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Unité de sevrage tabagique : « Nous avons démarré avec plus d’une douzaine d’agents de santé, mais actuellement, nous sommes deux » (Pr Georges Ouédraogo)

Publié le jeudi 5 janvier 2023 à 23h09min

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Unité de sevrage tabagique : « Nous avons démarré avec plus d’une douzaine d’agents de santé, mais actuellement, nous sommes deux » (Pr Georges Ouédraogo)

Premier centre de sevrage tabagique d’Afrique de l’Ouest, ouvert en mai 2017, l’unité de sevrage tabagique est un appendice du Centre hospitalier universitaire Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou, qui fait parler d’elle auprès de fumeurs et consommateurs de produits du tabac. Cinq ans après son opérationnalisation, et à la faveur de l’évaluation de la durabilité de la lutte anti-tabac au Burkina Faso, le 31 décembre 2022, le coordonnateur de l’unité, Pr Georges Ouédraogo, approché à cet effet, évalue et fait des propositions au profit de la structure et des populations concernées par le phénomène tabagique.

Lefaso.net : L’unité de sevrage tabagique a été accueillie avec espoir et soulagement au sein des populations, notamment les fumeurs. Cinq ans après son opérationnalisation, quel bilan peut-on dresser de son fonctionnement ?

Pr Georges Ouédraogo : On a des hauts et des bas depuis le 1er mai 2017 que le centre fonctionne. Au début, il y a eu un engouement, puis ça s’est effondré. On est ensuite reparti. Donc, ce sont des yoyos de fréquentations qu’on a. Mais, on approche les 1 500 personnes que nous avons reçues ici depuis l’ouverture en 2017 et les résultats sont assez encourageants parce qu’on a atteint 18% de personnes qui arrêtent de fumer. Cela ne peut que nous encourager à poursuivre, même si on a des difficultés.

Qu’est-ce qui explique cette oscillation ?

Ça oscille parce que d’abord la venue ici est libre ; les gens viennent d’eux-mêmes, par leur décision personnelle. Ensuite, on a essayé d’impliquer les collègues pour référer les gens ou les orienter, mais là aussi, ce sont les gens qui doivent venir d’eux-mêmes. Cela fait qu’on ne reçoit pas beaucoup. On a fait une tentative l’année dernière pendant une semaine, on s’est rendu compte qu’on peut stimuler la participation si nous recrutons les personnes qui sont à l’intérieur de l’hôpital. Mais on n’a pas pu poursuivre ; je crois que l’année prochaine (l’interview a été réalisée le 31 décembre 2022 : ndlr), on va essayer de revenir là-dessus et certainement, on aura davantage de personnes. Si l’information circule (parce que les gens disent qu’ils ne sont pas au courant de l’existence du centre), certainement, nous aurons plus de personnes. Mais à côté de cela, il y a un problème qui, peut-être, limite aussi les choses : nous ne sommes pas nombreux pour accueillir les gens. Les gens ne veulent pas trop attendre, alors que nous ne sommes pas assez nombreux pour recevoir tout le monde. Tout cela contribue peut-être à limiter la fréquentation.

Vous parliez de 18% qui ont pu abandonner le tabagisme ; est-ce dire que c’est tout un processus de suivi que vous avez adopté ?

Ah oui, c’est un processus de suivi parce que dès qu’on reçoit une personne, on essaie de la suivre pendant douze mois. Mais pour des raisons de recherches, on se limite à six mois pour pouvoir évaluer. Malheureusement, les gens ne sont pas fidèles aux rendez-vous, puisqu’ils arrêtent ; ils ne trouvent plus nécessaire de venir. Nous essayons également de les appeler pour avoir des nouvelles. Donc, nous faisons le suivi direct et le suivi téléphonique après.

Pour la proportion de ceux qui n’arrivent pas à abandonner le tabac, à quoi cela est-il dû, en général ?

Il y a plusieurs facteurs. On entre dans le tabagisme par plaisir, mais on y demeure par contrainte ; on devient esclave, on parle de dépendance et beaucoup sont dépendants. Il y en a qui fument parce qu’ils sont stressés, d’autres parce que ça les aide à faire le travail qu’ils veulent faire, et d’autres également par proximité parce qu’ils sont avec des personnes qui fument, etc. Mais, ce que je n’ai pas dit, c’est que plus de 50% de ceux qui n’ont pas abandonné n’ont pas augmenté leur consommation. C’est quelque chose déjà.

Quelle est la tranche d’âge de ceux que vous recevez au centre ?

La moyenne d’âge tourne autour de 30 ans. Ce sont de jeunes fonctionnaires, des étudiants ou quelques élèves qui sont conduits par leurs parents.

On imagine que c’est une unité qui requiert beaucoup de ressources pour son fonctionnement ; peut-on dire aujourd’hui qu’elle a atteint sa capacité réelle d’action ?

Nous avons démarré avec plus d’une douzaine d’agents de santé, mais actuellement, nous sommes deux. C’est l’une de nos difficultés. On n’a pas suffisamment de ressources humaines en permanence ; parce que le centre n’a pas de personnel propre. Que ce soient moi qui suis-là ou l’infirmière, nous sommes du service de pneumologie à l’intérieur de l’hôpital (Yalgado) et nous travaillons là-bas avec les patients hospitalisés, faisons la consultation externe et nous venons ici aussi. Donc, au fond, ça fait un travail de plus en quelque sorte pour nous ; on a deux postes de travail. Cela est aussi une difficulté majeure. Nous sommes en négociation pour qu’il y ait plus de ressources humaines et, certainement, pour pouvoir accueillir plus de personnes.

Peut-on dire que le politique appréhende l’unité dans sa vocation et son enjeu réels ?

Certainement pas. Même si à l’implantation, le politique a donné son accord et avait voulu nous accompagner, on nous a laissés dès l’ouverture entre les mains de l’administratif qui n’a pas toutes les ressources nécessaires pour nous accompagner. Sinon, un comité a été mis en place, impliquant la direction générale de l’hôpital. Mais les réalités de terrain sont-là ; on n’arrive pas à bénéficier de l’accompagnement qu’on aurait souhaité avoir, pour pouvoir être performant dans le travail que nous accomplissons.

Quel est le principal cri de cœur aujourd’hui ?

Bientôt, j’irai à la retraite. Je crois que ce serait bon qu’on prépare dès à présent, qu’il y ait des ressources supplémentaires qui vont venir : des médecins qui se forment, des infirmiers qui vont avoir la compétence de tabacologues ou d’addictologues, qui vont venir faire fonctionner le centre. Il faut dire que la structure visait, au début, à tendre vers un centre de recherches sur le tabagisme et cerner un peu toutes les maladies liées au tabagisme et faire des études pour donner des références scientifiques, de recherches sur les conséquences du tabagisme au Burkina. Cela va nous aider à orienter la politique d’ailleurs de lutte contre le tabagisme. Mais, pour l’instant, on est toujours au début et mon cri de cœur est que ce centre puisse fonctionner, qu’il y ait des ressources complémentaires, qu’on forme de nouveaux tabacologues et que ce centre ne reste pas seulement le seul au Burkina ; qu’on essaie de toucher les autres régions afin que dans chaque région, on puisse aider les consommateurs, les fumeurs, à arrêter.

Parlant de recherches…, on note qu’en dépit des difficultés, c’est un centre qui se distingue sur l’échiquier international !

Comme on participe aux congrès scientifiques, nous présentons nos travaux. Et au dernier congrès qui s’est tenu en fin novembre 2022 à Dijon, en France, pour la société francophone de tabacologie, notre unité a eu le premier prix pour ce qui concerne les communications affichées. On n’a pas mal de récompenses, c’est vrai, dans les congrès pour le travail accompli, mais notre plus grande récompense, c’est de voir ces gens qui arrêtent de consommer le tabac. J’avoue que ça me met du baume au cœur parce que des gens que je ne connais pas, au bord de la route, me disent : « merci ! A cause de vous et par vous, j’ai pu arrêter de fumer ». Ça, c’est notre plus grande satisfaction.

Vous venez d’achever, à l’instant même, l’évaluation de la durabilité de la lutte anti-tabac au Burkina Faso, qui s’en sort avec la note de 62 sur 130 (évaluation initiée par Afrique contre le tabac, en collaboration avec l’Union internationale contre la tuberculose et les maladies respiratoires). Quel est le commentaire que vous pouvez faire de cette note ?

C’est un certain nombre d’indicateurs, qui ont été choisis pour plusieurs pays, mais les réalités des pays sont différentes. Comme notre point faible ici (au Burkina), c’est l’absence de financements de la lutte ; c’est cela qui nous (le Burkina, ndlr) a plombés un peu sur les points à obtenir. Mais, je crois que ça nous donne une idée de notre situation et ça va nous aider à rebondir efficacement.

Interview réalisée par O.H.L
Lefaso.net

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