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Santé : « Le bégaiement met en échec beaucoup d’enfants, pourtant il peut être pris en charge », Justin Dabiré, orthophoniste

Publié le mardi 14 février 2023 à 22h00min

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Santé : « Le bégaiement met en échec beaucoup d’enfants, pourtant il peut être pris en charge », Justin Dabiré, orthophoniste

Le bégaiement est une pathologie assez handicapante qui touche 1% de la population mondiale. Pourtant, il peut être pris en charge avec des résultats assez satisfaisants. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, Justin Dabiré, orthophoniste libéral en exercice au centre Yercom, cabinet privé d’orthophonie et de psychologie, revient entre autres sur les facteurs de risques du bégaiement, la prise en charge, la prévention. Lisez plutôt !

Lefaso.net : Comment définit-on le bégaiement en termes simples ?

Justin Dabiré (JD) : Le bégaiement est une pathologie qui est définie comme étant un trouble de la communication qui affecte le rythme de la parole et qui joue beaucoup sur la personnalité de celui qui est concerné.

Lefaso : Avez-vous des chiffres sur la prévalence de cette pathologie au Burkina Faso ou dans le monde ?

JD : Au Burkina Faso, il n’y a pas d’études sur le bégaiement donc on se rapporte aux chiffres de l’OMS qui chiffre le taux de prévalence à 1% de la population générale. Parmi ces 1%, du tiers à la moitié est concerné par un bégaiement de degré sévère.

Lefaso.net : Il y a donc plusieurs degrés de bégaiement alors ?

JD : Il y a trois degrés de bégaiement. Il y a le degré léger qu’on appelle le bégaiement clonique, le degré modéré qu’on appelle bégaiement tonico-clonique et le degré sévère qu’on appelle le bégaiement tonique. Là c’est vraiment un degré qui affecte dangereusement la vie de ceux qui sont concernés.

Le bégaiement est souvent évalué avec deux facettes et le degré est évalué en fonction de l’une des facettes qu’on appelle la facette invisible par rapport à la facette visible que tout le monde voit, notamment lorsque la personne bègue parle, ce qu’on observe comme difficultés ; les blocages, les répétitions de syllabes, les gestes que la personne fait.

On ne se base pas sur cette facette visible pour évaluer le degré mais plutôt sur la facette invisible. A travers ces difficultés, quel est son ressenti, qu’est-ce qu’elle pense d’elle-même vis-à-vis de son mal ? C’est à travers cela qu’on évalue le degré. Même étant spécialiste lorsque la personne ne dit pas ce qu’elle ressent, c’est vrai qu’on peut faire des extrapolations, mais il y a des choses, tant que la personne ne dit pas, on ne peut pas savoir.

Lefaso.net : Quelles sont les causes du bégaiement ?

JD : Chez nous, on ne parle pas vraiment de causes, mais plutôt de facteurs de risques. Ces facteurs sont catégorisés en trois. Le premier type de facteurs, c’est le facteur de prédisposition. Ce sont des facteurs d’ordre naturel, l’intéressé naît avec. D’un point de vue organique, il peut y avoir un dysfonctionnement au plan neurologique.

Pour le moment ce n’est pas encore confirmé, mais on identifie aussi un facteur génétique. Il y a un gène qui souvent est évoqué, mais comme je l’ai dit ce n’est très pas confirmé. A ce niveau, au lieu d’être ferme sur le facteur génétique, on parle de bégaiement d’ordre familial parce qu’on remarque que dans la lignée, à chaque génération, il y a toujours eu une personne bègue.

Il y a également certains facteurs de prédisposition qu’on peut appeler le style d’éducation de certains parents. Il y a des familles qui constitue un nid d’ancrage du bégaiement. C’est ce qu’on constate avec certains parents, notamment les pères de familles qui sont très exigeants dans leur éducation et qui vont demander certaines choses aux enfants.
Le deuxième type de facteurs, c’est ce que nous appelons les facteurs déclenchants, les facteurs qui précipitent le bégaiement. Par exemple un déménagement peut provoquer un bégaiement chez l’enfant.

Vous êtes dans un quartier donné, l’enfant parle normalement, vous quittez le quartier pour aller ailleurs et l’enfant se met subitement à bégayer. Et là où les parents se trompent souvent, c’est qu’ils disent que dans le nouveau quartier l’enfant a dû imiter quelqu’un, pourtant non. La naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur peut précipiter le bégaiement. Un autre exemple, c’est la scolarisation. Un enfant peut parler normalement et dès que vous le scolariser, dès le premier jour, il commence à bégayer. Et là encore les parents se disent qu’il a dû imiter un enfant. Pourtant, non.

C’est vrai que ça peut arriver, mais vous conviendrez avec moi que si c’est une imitation, ça ne peut pas perdurer.
Ces deux facteurs sont encore moins importants que le dernier type de facteurs que nous appelons facteurs de chronicisation, les facteurs d’aggravation. Ce sont eux qui constituent les facteurs d’ancrage du bégaiement. L’enfant peut naître, prédisposé à bégayer, il peut avoir commencer à bégayer avec les facteurs déclenchants, mais tout ceci peut s’arrêter. On le dit même que seul un sur quatre enfants qui bégaie va continuer à l’âge adulte. Celui qui va continuer à bégayer, c’est lié à ce troisième type de facteurs qu’on appelle les facteurs d’aggravation.

Ces facteurs sont surtout causés par l’environnement familial, l’environnement scolaire, la communauté de façon générale. Quand l’enfant commence à bégayer, il y a des familles qui pensent qu’en menaçant, l’enfant doit pouvoir arrêter de bégayer. Dès que l’enfant commence à parler et qu’il se bloque ou fait des répétitions, il y a des parents qui vont jusqu’à le frapper. Ça peut être aussi à l’école, il y a des enseignants qui stigmatisent ou punissent certains élèves, les mettent à l’écart ou au fond de la classe.

Le fait qu’on stigmatise un enfant qui bégaie, qu’on le menace ou les moqueries de ses camarades, vont jouer sur sa personnalité. Et c’est ce qui va commencer à constituer ce que j’appelle la facette invisible du bégaiement. Pour un enfant qui commence à bégayer à l’âge de deux ans, jusqu’à 5-6 ans, si ce n’est pas passé et qu’il a subi ce troisième type de facteur, vous voyez que ce n’est pas l’imitation qui l’a amené à perdurer dans le bégaiement.

Cet enfant, si au tour de 6-7 ans continue, c’est qu’il est bègue. Il n’y a plus d’espoir que ça puisse passer seul. Certains parents à l’opposé des menaces pensent aider l’enfant en lui demandant de se calmer avant de parler. On pense bien faire en adoptant cette stratégie, mais par moment ce n’est pas bien vu par l’enfant. Il peut se dire que son frère parle sans qu’on ne lui demande de se calmer et à son tour, on le lui demande. Il peut le percevoir comme une sorte de stigmatisation.

Lefaso.net : Le bégaiement se soigne-t-il ? Et si oui, y-a-t-il une limite d’âge après laquelle, on ne peut plus venir à bout du bégaiement ?

JD : Bien sûr ! nous sommes là pour ça. Le bégaiement fait partie des pathologies que les orthophonistes prennent en charge. Ça s’éradique à 100 %. Ce ne sont pas des soins ordinaires comme on peut le comprendre. Les gens ne doivent pas s’attendre à prendre des médicaments. C’est à base de stimulation, d’éducation qu’on le fait. Ce sont des pathologies qui arrivent à s’éradiquer à 100%. Quand c’est à l’âge adulte, comme je l’ai dit le bégaiement a deux facettes, la facette visible et celle invisible.

On peut arriver à faire disparaître la facette visible, c’est-à-dire les symptômes, les bégayages, peuvent ne plus exister. Si vous ne connaissiez pas cette personne qui était bègue avant, vous vous adressez à elle pour la première fois, vous n’allez pas sentir.

Mais n’empêche que cette personne elle-même se sente toujours bègue : c’est la facette invisible puisque la personne a grandi avec. Elle a grandi avec la gêne, la honte de prendre la parole au milieu des gens, ça c’est difficile d’en venir à bout. On peut réduire cette sensation, puisqu’à un moment donné la personne ne présente plus de difficultés lors de la communication, cette gêne peut diminuer, mais ça ne peut pas disparaître.

Il peut arriver des circonstances qui peuvent encore déclencher ne serait-ce que de façon temporaire le bégaiement. Pour la petite histoire, la professeure qui nous a dispensé le module sur le bégaiement était bègue. C’est une Française. Elle nous a donné le cours pendant presqu’un mois, on n’a jamais su qu’elle était bègue. C’est vers la fin du cours qu’elle nous l’a appris et elle a commencé à bégayer. Pour dire que certains facteurs comme la fatigue excessive peuvent faire déclencher le bégaiement. Et même nous, les personnes non bègues, il y a des moments où on a des hésitations sur certains mots. La colère peut aussi créer une sorte d’hésitation, ainsi que la joie excessive. Mais c’est temporaire.

Lefaso.net : Chez l’enfant, la prise en charge diffère-t-elle ?

JD : Chez l’enfant la prise en charge diffère. Chez lui la personnalité n’est pas encore constituée donc on peut arriver à éradiquer à 100%.

Lefaso.net : En tant qu’orthophoniste libéral, recevez-vous de nombreux patients atteints de cette pathologie ?

JD : Oui actuellement sur la trentaine de patients que j’ai, il y au moins cinq enfants. Dans le passé j’ai eu à prendre en charge trois adultes avec des résultats satisfaisants. J’ai même eu un étudiant en médecine qui devait soutenir sa thèse et avait peur. Mais avec la prise en charge, on a travaillé jusqu’à ce qu’il n’avait plus du tout peur de prendre la parole et j’ai même favoriser son inscription dans une troupe de théâtre pour qu’il se familiarise avec le langage, pour qu’il banalise le langage.

Et tout ceci à contribuer à ce qu’il s’en sorte très bien à sa soutenance. Comme je l’ai dit, les résultats chez les adultes ne peuvent pas être pareils que chez les enfants. Chez les adultes, ce sont des résultats sous condition, parce qu’ils veulent ces résultats pour passer une barrière et une fois que c’est obtenu, ils pensent que leurs objectifs sont atteints. Et on arrête les consultations.

Lefaso.net : Quelles sont les conséquences du bégaiement ?

JD : Comme je l’ai dit plus haut, selon l’OMS, il y a au moins 1% de la population mondiale qui est concerné par le bégaiement. Parmi les 1%, il y a plus du tiers qui est concerné par le degré sévère. Le bégaiement affecte la personnalité de l’intéressé. C’est surtout une pathologie qui met en échec beaucoup d’enfants.

Il y a de nombreux élèves surtout ceux concernés par le degré sévère qui ont quitté l’école à cause du bégaiement. Pas parce qu’ils ne sont pas intelligents, mais à cause du bégaiement et cela dû aux comportements des camarades et des enseignants. Il y a les moqueries, la stigmatisation. Dans une moindre mesure, il y a aussi les parents qui sont souvent exigeants.

Lefaso.net : Pourquoi a-t-on l’impression que les personnes bègues sont des personnes très coléreuses ?

JD : La colère fait partie des conséquences du bégaiement. Les bègues sont des personnes qui éprouvent des difficultés à utiliser le langage oral et communiquer. Pour pallier ce déficit, ils vont utiliser tout le corps. Il y a deux personnalités qu’on peut avoir.

Soit la personne est très colérique, soit la personne au contraire est renfermée sur elle-même. La personne atteinte de bégaiement est souvent fâchée contre tout le monde, c’est comme si la personne est fâchée contre la nature, contre la communauté, parce qu’elle a favorisé l’ancrage de son bégaiement.

Lefaso.net Nous sommes pratiquement au terme de notre entretien. Orthophoniste n’est pas forcément un métier connu sous nos cieux. Dites-nous quelles sont les pathologies prise en charge par l’orthophoniste ?

JD : il y a beaucoup de pathologies prises en charge par les orthophonistes. Je vais essayer de les résumer en grands axes. Il y a d’abord l’oral, le langage oral. A ce niveau, il y a le trouble de développement du langage. Un enfant qui naît jusqu’à un certain âge et qui ne parle ou qui parle avec des déformations de mots ou de prononciation de certains sons. On constate un retard, à trois ans, il peut avoir le niveau d’un enfant d’un an par exemple. Le trouble du langage peut aussi concerner les adultes, ce sont les aphasies. Après un AVC, un accident de circulation ou un traumatisme crânien, il peut perdre le langage.

Il y a des pathologies spécifiques au langage écrit. Il y a la dyslexie (l’enfant n’arrive pas à lire), la dysorthographie (l’enfant n’arrive pas à respecter les règles de l’orthographe), la dyscalculie qui concerne le calcul. Il y a aussi la dysgraphie (L’enfant n’arrive pas à respecter les normes graphiques).

Il y a les troubles de la communication dont le bégaiement et il y a une catégorie de pathologie dont les gens parlent maintenant couramment et qui est toujours mal connue, c’est l’autisme. Nous dans notre jargon, on utilise peu le terme autisme. Ce sont des enfants qui ont souvent des problèmes pour communiquer. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas le langage, mais ils ont des problèmes pour communiquer. Eventuellement, il y a aussi les personnes sourdes. C’est en gros les pathologies prises en charge par les orthophonistes.

Lefaso : Un dernier mot ?

J’aimerais encore insister sur les possibilités de prise en charge du bégaiement qui est en même temps très connu et mal connu. Tout le monde connaît le bégaiement et connaît au moins une personne qui bégaie. Mais malheureusement, on ne sait pas exactement de quoi il s’agit. Merci pour cette occasion qui va permettre de mieux faire connaître cette pathologie. Les populations doivent savoir que c’est une pathologie qui peut être prise en charge par la prévention surtout.

Il serait donc bien que dès que l’enfant commence à dire ses premiers mots et qu’on constate que des gestes commencent à accompagner la communication, qu’on n’attende pas de dire que ça va passer ou qu’il y a des enfants qui sont passés par là et ça s’est arrêté. Nous-mêmes en tant que spécialiste, on ne peut pas savoir si chez cet enfant, le bégaiement va s’arrêter ou pas. Il vaut mieux donc mieux prévenir. Il y a désormais des orthophonistes, qui sont les premiers spécialistes de la prise en charge de cette pathologie au Burkina.

Même si notre nombre est encore insuffisant. Souvent lorsqu’on reçoit un enfant, ne serait-ce qu’après la consultation, le bilan qu’on fait, quand les parents savent ce que c’est comme pathologie et l’attitude qu’il faut avoir, c’est déjà bien et même s’ils ne reviennent plus pour la suite de la prise en charge. Donc on conseille aux parents de ne jamais attendre quand ils voient leurs enfants avoir des difficultés. C’est vrai, c’est une pathologie qui ne fait pas mal, il n’y a pas de douleur physique, mais il y a des douleurs au plan psychologique.

Nous sommes quatre orthophonistes basés à Ouaga et il y a un qui vient nouvellement de s’installer à Bobo-Dioulasso. Nous sommes organisés en association qui est membre d’une fédération sous régionale dont le siège est à Lomé.

Contact utile : 78 90 60 11

Entretien réalisé par Justine Bonkoungou
Lefaso.net

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