Actualités :: ARTICLE 37 : "20 ans au pouvoir, c’est la mobutisation assurée"

Dans l’Observateur N°6432 du jeudi 12 juillet 2005, paraissait un entretien avec Mme l’ambassadeur du Burkina au Canada, Juliette Bonkoungou. Comme il fallait s’y attendre, les réactions relatives à cet interview fleuve n’ont pas manqué. M. Kaboré Samuel, étudiant, en donne ici sa lecture.

Me voici en face d’une tâche très difficile : répondre à la causerie (ou à l’interview fleuve, c’est selon) d’une des matières grises pour ne pas dire des sommités de notre pays. Je veux parler de l’entretien que madame l’ambassadeur a eu avec le quotidien L’Observateur Paalga n°6432 du jeudi 12 juillet 2005. La tâche est d’autant plus difficile que je n’ai aucune notion de droit et que, comme disent les Mossi : « Quand quelqu’un te dépasse, sa peau te traîne ». Comment alors répondre à une juriste confirmée de la trempe de madame l’ambassadeur ?

J’ai lu avec le plus grand intérêt l’entretien, mais je dois avouer que je suis resté sur ma faim à certains points de l’entretien. Je lisais plutôt une militante chevronnée du CDP qu’une intellectuelle, de surcroît juriste. Je veux parler de la partie qui concerne l’article 37. Tout le monde reconnaît les qualités de madame en tant que laborieuse, battante et que sais-je encore ? Je pense qu’elle fait de grands efforts pour faire la promotion de notre cher Burkina au-delà des océans. Et là, je lui tire mon chapeau .

Mais je pense que, comme disent les Chinois : « Si ce que vous avez à dire est pire que le silence, taisez-vous ». En vous lisant, je sens que ce n’est plus celle qui était capable de dire : « Vous ne faites que travailler à l’impopularité de votre régime ». Vous saviez pertinemment que la révision de la Constitution pour permettre à une seule personne de se pérenniser au pouvoir rendait impopulaire, vous n’avez rien dit. Vous savez que faire plus de 20 ans au pouvoir conduit inexorablement vers la mobutisation, la monarchisation du régime. Nul n’a besoin de décrire les conséquences néfastes de la mobutisation.

Et comme l’a si bien dit Spinoza : « Si la paix doit être synonyme de servitude, il n’y a rien de plus lamentable que la paix ». Vous ne dites rien. Je pense que le Président a toujours besoin de ces sages conseils, mais hélas, les gens protègent leurs intérêts, en disant au Président : "Allez-y monsieur le Président ,y a foué1" , alors qu’il y a quelque chose. N’y a t-il pas parmi vos camarades du CDP des gens qui veulent aussi faire leur preuve et que cette non-limitation des mandats, dont vous semblez vous accommoder tant, empêche de s’affirmer ? Même si vous croyez qu’il est le meilleur (pouvons-nous comparer un seul élément ?), ne peut - il pas se retirer pour revenir si après, le peuple souverain trouve qu’il est l’homme qu’il faut ?

Le peuple burkinabè est-il plus souverain que le peuple américain ?

A ce sujet, je vous renvoie à William B Quandt, qui dit ceci dans Jeune Afrique n° 2002 du 25 au 31 mai 1999 : "Les gens ont le droit de changer d’avis, ils peuvent se tromper en élisant un incompétent, mais cela ne doit pas les priver du droit de revenir sur leur choix. Si le peuple n’est pas toujours à même d’exprimer ce qu’il attend, il sait généralement ce dont il ne veut pas".

En ce moment, le peuple souverain, ayant constaté l’incompétence du nouvel élu, s’il n’arrive pas a le changer parce qu’il y a la fraude, attend la fin de son mandat, qui a une limite, pour faire encore appel à votre meilleur. N’est-ce pas cela l’alternance en démocratie ? Le cas du Bénin nous instruit suffisamment. Ce passage de madame me fait croire qu’après les élections, si le président sortant est élu, il y aura encore révision de l’article 37. Lisez plutôt : « J’ai un problème avec la limitation des mandats, mes camarades du CDP le savent, parce que pour moi, ce n’est pas là que se situe le problème. Si on admet que c’est le peuple souverain qui a le dernier mot, il n’y a pas quelqu’un qui doit arrêter cette volonté et essayer de limiter quoi que ce soit". Le peuple burkinabè est- il plus souverain que le peuple américain qui, lui, connaît ses droits au détail près ? J’ai bien peur de tels propos quand je sais que mon pays est constitué de plus de 80% d’illettrés.

Alors, au Burkina, ça sera le pouvoir sans frontière. Ce n’est pas dans un pays où les gens n’arrivent pas joindre les deux bouts, et sont donc prêts à voter pour un mille francs, qu’il faut tenir ces propos. Le paradoxe est que madame l’ambassadeur dit qu’elle aime bien son pays. Elle aime un pays où le président peut faire 40 ans parce qu’il « n’y a pas son deux ». Notre démocratie se meurt dès son stade larvaire. Je voudrais poser la question à madame de savoir à quoi servent les limitations des mandats si on croit que celui-là qui est président est le meilleur, donc inamovible ? Si l’article 37 a été révisé en 1997 et que l’on est revenu en 2000 pour rétablir les choses, cela ne signifie -t - il pas qu’il y avait violation et que le peuple souverain a rejeté cette violation ?

Madame veut nous faire croire que l’opposition aurait pu refuser l’écriture de la Constitution telle qu’elle est faite actuellement. L’opposition de maintenant n’a-t-elle pas refusé la révision du code électoral ? Que constatons-nous malgré le nombre de ses élus qui dépasse de loin celui au moment des deux révisions ? Que pense Madame de cette révision ? Si elle n’a rien dit, c’est que cette révision est normale malgré l’opposition de l’Opposition.

Vous qui êtes proche du président, dites-lui de se reposer

Est-ce à dire que les juristes du CDP savaient qu’il y avait un piège que l’opposition n’a pas pu déjouer ? Si tel est le cas, veut- elle nous faire croire que l’on fait les lois avec des pièges ? Je croyais jusque- là que quelques-uns des principes fondamentaux du droit étaient : son impersonnalité et son impartialité. Plus loin, madame nous parle de Rousseau. Je crois que c’est ce même Rousseau qui nous dit que : « Quand la loi s’égare, le citoyen doit obéissance à sa conscience ». La loi ne s’est-elle pas égarée ici ? Madame nous parle de la maturité du peuple souverain et de sa capacité à sanctionner le président s’il le juge usé. Où sommes-nous ?

Au Canada ou au Burkina ? Combien sont ceux qui connaissent leurs droits au Faso ? En Afrique et plus particulièrement chez nous, les gens ne comprennent pas pourquoi il faut changer un chef. Donc il ne faut pas nous faire croire qu’un peuple à plus de 80% illettré et qui de surcroît voue un culte au roi / chef peut décider de sanctionner quelqu’un qui, en plus, va faire le « travaillement2 » dans ce même milieu pauvre pendant les campagnes électorales. Que dira madame si après l’élection, le président sortant est élu et proposait encore la révision de la Constitution ? C’est logique non ? Puisque la révision de la Constitution est constitutionnelle.

Aura -t- elle le courage de tenir les mêmes vérités comme elle l’a fait pendant la révolution, au risque de se retrouver après présidente de la brigade verte même si l’on sait qu’elle donnera le meilleur d’elle-même là-bas aussi ? Madame, vous qui êtes proche du Président, dites-lui : « Après 18 ans au pouvoir, il faut vous reposer, le peuple burkinabé vous sera reconnaissant. Les partenaires au développement aiment ça ». Si cela est difficile, dites-lui au moins que le peuple souverain lui demande de faire baisser les prix du carburant en diminuant la part de l’Etat par litre.

Le peuple souverain sait qu’il n’y a aucun puits de pétrole à Koupèla, mais il peut faire quelque chose ; car le rôle premier de l’Etat n’est pas de faire des bénéfices sur le dos du peuple. Dites-lui aussi que, malgré les propos rassurants d’un de vos camarades ministres qui disait en fin de campagne agricole ceci dans l’Observateur : "Il n’y a pas de panique. Le Burkina ne criera pas famine cette année, par conséquent les prix des céréales ne devraient pas connaître de flambée. Le gouvernement a pris des mesures pour maintenir les prix stables sur le marché", le sac de 100 kg de mil coûte autour de 30 000 F CFA. Le gouvernement a-t-il oublié les mesures de stabilisation des prix ?

Kaboré Samuel Etudiant

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