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Situation nationale : « Ce peuple n’a pas envie de s’en sortir ; ce ne sont pas les solutions qui manquent », pose l’ambassadeur Mousbila Sankara

Accueil > Actualités > Société • LEFASO.NET • vendredi 10 avril 2020 à 23h15min
Situation nationale : « Ce peuple n’a pas envie de s’en sortir ; ce ne sont pas les solutions qui manquent », pose l’ambassadeur Mousbila Sankara

C’est un homme qui a visiblement mal à sa société, à la gouvernance de son pays, que nous avons rencontré à travers cette interview réalisée en deux temps ; le 5 mars 2020, sur un pan du parcours de l’homme lui-même, et le lundi, 30 mars 2020, pour prendre en compte l’actualité coronavirus qui s’est entretemps interposée. Mousbila Sankara (c’est de lui qu’il s’agit), ancien compagnon de feu Thomas Sankara, ancien ambassadeur du Burkina en Libye n’a pas pu retenir ses larmes lorsqu’il s’est agi de revenir sur certains temps forts de la Révolution (il venait d’ailleurs d’être écouté par le juge dans l’affaire Thomas Sankara sur des notes secrètes) et de faire une analyse comparative avec la marche actuelle de son pays, le Burkina Faso. « Je crois à de grandes luttes, mais je ne serai peut-être plus là. Mon problème aujourd’hui, ce sont les petits enfants, qui doivent aller à l’école, qui sont en droit d’attendre des générations actuelles, un Burkina meilleur, un pays d’espoir », peut-on résumer de la hargne qu’il exprime sur la vie nationale, malgré le poids de l’âge. Interview !

Lefaso.net : Il semble que Mousbila Sankara, c’est aussi celui-là qui a connu une vie syndicale mouvementée !

Mousbila Sankara : C’est même de là qu’est parti l’esprit de lutte. Que ce soit dans ma vie de syndicaliste que de diplomate, ça n’a pas été simple. Prenez par exemple ce décret (il présente le document, ndlr) pris sous Saye Zerbo (chef de l’Etat de la Haute-Volta du 25 novembre 1980 au 7 novembre 1982, ndlr), et signé du ministre (de la Fonction publique), Alexandre Zoungrana ; nous avons été les premiers des syndicalistes sanctionnés, parce que nous sommes allés en grève pour soutenir Soumane Touré et on nous a licenciés.

Les gens pensent que c’est sous le CNR (Conseil national de la Révolution) que les dégagements ont commencé, alors que non. Donc, nous avons été suspendus, jugés et condamnés. C’est le CSP I (Conseil du salut du peuple I) qui nous a repris. Il faut signaler que le CMPRN (Comité militaire de redressement pour le progrès national) avait supprimé le droit de grève, ce que nous avions refusé. Il y a eu des services qui étaient carrément fermés, il n’y avait personne, même l’agent de liaison était parti.

C’est un moment qui nous a préparés à la lutte. Mais la reprise des agents suspendus ne m’a pas trouvé ici ; parce que pendant le licenciement, j’ai eu un concours d’entrée à une école d’ingénieur ; sans savoir même ce que je deviendrai en allant à cette école. J’y suis allé donc suivre les cours (à Toulouse). C’est étant là-bas que j’ai appris qu’il y a eu changement de pouvoir, le CSPI (novembre 1982-mai 1983). Le 17 mai (arrestation du capitaine Thomas Sankara, ndlr) m’a trouvé là-bas (Toulouse).

C’est de là que j’ai appris que Blaise est parti à Pô en rébellion. J’ai suivi ce qui s’est passé et j’ai pris contact avec lui. On est donc resté ensemble jusqu’à l’avènement du 4 août (renversement du président Jean-Baptiste Ouédraogo par l’ancien Premier ministre Thomas Sankara et son clan ; c’est la Révolution qui est allée du 4 août 1983 au 15 octobre 1987, ndlr). C’est après cela qu’on m’a envoyé à Tripoli (Libye) comme ambassadeur. On était donc dans la période de la Révolution démocratique et populaire (RDP).

Lefaso.net : Parlant de cette période, la Révolution, faut-il comprendre que le fameux Discours d’orientation politique tenait lieu de programme politique ?

Mousbila Sankara : Tout à fait. Il a fallu le discours d’orientation politique pour que les gens sachent pourquoi la Révolution burkinabè (parce qu’il y avait des révolutions dans d’autres pays en Afrique). La Révolution burkinabè, qu’est-ce que c’est ? On y avait donc défini ce qu’il fallait comprendre par « Peuple », « masse populaire », etc. Les principales orientations, c’était l’éducation, la santé, le logement et l’auto-suffisance alimentaire.

C’était ces quatre axes. On avait également en tête, la suppression de ce qu’on appelait l’impôt de capitation (en langue mooré, yonr-yaodo, en dioula, nii songo, qui signifient droit de vie). C’était le type de taxe qu’on a imposé depuis la colonisation et ce n’était même pas pensable qu’à partir de 18 ans, quelqu’un ne le paie pas. Malheureusement, dans les zones où les gens n’étaient pas riches, il fallait partir chercher ce dû-là dans les champs de cacao et de café en Côte d’Ivoire ou au Ghana. C’était vraiment humiliant. Donc, on l’a supprimé.

Lefaso.net : On mesure les désagréments de cet impôt…, lorsqu’on sait qu’à l’époque, les gens tenaient à leur dignité !

Mousbila Sankara : Ah oui ! Et si tu ne paies pas, on t’amène au cercle (espace public, ndlr), on t’y maintient et tout le monde voit que tu n’as pas payé. Ça a été tellement difficile, au point que par la suite, si un commandant de cercle ou un chef de préfecture arrivait à recouvrer tout l’impôt de sa circonscription, on faisait un communiqué pour féliciter la bonne citoyenneté de ladite circonscription et les sous-préfets, préfets et commandants coloraient les cartes des circonscriptions en fonction de leur degré de citoyenneté. Et à cause de ça, des gens sont restés en Côte d’Ivoire, au Ghana ; parce que partis pour chercher l’argent pour s’acquitter de cet impôt, ils ont été confrontés à des contingences qui les contraints à y rester.

Lefaso.net : Et pour ce qui est des quatre axes de la Révolution ?

Mousbila Sankara : Après ça, il y avait la question du logement, il était très difficile de se loger à Ouagadougou et dans bien d’autres villes du pays. Et comme c’était surtout les fonctionnaires qui étaient confrontés à cette situation, on a essayé de voir comment trouver une solution. Pour ce faire, il fallait que chacun ait une parcelle ; parce que beaucoup étaient à mesure de construite, mais n’avaient pas de parcelle.

Beaucoup de quartiers attendaient d’être lotis (Tanghin, Pissy…, Gounghin qui était loti en partie). Alors, on s’est réuni pour se demander qu’est-ce qu’il faut faire (c’est Philippe Ouédraogo qui était le ministre des infrastructures à l’époque). Donc, on a demandé à chaque CDR d’évaluer les quantités de bornes qu’il fallait et on a sollicité de ministre des infrastructures pour seulement la coordination ; le reste, les CDR s’en occupent. Tout était dans une démarche participative avec les populations elles-mêmes.

Lefaso.net : Quel sentiment vous environne aujourd’hui avec les pillages, la spéculation autour des terres ?

Mousbila Sankara : Je vous assure, c’est énervant. Alors que la solution dans cette situation est très simple. On peut résoudre la question des terres et des parcelles. C’est même très facile. Les conditions à l’époque étaient que tu n’aies pas plus d’une parcelle. Si tu prends le risque de frauder et qu’on t’attrape, c’est à tes risques et périls. Tout était fait devant tout le monde, dans la transparence. Et comme les gens savaient que le travail était bien, ils ne cherchaient pas à tricher. Bref, on s’est donné, à tous les niveaux, l’obligation d’apporter le minimum au maximum de Burkinabè.

Pour ce qui est de l’auto-suffisance alimentaire, on a pris la RAF (réorganisation agraire et foncière). Il y avait des gens qui étaient propriétaires terriens, qui ne pouvaient pas cultiver plus d’un hectare, mais qui thésaurisent des centaines d’hectares. On dit désormais, la terre appartient à l’Etat, celui qui peut travailler, voici les conditions.

A partir de cette disposition, chaque famille était devenue presqu’une entreprise agricole et les organismes de développement avaient préparé les esprits dans ce sens par la formation des encadreurs des paysans. C’est pourquoi on a pu atteindre à un moment l’auto-suffisance alimentaire.
Pour la santé, il y avait la vaccination de masses, les vaccinations commandos. Le pays a même reçu un prix OMS pour cet effort. Quand vous avez une population en bonne santé, c’est un grand pas dans l’élan de développement.

Pour ce qui concerne l’école, on a également décrété l’enseignement de masses et pour cela, il fallait diminuer les frais d’accès à l’école. De sorte que tous pouvaient aller à l’école. Avec cette politique, nos parents qui étaient en Côte d’Ivoire, au Ghana et dans bien d’autres pays, comme l’école y étaient chère et qu’ils avaient de nombreux enfants, ils les envoyaient bosser ici au pays ; parce qu’avec les frais de scolarité d’un seul enfant là-bas, ils scolarisaient trois à quatre enfants au Burkina. Donc, c’était une politique qui avait favorisé le retour des Burkinabè nés à l’extérieur (ceux qu’on appelle les diaspos). Bref, on a travaillé pour la masse.

Lefaso.net : C’est aussi l’époque de l’intégrité, où des ténors du pouvoir étaient jugés, publiquement devant les TPR (Tribunaux populaires de la Révolution) !

Mousbila Sankara : Pour enlever le goût de vols et de corruptions aux gens, les TPR ont été instaurés et ont commencé par juger le président Lamizana (Sangoulé Lamizana : 3 janvier 1966-25 novembre 1980). Les premières séances des TPR ont jugé le président Lamizana, à la Maison du peuple et c’était radiodiffusé.

Quand le peuple a écouté Sangoulé, il a compris qu’il ne peut pas être condamné. C’est quelqu’un qui n’a pas profité du pouvoir et il l’a prouvé. Alors que sous lui, il y a des gens qui ont été condamnés pour avoir détourné : le Président de l’Assemblée nationale, le Premier ministre.., tous ont été condamnés. Donc, Lamizana a été acquitté. Il était un exemple de probité.

Bref, la Révolution, c’était tout cela ; des gens pensaient que ça allait être simple, qu’il suffisait d’être devant, crier, soulever le poing. Non, il y avait des conceptions qui devaient être faites pour de grandes ambitions comme la vallée du Sourou, les barrages de la Kompienga, de Bagré, la bataille du rail,… Quand on revit tout ce potentiel, on regarde l’engagement à l’époque, le potentiel qu’a le pays et ce qui se passe aujourd’hui, j’arrive à la conclusion que ce peuple n’a pas envie de s’en sortir ; ce ne sont pas les solutions qui manquent.

Lefaso.net : Ce ne sont pas les solutions qui manquent ; des niches comme Bagré et Sourou devraient pouvoir booster un développement !

Mousbila Sankara : Prenons le cas de Bagré, sur plus de 300 mille hectares prévus, après 30 ans, on n’a même pas mis en valeur le dixième.

Lefaso.net : Mais c’est quoi le blocage ?

Mousbila Sankara : En des termes simples : quand tu ne sais pas où tu vas, personne ne peut t’accompagner.

Lefaso.net : Pourtant ce pays dispose de personnes-ressources à même d’apporter leurs expertises à divers niveaux et de plusieurs manières !

Mousbila Sankara : Mon fils, combien de personnes disposent dans leur maison de ce qu’il faut pour être quelqu’un, mais qui ne le sont pas ? Souvent, c’est à la mort de certains que leurs fils se rendent compte que leur père était riche. Le vieux, lui-même, peut-être, n’en sait pas ou ne veut pas en parler. Les ressources, il y en a dans ce pays. C’est parce qu’on n’a pas la carte du Burkina sous nos mains, sinon j’allais te montrer un grand projet de lac d’eau douce qu’avait prévu Sankara dans la région du Centre-nord. Vous savez, à Kaya, il y a un lac. A quelques kilomètres de là, il y un autre et dans la même région à Kongoussi, on a le lac Bam et le lac de Bourzanga.

Tous ces lacs sont alignés. Figurez-vous qu’un jour, Thomas (Sankara) avait fait venir ici (au Burkina), un Pakistanais (qui l’avait accosté pour demander un travail, il voulait un chantier). Le président lui a dit : tu vas d’abord étudier pour voir si tu peux relier ces lacs ; parce que j’ai besoin d’un lac d’eau douce dans la zone. Si tu peux le faire, dis à combien. Le Pakistanais est effectivement allé regarder. Il a dit qu’il peut amorcer l’étude, mais que pour l’exécution, est-ce que le président lui permet d’associer d’autres entreprises (puisqu’il sait que le président Sankara n’aimait pas certaines puissances) qui ne sont pas forcément des amies.

Thomas lui a dit ceci : ce que je te demande-là, si tu peux le faire, et que moi je peux te payer, il faut aller amener le diable lui-même, le président américain comme commis et si tu veux tu prends Israël comme comptable, mais moi ce que je veux, c’est le lac d’eau douce. Le Pakistanais a ri. Et le président Sankara lui a présenté un deuxième projet qu’il avait vers Zorgho. Il a dit au Pakistanais : Ensuite, si tu arrives à faire ça, tu auras la main. Sur la route de Zorgho, on a des montagnes situées dans un village qu’on appelle Zampasgo.

Il faut voir comment entre les montagnes-là, tu peux construire une digue pour avoir un autre lac et la route de Niamey (route nationale N°4), on va l’allonger de quelques 20 kilomètres. Quand on est revenu de ces sorties, arrivé à la maison (je logeais en ce moment à Pag layiri), le Pakistanais m’a dit que pour le lac d’eau douce, il n’aura pas de difficulté à le faire ; parce qu’il a déjà un exemple en France, le Canal du Midi qui traverse les chemins de fer, des montagnes. Que mais pour le second projet-là, en dehors des volcans, lui n’a jamais vu ça d’abord. Qu’il va néanmoins y réfléchir parce que c’est même amusant et qu’il doit pouvoir avoir des gens qui vont s’intéresser au projet, qui est original.

C’était en 1986 ... Malheureusement, 1987 est venue nous balayer. Imaginez que même quand on n’avait pas encore fait ce genre de réalisations, les gens nous traitaient déjà de fous, si on avait commencé une telle idée, ils allaient présenter un certificat médical pour dire qu’ils ont maintenant la preuve de notre folie. C’est pour dire que ce qu’on voulait pour ce pays n’a rien à avoir avec ce que nous vivons. Ce n’est pas pareil. Mon fils, il ne manque rien à ce pays-là pour être quelque chose. Rien ! La première ressource pour aller au développement, c’est l’homme. Or, au Burkina, il y a des hommes, mais ils sont mal utilisés ou mis à l’écart.

Lefaso.net : Faut-il comprendre qu’il y a trop de rancune qui fait qu’on n’arrive pas à avoir une suite dans les actions ?

Mousbila Sankara : La rancune, oui, mais c’est vite dépassé. Il y a des sentiments qui ne peuvent pas être partagés ; parce que la rancune, il y a des gens qui sont capables de l’oublier, d’autres, non. Mais ce n’est jamais un sentiment commun.

Lefaso.net : Il faut donc des dirigeants éclairés !

Mousbila Sankara : Oui, il faut avoir quelqu’un qui voit plus que toi et qui cherche à toujours voir loin. Des dirigeants qui ne ramènent pas tout à eux-mêmes ; c’est cela qui bloque. Même au niveau des entreprises, cette façon de faire bloque l’avancée, toujours. Sinon, aujourd’hui, le Burkina n’a aucun problème, mis à part le terrorisme que nous vivons.

Et même avec la vision de développement que Sankara avait pour le pays, les zones qui sont aujourd’hui sous l’emprise terroriste ne l’aurait pas été parce que le développement allait être partagé. Même pour le phénomène terroriste, on n’avait pas besoin de grand-chose, parce qu’on voyait les choses venir. Si quelqu’un décide de se tuer, cela veut dire qu’il vit une situation qui est pire que la mort. Alors, avons-nous cherché à savoir ce que vivent ces gens-là qui s’adonnent à ces actes ? Qu’est-ce que ça nous coûte d’aller voir ?

Quand nous disons qu’au temps de Blaise Compaoré, il n’y avait pas ces attaques, ça veut dire qu’il faisait quelque chose, même si vous n’êtes plus avec lui, allez-y demander comment il s’y est pris ! De plus, l’esclavage a été abolit en 1885, or il y a des gens qui vivent, jusqu’à ce jour, dans l’esclavage. Pensez-vous qu’ils vont continuer à regarder les choses ainsi ? Il y en a qui sont dans ces zones-là qui ne sont pas considérés comme des personnes. Mais tout cela, c’est l’absence de l’Etat qui le favorise. Au Burkina, il y a des gens qui ont des expressions du genre : Dieu aime le Burkina. Ce n’est pas faux. Mais est-ce que nous-mêmes, nous sommes conscients de cela ?

Quand vous regardez au Burkina, les gens sont sobres, ils ne sont pas du tout exigeants ; tu verras un Burkinabè, avec 150 francs, il paie quelque chose, il mange à midi et tout est gagné. Là où on demande trois repas, le Burkinabè, lui, s’il a un, il mange et part travailler. Malgré ça, on n’arrive pas à avancer. Il y a quelque chose qui ne va pas, il n’y a pas de direction. Regardez par exemple, même les syndicats, quand la situation le nécessite, renoncent à leurs gains et consentent d’énormes sacrifices. Mais, comme si ça ne suffisait pas, on impose des charges aux travailleurs dans un contexte déjà très difficile, et tout en sachant que dans ces conditions, ils ne vont pas reculer.

Lefaso.net : Jugez-vous donc inopportune, l’extension de l’IUTS ?

Mousbila Sankara : Mais, ils savent très bien que les syndicats ne vont pas reculer et que s’ils persistent, la revendication des syndicats pourrait aller au-delà. Et personne ne peut contrôler une telle situation, parce qu’on ne sait pas d’où elle est peut venir. Voilà une solution simple que les gens vont compliquer ; les syndicats ne demandent pas une augmentation, c’est vous qui voulez diminuer ce qu’ils ont. Le manque de vision fera qu’ils vont vouloir affronter les syndicats et ça va être comme une digue : s’il y a une faille, personne ne peut la fermer à cause de la poussée (ce que les plombiers appellent le cou de bélier).

L’extension de l’IUTS dans ce contexte n’était même pas pensable, même un parti politique dans lequel il n’y a qu’une seule tête pensante ne le ferait pas, il la déconseillerait à leur chef. On ne cherche même pas à avoir raison, tous les syndicats se soulèvent contre toi, tu vas aller où ? En plus, ce ne sont pas de vieilles personnes, les syndicats sont pleins de jeunes, pleins d’énergies. Je ne sais même pas pourquoi les gens s’entêtent.

Pourquoi ne même pas faire comme Garango ? Vous savez, l’IUTS a été arrêté avec les syndicats eux-mêmes. Garango les a appelés (il y avait quatre centrales), il les a rencontrés et parmi les responsables. Garango a présenté toutes les données (le budget, les charges) et a demandé à ce qu’on l’aide pour trouver une solution à la situation. Très vite, les syndicats se sont rendu compte des difficultés. C’est là que Garango a dit : voilà, si on ne reste pas dans notre enveloppe, nous serons obligés d’aller emprunter, et plus tard, c’est celui qui nous a prêté-là qui va venir cultiver chez nous, ce qui est grave et il faut tout faire donc pour que toutes nos charges soient prises en charge par nos impôts.

Donc, de niche d’imposition à niche d’imposition, on est arrivé au niveau des travailleurs. Là, les travailleurs ont donc dit qu’ils ne demanderont pas d’augmentation avant un certain nombre d’années et qu’en plus, l’allocation familiale qui était de 2500 francs par enfant est passée à 700 francs. D’autres charges comme les frais de mission ont également subi des coupures.

C’est de là qu’est né l’IUTS. On avait voulu que ça s’arrête au bout de cinq ans et à la deuxième rencontre, ils ont dit que, l’Etat, pour être crédible, devrait payer ses crédits jusqu’à un certain montant et que, pour ce faire, il fallait payer ce qu’on a appelé sous la Révolution « effort populaire d’investissements » (appelé avant ça, contribution patriotique). Tout était débattu et clair. Il n’y avait pas de vols et de contournements de textes. Nous n’avons pas encore atteint nos aînés en termes de gouvernance, on raconte des histoires seulement.

Lefaso.net : Sous la Révolution, vous étiez quand même, et visiblement, loin des sphères diplomatiques, mais comment êtes-vous arrivé comme ambassadeur ?

Mousbila Sankara : C’est compte-tenu de la lutte (syndicale) et de mes rapports avec les responsables de la Révolution. La lutte syndicale nous a permis de connaître des acteurs politiques et surtout le changement entre le 25 novembre et le 17 mai, nous avons travaillé ensemble beaucoup. Ce sont donc des postes de confiance.

Lefaso.net : C’est pendant cette lutte que vous avez connu Thomas Sankara ?

Mousbila Sankara : Non. Au fait, nous sommes de la même famille. Mais c’est pendant la lutte que j’ai connu Blaise (Compaoré), Henri (Zongo). Lingani (commandant Jean Baptiste Lingani, ndlr), lui, je l’ai connu par Thomas (Sankara) parce qu’ils étaient presque tout temps ensemble. Henri Zongo, c’est lors d’une commission d’enquête (dont il était d’ailleurs le responsable) sous le CMPRN diligentée sur la gestion des entreprises (je l’ai rencontré plusieurs fois au nom de syndicats) et Blaise Compaoré, c’est à travers Ernest Nongma Ouédraogo, qui est un camarade. Quand j’ai vu Blaise Compaoré faire la médiation au Mali, ça m’a inspiré, je me suis rendu compte qu’il ignorait totalement le danger devant lequel il se trouvait, je lui ai adressé une lettre ouverte, mais il n’a pas réagi.

Lefaso.net : Votre vie d’ambassadeur, comment l’avez-vous vécue ?

Quand je suis parti (en Lybie), comme de toute façon ce n’était pas un cadre classique, je n’ai pas eu de difficultés ; puisque les relations extérieures de l’époque m’avaient envoyé un conseiller qui était rompu aux relations diplomatiques et qui parlaient surtout arabe. Aussi, dans le cabinet de Muhammad Kadhafi, il y avait des cadres qui étaient de la même promotion de formation que moi, quand je faisais la gestion à Turin, en Italie (74-75).

A Turin, dans ma promotion, il y avait beaucoup de Libyens ; parce que le pays venait d’entrer dans la Révolution et a avait besoin de ressource humaine. Donc, il y envoyait beaucoup de Libyens pour se faire former. Donc, quand je me suis retrouvé là-bas en tant qu’ambassadeur, tout était facile, à telle enseigne que Kadhafi lui-même plaisantait parfois en disant que j’ai truffé son cabinet de ‘’mafieusaux’’ et comme lui-même avait de bons rapports avec Thomas (Sankara), je n’avais aucune difficulté.

Lefaso.net : Entre temps, la malheureuse date survient. Aviez-vous des prémices ?

Mousbila Sankara : Non, je n’ai pas perçu ça. La dernière fois que j’ai rencontré Blaise Compaoré, c’était le 1er septembre 1987, à l’occasion de la fête de la Libye. C’est lui qui était venu représenter le Burkina. Quand on a fini la cérémonie officielle, on s’est retrouvé à la résidence, on a préparé notre tô traditionnel et après on est resté causer. Je lui ai posé la question suivante : camarade ministre d’Etat, il y a des tracts orduriers qui circulent à Ouagadougou, dont on vous fait passer pour l’auteur. Il a marqué son étonnement.

Je lui ai dit qu’il s’agit de lui et Thomas : quand on écrit contre toi, on dit que c’est Thomas, quand on écrit contre Thomas, on dit que c’est toi ; parce qu’il y a des choses qu’on révèle qui ne doivent être connus que par vous deux ou, en tout cas, par un cercle très restreint. C’est là il a dit que si c’est de cette littérature-là que je parle, effectivement, ce sont des choses qui existent, que mais eux, quand ils reçoivent ça, ils se le passent pour que chacun sache ce qui se dit. Je dis, mais pour moi, c’est dangereux et ils devront faire en sorte que les gens sachent qu’ils n’y sont pour rien dans ça.

Il dit que justement, ils ne veulent pas en parler, qu’il suffit qu’un d’eux en parle et les gens diront que comme ils en parlent-là, c’est que ça existe. Que c’est pour cela qu’ils ont convenu de ne pas en parler, que mais ils trouveront une occasion pour régler ça. Juste après ça, moi je suis parti en mission aux Etats-Unis, à la 42ème session de l’ONU. C’est de là-bas que j’ai appris le coup d’Etat. Je ne voyais donc pas venir les choses, je savais qu’il y avait des difficultés, comme dans tout régime, mais je ne voyais pas venir…

Lefaso.net : Quelle a été votre dernière rencontre avec Thomas Sankara ?

Mousbila Sankara : Nous sommes partis en mission, et en rentrant, j’ai fait un crochet ici pour le voir, c’était en août (1987). Je suis venu, parce que les Libyens m’avaient chargé aussi de l’inviter et qu’ils souhaitaient le voir personnellement à leur fête (du 1er septembre). Je lui ai donc transmis la commission, il m’a dit oui, l’ambassadeur libyen au Burkina lui en a déjà parlé, que mais son calendrier ne lui permettra pas d’être là, parce qu’il avait des rencontres qui étaient prévues aussi à Ouagadougou et qu’il ne ferait pas bien d’être absent.

Lefaso.net : Cette réponse n’impliquait-elle pas que les relations n’étaient plus au beau fixe avec Kadhafi ?

Mousbila Sankara : Les relations avec Kadhafi se sont détériorées courant 1986. Il y avait deux raisons : la guerre au Tchad, où des fractions en son temps, Kadhafi avait son camp et Thomas voulait faire la médiation. Ce qui n’était pas la compréhension de Kadhafi, qui voulait que tout le monde se retrouve dans son camp (alors que Thomas avait introduit un document à l’ONU, cherchant à rapprocher les factions). Il y avait aussi la situation au Libéria, que Kadhafi préparait avec Charles Taylor et Thomas avait refusé de recevoir ce dernier ici. On savait donc ces points irréconciliables et c’était une attitude de principe.

Lefaso.net : Comment vous est parvenue la nouvelle du malheureux évènement ?

Mousbila Sankara : J’étais en travaux de commission à l’ONU avec des camarades, lorsqu’un membre de l’Ambassade est venu nous informer qu’ils ont reçu un télex de Ouagadougou, parlant de coup d’Etat que mais c’est Blaise qui a pris le pouvoir et qu’il ne s’est pas encore exprimé, que celui qui a parlé, c’est un lieutenant. C’est là j’ai dit que si c’est un lieutenant qui s’est exprimé, c’est que c’est lui-même qui a pris le pouvoir ; Blaise ne peut pas prendre le pouvoir et laisser quelqu’un d’autre parler. Ce fut ma réaction et on a commencé à se chercher.

Lefaso.net : Fin de mission donc ?

Mousbila Sankara : Oui, toute la mission. J’ai cherché à joindre Blaise, que j’ai réussi à avoir. Il m’a dit que lui, il a été débordé et qu’il me demandait de ne pas rentrer avant qu’il ne m’invite à rentrer, de rejoindre mon poste directement. Je suis rentré directement à mon poste. J’ai donc travaillé avec lui, jusqu’à ce qu’il attaque Koudougou.

Quand ses forces ont attaqué Koudougou, je me suis dit, mais si tu dis que tu étais débordé et que tu n’es pas au courant de ce qui s’est passé, Boukary (Boukary Kaboré dit Le lion) devait être ton allié ! Mais si tu l’attaques, c’est qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas bien. Et à partir de ce moment, j’ai dit que je démissionne. Je suis rentré, et aussitôt rentré, on m’a mis en prison, pendant quatre ans (87-91).

Lefaso.net : Mais depuis, l’avez-vous rencontré (Blaise Compaoré) ?

Mousbila Sankara : Non, j’ai demandé plusieurs fois à le rencontrer, mais je n’ai jamais eu cette occasion. Moi, je ne l’ai jamais fui ; parce que vu ce que nous avons fait ensemble, si les choses s’étaient déroulés autrement par rapport à ce qui s’est passé le 4 août, on aurait pu être condamnés en même temps. Donc, je ne l’ai jamais abandonné. Mais, comme toute vie humaine, on n’épouse pas tous les actes.

Lefaso.net : Avec ce que vous avez vécu sous la Révolution, la vision que vous aviez, vous sentez-vous aujourd’hui dans la politique ?

Mousbila Sankara : J’ai milité avec les sankaristes, la Convention des partis sankaristes (CPS) d’Ernest Nongma Ouédraogo, maintenant, avec l’UNIR/PS. Mais, c’est à défaut du mieux, parce que je n’ai jamais eu une activité politique ou syndicale dans laquelle j’ai un intérêt direct, c’est toujours des intérêts globaux qui m’y entraînent.

Politiquement, j’aurais voulu voir une autre forme de gestion des affaires de l’Etat, et j’ai cru dans ma participation à ces partis. Mais comme je n’ai fait qu’accompagner des gens qui ont créé leur parti avec leurs camarades et leurs proches, si ça ne va pas, c’est moi qui fou le camp, ce n’est pas la peine de les embêter. Moi, je peux dire que mon avenir est derrière moi. Ce qui m’intéresse, c’est de me rendre compte que j’ai mis quelque chose en place, qui servira à ceux de demain.

Lefaso.net : Est-ce cet idéal qui vous a poussé à lancer, le 1er août 2017, l’association pour une citoyenneté nouvelle (ARCN) ?

Mousbila Sankara : Effectivement, je me suis dit qu’on ne peut pas avoir une société idéale sans de bons citoyens. Grâce aux activités que je mène à travers le pays, je me suis rendu compte qu’il y a de nombreux enfants, et même de grandes personnes, qui ne disposent pas d’actes de naissance. Même dans des villages situés non loin de là (la capitale), il y a encore de nombreux enfants qui n’ont pas cet acte élément d’existence. J’ai même eu à organiser, grâce à des appuis, des séances de confection d’actes de naissance pour plus de 600 enfants. Mais ce sont des actions localisées et ponctuelles, le besoin est énorme.

Finalement, en 2019, j’ai écrit au ministère de l’Administration territoriale, à celui de l’Action sociale, à Diakonia et à l’UNESCO, pour inviter les gens à s’occuper de ces apatrides. J’ai même fait une correspondance au mouvement des droits humains pour dire que c’est une atteinte au droit fondamental du citoyen. C’est l’ensemble de ces problèmes que nous rencontrons dans la société et face à une jeunesse de plus en plus délaissée, qui m’ont motivé à créer l’ARCN.

Il faut insuffler une forme de pensée à la jeunesse qui est laissée pour compte. Si on n’y prend garde, en fabriquant des gens qui n’ont pas d’acte de naissance, ce sont des personnes qui vont créer des problèmes demain, que nous produisons. Ces enfants-là vont se rendre compte qu’ils ont été privés d’un minimum. C’est ce qui amène les gens à lutter (par tous les moyens) pour exister. Administrer, c’est prendre les populations dans toutes les étapes de leur vie, cette situation des enfants ne s’explique pas.

A partir du moment où on ignore déjà l’entrée de l’individu dans la société, sa sortie aussi va passer inaperçue. Des naissances ne sont pas enregistrées, des décès ne sont pas répertoriés. Avec une telle situation, on va de soi qu’on ignore certaines réalités sociales et que des données nécessaires à la gouvernance échappent aux décideurs (parce qu’on ignore des réalités de la société).

Administrer, c’est prendre donc en compte tous ces éléments. Voyez-vous, toutes ces insuffisances poursuivent la société. L’allure que cette situation donne, c’est que c’est la société qui décide que l’individu ne sera rien (elle le misérabilise) et jusqu’à ce qu’il trouve en face des individus qui vont lui montrer un autre chemin d’existence (extrémisme, terrorisme).

Lutte contre la modification de l’article 37-insurrection populaire-transition, Mousbila Sankara (à d.) toujours aux côtés de la masse populaire avec pour ultime motivation : un Burkina de justice sociale

Lefaso.net : C’est dire qu’il y a un faux combat mené quelque part face à de réels problèmes !

Mousbila Sankara : Effectivement, c’est le terme. Et c’est pour ne pas mener ce faux combat que j’ai souhaité et interpellé des gens à se poser les bonnes questions au bon moment et à la bonne place. Mais quand tu expliques certaines situations à certaines personnes, elles ne comprennent rien, elles pensent que tout se résume au matériel, à l’argent. C’est simplement triste.

Lefaso.net : Qu’est-ce qui fait qu’on n’arrive plus à avoir une suite dans les valeurs et la dynamique du développement ?

Mousbila Sankara : Les gens ne veulent pas entendre parler de ça. J’ai même pris, à un moment, le risque d’écrire à une autorité de ce pays, pour lui parler de la situation de son armée. Il n’en fallait pas plus pour que certains jugent cela d’inadmissible. Pourtant, j’estime que tout doit être clairement dit entre nous, si on veut bien vivre. C’est difficile, mais c’est comme cela et ça a toujours été mon style de vie.

De la même vision, quand j’ai voulu dire au gouvernement Roch Kaboré que l’ouverture de la défense aux volontaires n’était pas une bonne chose, nombreux de mes camarades s’en sont pris à moi ; ils ont dit non, que nous sommes au pouvoir. Ce n’est pas parce que nous sommes de la majorité que je ne peux pas dire la vérité… Bien au contraire, c’est pour cela même que j’ai le devoir de dire la vérité au président, sinon ça ne sert pas. Si mon fils ou mon frère ne peut pas me dire de faire attention, que je suis en train de tomber, à quoi sert cette relation ?

Mais pour avoir dit cela, c’est devenu tout un problème pour moi. Alors que ce que je disais est simple : nous sommes en face d’une guérilla (puisque le terrorisme est une guérilla de par sa nature, on ne sait pas à qui on a affaire). Dès lors, si on ouvre notre défense et que des gens côté ennemis viennent intégrer, aurait-on vraiment changé, si oui, dans quel sens ? Ce sont ceux-là même qui vont, un jour, donner notre position à leur ancien partenaire. Autant nous cherchons à savoir qui ils sont, autant eux aussi cherchent à savoir sur nous. Donc, ouvrir ainsi notre défense, c’est spolier officiellement notre Armée et un jour, on viendra dire que notre armée est ceci ou cela.

On peut faire appel à des volontaires, des patriotes, mais c’est quand l’armée régulière n’est plus sous notre contrôle ou bien lorsque vous n’avez plus confiance à elle. En ce moment, la société s’organise. Or, je n’ai pas encore entendu parler de sédition dans notre armée. Il suffit simplement, d’abord, de s’asseoir avec les militaires pour savoir qu’est-ce qu’il nous faut (il faut que le militaire sache quel combat vous voulez qu’il mène). Même jusqu’à aujourd’hui, si j’ai l’occasion, je dirais à Roch Kaboré que cette décision est l’une des erreurs qu’il ne fallait pas commettre. Autant la décision de l’IUTS est politiquement insensée et inopportune, autant cette ouverture de l’armée (défense) est grave.

Mais mes camardes me fuient à cause de cette opinion, il y en a même qui ne viennent plus à des réunions auxquelles je participe ; parce qu’ils disent que je suis désormais sur écoutes et mes fréquentations sont surveillées…, bref ! Qu’il en soit ainsi, mais l’essentiel est que je ne me reproche pas de n’avoir pas apporté des solutions (il y a eu des périodes où les gens ne pouvaient pas s’exprimer, ils sont donc excusables s’ils n’ont pas voulu partager ce qu’ils ont, mais quand vous avez toutes les possibilités et que vous vous taisez, vous partagez aussi la responsabilité si quelque chose arrive). Les gens trouvent que je suis gênant, mais j’assume ma conception des choses.

Lefaso.net : Avec ce que vous avez vécu…, croyez-vous encore à de grandes luttes ?

Mousbila Sankara : Je crois à de grandes luttes, mais je ne serai peut-être plus là. J’ai commencé très tôt (les luttes). Mais mon problème aujourd’hui, ce sont les petits enfants, qui doivent aller à l’école, qui sont en droit d’attendre des générations actuelles, un Burkina meilleur, un pays d’espoir. Pour cela, il faut une autre société. Observez, avant, un vieux pouvait, rien que pour sa sagesse, recevoir le soir devant sa porte, de nombreuses personnes parce qu’on savait qu’on va repartir instruit de quelque chose. Maintenant, ce n’est plus le cas, ce sont les bars et maquis qui sont devenus les lieux de convergence (même les lieux de culte tendent à perdre leur affluence, mis à part lors des évènements et grands rendez-vous religieux).

Lefaso.net : Que prévoyez-vous comme action dans un futur proche ?

Mousbila Sankara : J’ai prévu une réunion ordinaire de notre bureau dans la perspective de prendre du recul pour accompagner le général Zida. J’ai apprécié sa façon d’agir sous la transition et souhaite, à cet effet, lui apporter mon soutien. Comme c’est une décision individuelle et personnelle, je me dois d’informer les membres de l’association. Dès lors qu’il va se déclarer pour dire qu’il est candidat, je vais rendre ma démission de la présidence de l’association pour pouvoir lui prêter mon concours. A chaque fois, c’est après leur mort qu’on reconnaît le mérite des gens, moi je ne veux pas cela.

Lefaso.net : Ne seriez-vous pas en ce moment en désaccord avec votre parti également, l’UNIR/PS ?

Mousbila Sankara : Je suis à l’UNIR/PS depuis 20 ans. A chaque date anniversaire, on partait, le 15 octobre, pleurer sur la tombe de Thomas Sankara à Dagnoën. On a demandé justice, en vain. Mais quand Zida est arrivé, les choses ont bougé. C’est du concret. Si je peux démissionner de mon association, ce n’est pas le parti politique qui sera un problème. Au parti, j’enverrai ma lettre de démission officielle. Là, on sera quitte. De toute façon, je trouve que ce que je fais (mon opinion sur certains aspects de la gouvernance) gêne des camarades.

Ce sera peut-être une bonne occasion pour eux de ne pas avoir à se salir les mains pour me chasser. Je ne veux pas avoir à regretter de n’avoir pas posé un acte qui pourrait être bénéfique au pays. D’où ma décision de soutenir Zida. C’est pourquoi, je veux me mettre en retrait de l’association et du parti pour avoir les coudées franches. C’est cela aussi l’esprit sankariste : quand on dit d’appeler un chat, un chat-là, c’est pour ne pas qu’il y ait de confusion possible. Ce n’est pas parce que c’est sans risque, mais c’est mieux ainsi. J’attends seulement qu’il manifeste lui-même officiellement sa candidature (un parti politique a déjà appelé à sa candidature) pour se mettre à sa disposition.

Lefaso.net : En attendant…, l’actualité au Burkina depuis le 9 mars est au rythme de la maladie à coronavirus ; comment appréciez-vous la gestion de cette crise ?

Mousbila Sankara : Pour moi, je pense qu’on a caché la vérité aux gens. Il fallait simplement dire aux populations que c’est une maladie dont on ne sait rien, il va falloir l’intégrer dans notre quotidien, jusqu’à ce qu’on en vienne à bout et ne prendre dans ce cas que des décisions applicables tous les matins. On intègre la maladie dans notre quotidien ; puisqu’on ne sait pas quand est-ce que ça va finir, donc on ne peut pas en faire une exception.

On l’accepte dans notre quotidien et en prenant en compte cette nouvelle donne dans notre quotidien ; c’est-à-dire qu’on ne confine pas, on n’isole pas les villes (les malades oui, mais pas les villes). Quand vous prenez les autres localités, aucune n’est suffisamment alimentée pour aider les populations. Sous la révolution, il y avait des magasins, qu’on voit toujours ériger dans certains centres où on gardait des produits pour d’éventuelles situations similaires. Mais quand on ferme les marchés et yaars, et celui qui vit au jour le jour, il fait quoi ; vous le condamnez aux violences justifiées, au braquage, ça peut même rendre les domiciles invivables.

C’est pour cela, je dis que nous n’avons pas la philosophie de la gestion publique ; une gestion publique, on la fait sur un fond de vérité. On ne fait pas ça sur des humeurs personnelles. On s’ouvre et on encourage chacun à apporter sa part de contribution. Mais nous nous comportons comme si tout allait venir nous trouver sur place. Quand on écoute même la réaction de ceux que nous appelons éventuelle alternance, qui est l’opposition, c’est comme si ce sont des enfants qui se taquinent, à telle enseigne qu’on se demande s’il ne faut pas garder ceux qui sont là.

J’écoutais même des propositions de leur rang qui consistaient à dire de ne pas payer l’eau, l’électricité, etc., voyez-vous ! Ce n’est pas possible, c’est incroyable qu’un responsable puisse proposer cela. C’est comme si tu disais à ton enfant de ne pas aller au champ, comme si tu avais d’autres moyens de les nourrir. Au contraire, ils doivent aller au champ, même s’ils n’ont rien à manger tout de suite. Donc, aujourd’hui, non seulement la gouvernance ne rassure plus, l’alternance aussi non plus.

Lefaso.net : Un pays voisin, le Bénin, a effectivement refusé des mesures comme les nôtres. Est-ce compréhensible ?

Mousbila Sankara : Nous, nous l’avons fait, mais ça donne quoi. Regardez, on dit interdiction de regroupement. Or, aucun secteur de la ville n’a un dispositif de pompe funèbre qui puisse prendre un corps pour aller enterrer. Jusqu’à présent, ça se fait par solidarité et par l’attache familiale. Alors, si quelqu’un a un décès actuellement, il fait comment ? Il est obligé de faire appel aux gens pour l’inhumation ! On n’y peut rien, c’est le quotidien. C’est le domaine du quotidien et à large échelle. Dans aucun cimetière, vous ne trouverez une machine qui creuse ou une organisation mise en place pour la cause.

C’est toujours la famille, les voisins, les amis, etc. Cet exemple macabre ne me plaît pas, mais il est-là, c’est une réalité. Donc, quand on est dirigeant et qu’on veut prendre une décision de portée générale, ce sont des aspects qu’on ne doit pas ignorer. C’est ce qui fait que je dis que ceux qui nous dirigent ont très peu de connaissances de nos réalités. Ou ils font semblant de les ignorer et c’est ce qui fait que nous n’arrivons pas à avoir des décisions consensuelles. Voyez-vous, ce sont ces petits détails qui font qu’à un moment donné, il y a de l’explosion ; parce que ce n’est pas soutenable.

C’en est de même pour la fermeture des marchés. On a fermé combien de bureaux de l’administration publique, et on vient fermer des marchés, sans compassion à large échelle (je ne parle pas de ce qui se fait à coups de publicité). Ce ne sont pas des choses qu’on peut éviter, elles sont-là, affrontons-les ! La maladie est venue nous trouver, intégrons-là dans notre quotidien, tout en cherchant des solutions pour minimiser son action. On prend des dispositions, mais pas comme celles venant d’un enfant qui n’est pas majeur.

Des décisions comme celles-ci devraient être prises en concertations avec les administrations locales (arrondissements, communes qui fournissent des informations sur les caractéristiques de leurs populations). C’est sur quelles bases nous faisons les gestes, les dons, etc. ? Hier, je suis sorti pour marcher un peu, parce que je ne me sens pas bien, je suis allé au niveau du bas-fond et j’écoutais les gens discuter de leurs productions de tomates et autres qu’ils y cultivent et dont les acheteurs viennent des marchés environnants et de pays voisins comme le Togo, le Ghana.

Avec la situation, leurs productions pourrissent là-bas. Conséquence, ces gens-là sont dans un sentiment que vous ne pouvez pas imaginer. Il faut que les dirigeants apprennent à réfléchir avec la précarité de leurs populations. Quand on à faire à des populations vulnérables, on doit faire attention à manipuler les choses de ce genre. Une population précaire est moins résiliente. Donc, il faut faire beaucoup attention. Devant l’existentiel, personne ne peut contrôler ce qui peut arriver.

Au lieu d’harceler les journalistes chaque fois pour communiquer le nombre de morts et de cas, il aurait fallu simplement mettre en exergue les régions. On demande, dites-nous, quand vous avez une telle maladie, comment est-ce que vous la traitez ? Et vous faites coordonner le tout par le ministère de la santé ou de la recherche scientifique. On peut avoir un produit qu’on peut distribuer à prix modéré. Ce n’est pas pour cette maladie seulement, mais pour bien d’autres.

Avant l’arrivée du colon, nous traitions des maladies, des pandémies. On existait avant tout cela. Il y a des choses qui existent, mais une fois de plus, nous allons manquer l’histoire. Malheureusement. Dans chaque région du Burkina, les gens tombaient malades, mais vous trouverez des familles où les gens partent prendre un médicament, on se soignait et ça guérissait. Ça y est-là, mais si on n’en fait pas usage… La preuve, jusqu’à présent, nous cultivons avec la daba, c’est cet outil qui continue de nourrir des familles et à nourrir des intellectuels en villes, malgré l’apparition du tracteur.

Mais pourquoi n’a-t-on pas décréter la fin de la daba ? Le COVID-19 s’identifie à des maladies que nous connaissions déjà dans nos régions. Profitons donc pour mettre en exergue nos régions ! Malgré la modernité-là, combien de personnes font toujours recours à leur tradition pour garder ou occuper un poste dans l’administration ? Maintenant, quand il s’agit de la santé, on pense que c’est archaïque. Quand même ! Nous n’avons pas trouvé de drame en la daba, malgré l’apparition du tracteur. Il y a dix mille ans, les gens n’allaient accepter se confiner, s’enfermer face à la maladie, au contraire, ils allaient sortir chercher des solutions.

Lefaso.net :Faut-il comprendre qu’on ne sait pas opier ?

Mousbila Sankara : Non seulement on ne sait pas copier, mais on refuse aussi d’exploiter notre faculté. C’est le drame. Quand on dit notre culture, ce ne sont pas les Faso danfani et autres accessoires, c’est au-delà, c’est un tout : comment nos grands-parents se comportaient face à certaines situations. Nos grands-parents, dans une telle situation, faisaient sortir des gens pour aller vendre la maladie dans une autre contrée et le remède est trouvé. Ils ne s’enfermaient pas.

On dit que quand tu ne vends pas ta maladie, tu ne peux pas avoir le remède. Ce proverbe a un sens profond qu’il faut comprendre. Nous refusons de réfléchir, malgré tout ce qu’on a. Ce qui fait mal est qu’on est assis sur des richesses, des solutions aux problèmes, mais sans le savoir. On refuse de réfléchir. On veut que les autres réfléchissent pour venir nous donner la solution.

C’est pitoyable. Ça fait très mal, et si tu parles, on va dire que tu insultes les gens. On ne fait pas appel à nos possibilités et c’est dommage. D’ailleurs, c’était l’occasion de mettre à contribution certaines sociétés et réviser les textes dans leur secteur d’activités. La responsabilité sociale, où est-elle ? On ouvre un compte spécial dans une banque et on leur dit de reverser telle part pour d’éventuelles situations de ce genre. Pour dire que ce sont les décisions à prendre qui font des hommes politiques des hommes d’Etat (actions à prendre par rapport aux évènements).

Interview réalisée par Oumar L. OUEDRAOGO
Lefaso.net

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