que les citoyens ne soient jamais informés des principes selon lesquels ils sont gouvernés : une démocratie « à l’africaine » mais sans les Africains qu’elle ignore complètement…

Quand le quatrième congrès panafricain, en 1927, demandait par exemple que la justice soit « adaptée » aux réalités locales des Africains et qu’elle soit rendue par des juges africains, il ne demandait rien d’autre que l’égalité, en matière de justice, entre Blancs et Noirs, pas une différenciation entre une justice de Blancs et une justice de Noirs.

Et lorsqu’auparavant, au second congrès, Du Bois déclarait que « l’habitude de la démocratie doit être amenée à encercler la terre », c’est-à-dire se répandre partout, donc aussi chez les Africains, il entendait affirmer l’égalité des races, et appelait à la reconnaissance des Noirs par les Blancs ; dans la mesure où l’on ne peut pas vouloir être reconnu égal aux autres et réclamer en même temps d’être différents d’eux, car c’est précisément cette différence qui fonde, à tort, l’inégalité et la domination…

Le panafricanisme anti-impérialiste qui se contenterait de chasser les impérialistes de l’Afrique n’est que négatif (ce qui ne veut pas dire mauvais). Il n’est pas difficile à mettre en œuvre et à pratiquer. C’est lui qui mobilise, draine et déchaîne les foules en ce moment ; lesquelles foules désirent ceux qui violent les lois de leurs propres Etats, et donc désirent ceux qui pourraient, sans ces lois, les violenter. Le panafricanisme anti-impérialiste et anticolonialiste positif est plus compliqué à réaliser : éduquer, soigner efficacement les Africains, créer des emplois et de la richesse pour qu’ils puissent vivre dignement en Afrique au lieu d’y survivre, par la liberté et la sécurité les protéger…

Panafricanisme anti-impérialiste ou marxisme-léninisme ?

Dans la ferveur panafricaniste et anti-impérialiste actuelle, une distinction essentielle n’est pas faite entre le panafricanisme et le marxisme-léninisme. Soit les discours sont panafricanistes mais l’action politique est d’apparence marxiste-léniniste, soit les discours sont marxistes-léninistes et révolutionnaires alors que l’action s’éloigne de la révolution et l’évite même soigneusement. On croit rejeter la démocratie au nom du panafricanisme anti-impérialiste mais on le fait en réalité au nom du marxisme-léninisme. On pense être marxiste-léniniste mais on prend soin de ne pas parler de révolution.

Dans tous les cas, on fait constamment passer panafricanisme et marxisme-léninisme l’un dans l’autre pour laisser croire que si, à juste titre, le marxisme-léninisme est incompatible avec la démocratie dite libérale ou occidentale, elle devrait l’être aussi avec le panafricanisme. Mais on commet alors la grave erreur d’oublier le mal que les dictatures marxistes et militaires ont souvent infligé aux Africains, le mal du refus de la démocratie, en voulant que le panafricanisme suive aussi exactement, à la lettre, la voie du marxisme-léninisme en Afrique et en subisse le même sort. Ce sont des civils, intellectuels et politiques, qui ont pensé et fondé le panafricanisme, qu’il soit fut littéraire, culturel ou politique. Ce sont des militaires révolutionnaires qui ont tenté de réaliser le marxisme-léninisme en Afrique.

Le panafricanisme, l’anti-impérialisme et l’anticolonialisme qui n’attendent que des militaires et des coups d’Etat pour s’enflammer sont condamnés et voués à l’impasse, puisque militaires et coups d’Etat sont bannis des constitutions et gouvernements africains, puisqu’ils sont illégaux. Les panafricanistes seraient des hors-la-loi et des clandestins en Afrique même, des marginaux de la politique en Afrique alors même qu’ils seraient les seuls porteurs des avenirs africains qui chantent ; à moins de légaliser les coups d’Etat.

La fête sahélienne qui actuellement célèbre le panafricanisme, l’anti-impérialisme et l’anticolonialisme serait déjà une fête lugubre et triste. La renaissance du panafricanisme serait déjà son enterrement. La démocratie est l’unique clé pour sortir de l’impasse. Sans la démocratie, des périodes d’incertitude et d’instabilité, en plus du terrorisme, s’ouvrent sous nos yeux ; les Africains assisteront à des coups d’Etat et à des atrocités au nom du panafricanisme et de l’anti-impérialisme, tout comme ils en ont souffert au nom du marxisme-léninisme.

Il n’est écrit sur aucun marbre que démocratie et panafricanisme anti-impérialiste étaient incompatibles. Les anti-impérialistes et anticolonialistes panafricanistes devraient même s’obliger à être des démocrates invétérés, afin de priver l’impérialisme occidental qu’ils critiquent de ses arguments essentiellement fondés sur son attachement à la démocratie et aux droits humains : des dictateurs qui privent leurs propres peuples de liberté(s) seraient mal placés pour critiquer des démocraties même impérialistes…

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

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