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Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

Publié le mercredi 15 juin 2011 à 02h30min

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La forêt de Gourga, située dans le secteur n °15, à cinq kilomètres du centre ville de Ouahigouya dans le Sahel burkinabè, force l’admiration. Elle est l’œuvre d’un sexagénaire, Yacouba Sawadogo, considéré comme l’homme qui « arrête le désert ». Il a, grâce à son génie, transformé un sol inculte en une épaisse forêt abritant actuellement une faune abondante. Aujourd’hui, cette forêt est menacée. Yacouba Sawadogo, absorbé par son exaltante passion doit, cependant, faire face à une sérieuse difficulté : il ne possède pas de documents de propriété du domaine, qui n’est toujours pas borné. Et si les choses restent en l’état, une partie de son œuvre devrait disparaître pour faire place à des lotissements.

Le soleil ardent poursuit lentement sa course dans le ciel clair de Gourga, village faisant désormais partie du secteur n°15 de Ouahigouya, depuis le lotissement de 1999-2000, initié par la mairie de ladite ville. Ce jeudi 2 juin 2011, à 9h, la plupart des paysans sont sous les arbres devant leur concession ou au champ, occupés à débroussailler. Gourga n’a pas encore reçu la moindre goutte de pluie. Les cultivateurs ont le regard rivé sur l’horizon. Pas de formation nuageuse.

Cependant l’espoir de recevoir la prime averse annonciatrice de la saison s’agrandit aujourd’hui. Yacouba Sawadogo, comme à l’accoutumée, se trouve au milieu de sa forêt, à un kilomètre de la concession familiale. Certains arbres commencent à reverdir, d’autres arborent toujours leurs branches nues, dépourvues de toute feuille. Les oiseaux s’affrontent par chants interposés, leur symphonie emplit la clairière devenue dense. Cette forêt, sise dans le petit village de Gourga, et sa faune constituent l’insensé rêve devenu réalité d’un « fou », doux rêveur. Il y a une quarantaine d’années, Yacouba Sawadogo, alors jeune commerçant de pièces détachées au grand marché de Ouahigouya, décide d’abandonner ses activités lucratives pour créer une forêt, là où le désert dictait sa loi. L’activité délaissée lui procurait un chiffre d’affaires de 300 mille FCFA par jour, alors que la nouvelle s’apparente plutôt à de l’altruisme pur et simple. Son projet est gigantesque, voire surhumain : récupérer et reverdir une terre dégradée, aride, sur un espace appelé « zipèlga » en langue nationale mooré.

Dans son village, il était, à l’époque, considéré comme un dément. « Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, de saluer les gens du village, sans avoir en retour une réponse. On me considérait comme un déréglé », se rappelle-t-il toujours, comme si c’était hier. Le vieil homme quitte rarement le hangar aménagé au milieu de son sanctuaire floral. C’est là qu’il accueille les curieux venus admirer son travail, l’œuvre d’une vie, commencée il y a quarante ans.

De prime abord, le promoteur indique au visiteur qu’aucun arbre n’existait en ces lieux. Ce jeudi 2 juin, les touristes comptent, dans leurs rangs, le préfet de la ville de Ouahigouya, Adama Konseiga. « C’est tout simplement émerveillant ; son œuvre force l’admiration. Ça nous interpelle tous à être écocitoyens, à l’exemple du vieux Yacouba », dit-t-il. Sa sylve, créée de toute pièce, s’étend entre 25 et 27 hectares, selon les estimations établies par le GPS (Système de positionnement mondial). On y trouve des espèces végétales locales, dont beaucoup ont disparu (anogeissus leiocarpus, par exemple) ailleurs dans la région sous les effets de l’action anthropique négative. « La forêt de Yacouba est un réservoir pour la diversité biologique. Il y a même deux espèces qu’il a introduites qui ne se trouvent nulle part dans la province du Yatenga, si ce n’est au bord des cours d’eau », soutient le directeur provincial de l’Environnement et du développement durable, Bienvenu Traoré. Pour les mordus de botanique, la forêt de Yacouba est composée d’espèces courantes telles le balanites aegyptiaca (dattier du désert), le sclerocarya birrea (prunier), l’acacia senegal et le nilotica (gomme arabique), et le saba senegalensis. En se faufilant entre les essences, le visiteur peut rencontrer des dispositifs de petits canaris de vingt litres déposés entre deux branches d’arbre ou simplement à même le sol. Ce sont des abreuvoirs pour les oiseaux, rongeurs, reptiles, lièvres et félins que la forêt abrite. Celle-ci est un véritable sanctuaire, un bassin de la diversité biologique, aussi bien végétale qu’animale.

Les péripéties d’une création

Les témoignages s’accordent à confirmer que le sol reboisé était totalement dégradé. « On s’est toujours demandé ce qui l’a poussé à se jeter dans cette entreprise. Certains membres de la famille n’étaient même pas d’accord ; en son temps, c’était trop osé », témoigne un agent du ministère de l’Agriculture à la retraite, Adama Sawadogo, natif et résidant à Gourga.

A l’origine, Yacouba voulait récupérer le sol dégradé à l’aide de diguettes antiérosives associées au « zaï », une technique consistant à creuser des cuvettes pour retenir l’eau de pluie. Le procédé permet en effet au sol, après une forte pluie, de rester humide pendant une quinzaine de jours. Ce système de « zaï », lui est venu en tête quand il a constaté que les pratiques culturales traditionnelles ne nourrissaient plus son homme, exposé chaque année à la famine. Mais avec le « zaï », il constate qu’il a multiplié son rendement par trois. « Ma production d’une année peut faire vivre ma famille pendant trois ans », dit-il. Le vieux Yacouba a débuté son entreprise seulement sur quatre hectares. La technique est simple : dans chaque zaï, il enfouit des grains de mil, mais aussi une graine de plante. Quatre années d’opération lui ont suffi à reconstituer une petite forêt, qui sera malheureusement incendiée par des « jaloux ». Yacouba repart donc à zéro avec une détermination décuplée par la bêtise de ses détracteurs, en faisant sienne cette pensée, « la valeur d’un homme se mesure au temps que l’on met à le décourager ». Ainsi, le vieux Yacouba reprend son combat contre la désertification.

« Aucun arbre n’a été planté, je les ai semés », se plaît-il à expliquer. En effet chaque année, le vieux Yacouba sème entre 2 000 à 10 000 plants. En l’absence, d’inventaire forestier officiel, le promoteur estime que dix arbres environ prospèrent sur un m2 de son domaine. « Actuellement, c’est une forêt constituée dans laquelle on ne peut plus pratiquer l’agriculture. C’est un paysan innovateur qui applique bien les conseils des techniciens. Dans la zone, nous avons une dizaine de paysans modèles, des agro-forestiers, mais il y a aucun de la trempe de Yacouba, dont le terrain est totalement constitué de forêts. Lui, il est d’une classe exceptionnelle », souligne le directeur provincial de l’Environnement du Yatenga, Bienvenu Traoré.

L’art pour l’art

Comme dit le philosophe, « rien de grand ne se réalise sans passion ». Que peut donc bien gagner l’intéressé, en se saignant tant pour une telle entreprise ? La réponse de Yacouba est difficile à interpréter. Pour lui, l’important est de reconstituer la forêt, afin d’empêcher l’avancée du désert et ses conséquences. « S’il y a un grand vent, on peut s’abriter dans cette forêt, car la forêt réduit sa vitesse ». A l’écouter c’est avant tout un besoin écologique, une valeur avant tout abstraite, qui l’a guidé. Ces arbres ne sont pas destinés à l’industrie du bois ni à produire des fruits commercialisables. La forêt de Yacouba constitue une forme de réponse au changement climatique. Actuellement, il ne tire aucun profit monétaire direct de son exploitation. Cependant, il affirme gagner beaucoup plus que de l’argent : de la satisfaction morale et de la reconnaissance, tant nationale qu’internationale. « Le monde entier m’a découvert, j’ai eu des honneurs », se réjouit-il.

En effet, pour ses travaux de récupération des sols et de régénération de la forêt, il a été décoré deux fois par les services de l’Environnement et de l’Agriculture, la première distinction date de la période révolutionnaire (83-87) et le second, sous le régime démocratique. Couronnement de son effort, il a été reçu, il y a quelques années, par le Sénat américain. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILLS) l’ont associé à plusieurs de leurs rencontres. Grâce à ces institutions, le vieux Yacouba est allé partager ses connaissances dans de grandes réunions, à travers le monde, comme aux Pays-Bas ou en Italie. Des honneurs, il en a eus, et il pense qu’ils valent plus que l’argent. Pour lui, comme l’indique un proverbe danois, « l’honneur, c’est le plus bel arbre de la forêt ».

Aussi, le promoteur est satisfait que tout le village ait aujourd’hui compris la portée de son acte. « La forêt est protégée par ma famille et par tout le village », déclare Yacouba. Sur le plan environnemental, l’importance de cette forêt est plus que perceptible. Elle s’érige en véritable écosystème particulier. Elle sert aussi bien à la recherche qu’à l’éducation environnementale. Des recherches pédologiques et apicoles y sont déjà menées.

L’espace de Yacouba est à cheval de la zone rurale et de la zone urbaine. Le lotissement de la mairie de Ouahigouya décidé entre 1999 et 2000 empiète un peu sur son perimètre. Soutenu par les services de l’Environnement et de ses partenaires, Yacouba se bat pour sauvegarder l’intégrité de cet espace qu’il a mis tant d’années et de sacrifices à bâtir. Tous les acteurs de l’environnement se demandent comment cela a pu arriver. L’explication n’est pas aisée. Pire, aux dires du promoteur, il n’en a aucune. La mairie, interpellée, estime qu’il n’y a pas de quoi faire autant de bruit. Pour Amidou Ouédraogo, président du comité chargé de résoudre les problèmes de lotissement, il ne s’agit « que de quelques parcelles » qui empiètent sur le domaine de Yacouba.

Le premier adjoint au maire finit par affirmer que la mairie prendra des dispositions afin de trouver une solution à ce dossier. L’autre problème d’importance, est l’acquisition d’un titre foncier. Yacouba ne possède aucun document de propriété. Pour y arriver en respectant toutes les démarches, il lui faudrait dépenser des centaines de millions de FCFA. Ce pauvre paysan burkinabè , compte sur ses partenaires pour l’aider à se mettre à l’abri, en obtenant le précieux titre foncier. Pour l’instant il est dans l’angoisse… La forêt de Yacouba mérite, de la part des autorités locales ou nationales, des acteurs de l’environnement et des amoureux de la nature, un soutien conséquent lui permettant de pérenniser son œuvre et d’en bénéficier pleinement. En attendant, Yacouba Sawadogo peut se consoler de n’avoir pas passé sa vie à poursuivre des chimères. Ne dit-on pas que « Celui qui a planté un arbre avant de mourir, n’a pas vécu inutilement » ?

Boureima SANGA (bsanga2003@yahoo.fr)

Sidwaya

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Vos commentaires

  • Le 15 juin 2011 à 03:56, par Beurk En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Tous mes respects Mr Yacouba et quelle belle leçon d’humilité tu nous enseignes.J’ai les larmes aux yeux.Que le bon Dieu te donne longue vie.Par contre,à ces charognards qui sournoisement échaffaudent leurs plans diaboliques dans l’espoir de pouvoir construire leurs chateaux,leurs belles villas,leurs bunkers sur ce lieu magique,je souhaite que la foudre s’abatte sur eux.Cette belle nature doit être préservée et sauvegardée vaille que vaille

  • Le 15 juin 2011 à 04:32 En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Bel exemple d’idee de developpement. Que les autorites fassent tout pour garder l’integrite physique de ce tresor vert dans le sahel.

  • Le 15 juin 2011 à 04:49, par bobdu83 En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    AIDONS LE A POURSUIVRE DANS CE PROJET !

  • Le 15 juin 2011 à 12:00, par Pouss En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Belle action que le gouvernenement au delà de la commune doit agir. Cette richesse ne doit pas être perdue.
    Bon courage à ce dernier !

  • Le 15 juin 2011 à 12:18 En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Article très intéressant. 40 ans de dur labeur pour ériger cette forteresse aux vertues inquantifiables. Cet homme mérite du soutien pour lui permettre de préserver ce chef d’oeuvre. Il est un visionnaire, en avance sur son temps, un précurseur et un pionnier dans la lutte contre les effets néfastes des changements climatiques qui préoccupent aujourd’hui les dirigeants de la planète.

  • Le 15 juin 2011 à 13:14, par Bison futé En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Toutes mes félicitations à Monsieur Sawadogo Yacouba. J’ai suivi un reportage sur une chaîne française ( France 5) qui retrace le combat de M. Sawadogo contre la désertification dans son terroir. Quel sacerdoce ! J’en ai été très ému. A travers Monsieur Sawadogo, j’ai vu l’image du burkinabè tel que nous devrions tous être. Dans ce reportage,on nous le montre lors d’un voyage qu’il a effectué aux Etats Unis en train d’expliquer à de grands spécialistes et à des étudiants américains ses connaissances et son riche savoir avec des mots simples et emprunts d’humilité. Ce Monsieur mérite d’être encouragé par la nation tout entière. Il serait même souhaitable de trouver la formule idéale pour qu’il puisse partarger son savoir-faire dans toutes les régions de notre pays. Que Dieu le bénisse et lui donne longue vie. Amen.

  • Le 15 juin 2011 à 13:50 En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Très bel article ! Toutes mes félicitations au journaliste et tous mes encoragements à M. Yacouba. Il peut être fier de son oeuvre, il n’a en effet pas vécu inutilement ! Sincères félicitations

  • Le 15 juin 2011 à 15:06 En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    vraiment je ne sais quoi dire je lis et relis l’article avec admiration vraiment voici un homme qui laisse quelque chose aux generations futures bravo papa yacouba

  • Le 15 juin 2011 à 22:55, par Varetz christophe En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Le gouvernement devrait prendre cet homme comme conseiller dans une politique de développement durable.Plein de bonnes idée pour éviter la désertification et aider les paysans trés
    nombreux dans une politique de gestion des éléments naturels,

    Il est le maillon essentiel d’un pays en plein développement.
    Merci Monsieur Yacouba

  • Le 16 juin 2011 à 13:10, par Anonimous En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    300 000f x 30 nous donne 9 000 000 de francs cfa. 9 000 000 de francs de chiffre d’affaire il y a 40 ans. Si ce monsieur avait continué ses activités lucrative, il serait aujourd’hui l’un des milliardaires de ce pays. Je pense que pour cette œuvre, l’Etat devrait lui être reconnaissant. Je pense même qu’il devrait bénéficier d’une reconnaissance financière pour cet oasis qu’il a créée en plein désert.
    Au maire et autres qui parlent de parcelle à lotir au fin de construire, ce qui signifie abattre des arbres et détruire une partie de ce joyau, messieurs, vous devriez plutôt être de ceux qui protègent cette forêt.
    Cet endroit peu devenir s’il y a des têtes bien pensante une source financière pour ce pays, en en faisant un lieu touristique.

    Chapeau bas "vieux" Yacouba. On retiendra

  • Le 16 juin 2011 à 14:54, par Kon N’doungtouly En réponse à : Lutte contre la desertification au sahel : Yacouba, le « fou » qui arrête le désert

    Je souhaite seulement que l’intégrité physique de cette forêt soit préservé ,que la partie qui doit être ponctionnée par la mairie pour le lotissement ne voit jamais jour .
    Aussi que les autorités facilitent l’acquisition de son titre foncier si tel est véritablement le voeu de Mr Yacouba ;si non la mairie peut s’en approprier en transformant cette forêt en « forêt Bangr wéogo Yacouba SAWADOGO » tout en le dédommageant bien sûr .
    Félicitations à Mr SAWADOGO ,à sa famille et à tout le village de GOURGA.

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