Actualités :: Fonction publique : "A quoi servent les augmentations salariales (...)

Ce salarié de la Fonction publique estime que les récentes hausses salariales n’améliore en rien sa condition de vie. Ils s’en explique, démonstration à l’appui.

"Quand les médias ont annoncé, courant janvier 2005, la nouvelle d’une augmentation salariale , en donnant les détails des taux , je ne me suis pas réjoui du tout. Les calculs sont tellement simples que même mon voisin commerçant, qui n’a jamais mis les pieds à l’école, mais qui est très fort en calculs, m’a dit exactement ceci en riant sous cape : « donc celui qui gagne par mois 1000F c’est-à-dire le salaire le plus élevé, on l’augmente de 4,5% ; il aura désormais 1000 F plus 45F ; celui qui a un salaire de 700F, le plus bas, on l’augmente beaucoup (presque deux fois plus), ce dernier touchera désormais 700 F plus 8 % de 700 F, c’est-à-dire 56 F." Je lui rétorquai que c’était exactement cela, et qu’en plus la mesure faisait croire à une justice sociale.

Double illusion. Fin janvier, les salaires tombèrent, lourds des augmentations annoncées. Et chacun put apprécier, dans le réel, au quotidien, la valeur des augmentations salariales. Depuis, syndicats,médias, personnes anonymes, Burkinabès de tout bord expliquèrent comment les augmentations étaient dérisoires. Le pouvoir d’achat des agents de l’Etat ,vivant uniquement sur ces fameux salaires ne connaîtra aucune amélioration. Ceux que les milieux et les fins de mois avant-salaire plongeaient dans de complexes équations endureront ce même calvaire.

Les questions de fond que je me pose pratiquement tous les jours, que de nombreux salariés se posent tout aussi régulièrement sont celles-ci : pourquoi le gouvernement de Yonli a-t-il procédé à de telles augmentations ? Pourquoi faire ? Avec quelles intentions ? Questions à multiples inconnues : inconnue psychologique, inconnue politico-électoraliste, inconnue socio-culturelle, inconnue macro-économique, micro-financière, inconnue mystico-spiritualiste(ce que vous donnez vous sera rendu au centuple),inconnue humaniste et philanthrophique(pour l’amour de l’homme).
Je ne peux pas et ne souhaite pas répondre à ces interrogations .Les inconnues, je ne peux pas les trouver.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes

La deuxième question, tout aussi fondamentale, est la suivante : les techniciens de la finance qui ont concocté ces taux d’augmentation sont-ils allés jusqu’à faire des exercices d’application ou des travaux pratiques ? Pour être plus clair, se sont-ils servis de vrais bulletins de paie des diverses catégories pour y appliquer ces taux afin d’en apprécier l’impact dans les foyers burkinabè ? A cette question par contre, je décide de répondre, à ma façon, à travers mon bulletin, ma vie .Avant d’aborder mon cas, je peux exposer un scénario très plausible. Une personne qui a un salaire mensuel de 280.000 F, qui a droit à un taux de 4,5/° verra son salaire grossir de 12600 F. Dans tous les cas de figure, c’est nul :
- premièrement, cette personne était à l’aise financièrement et les 12600 F n’apporteront pas le paradis ;
- deuxièmement, elle ne s’en sortait pas du tout, et ce ne sont pas 12600 F qui vont inverser la tendance. Cette logique est valable pour tous les types de salaires et tous les taux servis.
Maintenant, voici un cas concret, mon cas.

J’ai huit cousins et cousines qui sont allés à l’école mais aucun n’a eu la chance de travailler à la Fonction publique ou simplement d’être salarié .Ils sont dans l’informel, principalement dans le commerce. Malgré nos multiples échanges à diverses occasions sur ce que je gagne à la Fonction publique, ils m’envient. Surtout qu’une fois, emballé dans mes tentatives d’explication, je leur avouai que je gagnais 960.000 F par an avec un salaire mensuel de 80.000 F. Ils s’écrièrent tous ensemble : "presque le million ? Comment fais-tu pour ne pas t’en sortir avec une telle somme ?" Je partis pour rattraper la situation .Je les invitai à diviser 960.000 F par 365 jours pour savoir ce que j’étais sensé dépenser chaque jour : 2630 F pour une famille de six personnes : mon épouse, mes trois enfants, mon neveu et moi.

Chaque membre de la famille subsiste avec 438 F /jour, deux fois en dessous des deux dollars par personne et par jour dont parlent les derniers rapports du PNUD.Soyons plus précis, avec ses 438 F chaque membre de la famille se nourrit, se soigne, se déplace, prend en charge ses différentes préoccupations.

Ils m’arrêtèrent ; ça c’était trop complexe, très irréaliste puisque, de toute façon, mon salaire était mensuel. Qu’à cela ne tienne, j’entrepris de détailler la gestion de mon salaire. Pénible comptabilité.
- Facture d’électricité : 6.200 F
- facture d’eau : 2.800 F
- sac de riz de 25kg : 6. 500 F
- deux tines de maïs ou autres : 5.400 F
- montant des condiments : 15.000 F
- tine de mil pour la bouillie des enfants : 2.750 F
- deux paquets de sucre : 900 F
- une demi-miche de pain pour mon épouse et moi/jour ; par mois cela fait : 1.800 F
- deux boîtes de lait : 1.800 F
- du Nescafé et du thé : 1.900 F
- savon de lessive et de toilette :4boules de 450 Fpour la lessive et 10 boules de 150 F pour la toilette, au total : 3.300 F
- pour les soins dentaires des grands : 1.000 F
- le carburant pour ma moto : 15.600 F
(je ne rentre pas à midi pour minimiser le coût de l’essence) ; à cette somme il faut ajouter 1.560 F correspondant au coût, en carburant, des courses faites en dehors du service .

A ce stade de mes calculs, j’ai senti l’attention de mes interlocuteurs se relâcher, en conséquence, je tus les mini-dépenses à caractère social ou particulier : funérailles, décès, baptêmes, mariages, départ à la Mecque et retour, cotisations pour la construction d’une école, d’un dispensaire au village, habillement de tous, en particulier de madame .De toute façon, je n’ai pas dix mille solutions à certains problèmes .Les événements qui se situent dans la zone de turbulence du mois(une semaine après mon salaire) sont oubliés volontairement et suivis de salutations différées et d’excuses consistantes pour le temps écoulé depuis l’événement. Pour les célébrations situées dans la bonne période, j’ai un seuil par mois à ne pas franchir :10.000 F. J’entraînai mes cousins vers le volet éducation, le plus pesant.
Pour ma fille qui est au secondaire public, je débourse 30.000 F.

Pour le garçon qui va à l’école primaire publique, la scolarité est de 15.000 F.
Mon dernier a été inscrit à la maternelle(tenue par les catholiques) à 45.000 F.
L’école professionnelle de mon neveu monte à 86.000 F.
Les fournitures scolaires cumulées coûtent en moyenne 25.000 F. Pour supporter ces frais, je souscris au crédit scolaire de ma banque à chaque rentrée. Durant l’année, je rembourse mensuellement ce crédit par traite de 15.000 F à peu près.

Quel est le coût mensuel que je supporte, bon gré mal gré, pour que ma famille et moi subsistions à Ouagadougou ? Addition rapide faite, total global :90.510 F
Chaque mois donc je vis à 90.510 F avec un salaire de 80.000 F ; le manque à gagner est de 10.510 F ; ça c’est quand je ne reçois pas d’étranger ou de malade. "Tu te souviens,Jacques, l’année dernière, ta femme, malade, est venue passer 2 mois à la maison, chez moi avec son enfant de 3 ans Comment crois-tu que je me suis débrouillé ?" "Justement, où trouves -tu le manquant ?" demandèrent-ils en choeur ? "Je me débrouille. Je guette les séminaires et autres ateliers qui se déportent hors de Ouaga ;je fais la cour aux commissions qui désintéressent ; à défaut, j’emprunte autour de moi, je saute mes petits- déjeûners quand ça chauffe ; mon épouse démarre un régime sans viande ou entasse les habits sales en attendant le 25."
C’est comme cela que vit la majorité des fonctionnaires émargeant à la Fonction publique.

Un état permanent de prêts

Nous vivons dans un état permanent de prêts, puis de prêts pour rembourser les prêts ; à l’aide de prêts bancaires, de tontines, etc. Les fins de mois nous trouvent dans une situation d’écartèlement mortel pour joindre les deux bouts du même mois. Ce ne sont pas les augmentations de 4,5 à 8% qui vont changer quelque chose. Au contraire ! A partir de janvier 2005, les deux bouts vont lui échapper de plus en plus. Pourquoi ? Le coût de la vie va grimper à des taux supérieurs ou égaux à ceux des salaires ; le prix des hydrocarbures va-t-il baisser au Burkina ? (Les dernières hausses de février 2005 sont de nature à accentuer le pessimisme.) Qu’en sera-t-il du gaz, des vivres, du charbon ou du bois de chauffe, du ciment, des consultations et soins médicaux, des casques, des produits de première nécessité ?

A contrario, les salaires vont-ils à nouveau augmenter dans deux, cinq, dix ans ? Inspirez -vous des augmentations d’avant ces toutes dernières, vous verrez le rythme des augmentations salariales au Burkina Faso. Il faut craindre que la prochaine décennie ne soit plus pénible financièrement que celle qui vient de s’écouler.
Et pire ! Ces augmentations n’ont rien changé à mes angoisses : peur qu’un membre de ma famille tombe gravement malade, soit victime d’un accident, qu’on m’appelle urgemment dans la grande famille ou dans ma belle famille pour un cas similaire ; peur qu’un jour, ma mobylette refuse de démarrer, que mon épouse m’annonce un autre enfant malgré nos accords, peur d’une éventuelle dévaluation du franc CFA...

Mon augmentation de 6222 F a fait l’effet d’une goutte dans l’océan. Ce n’est pas rien, mais il faudrait au moins 5 à 10 gouttes d’eau pour que nos portefeuilles s’imbibent et enflent. En attendant ces jours meilleurs, permettez-moi, messieurs des finances, ces observations :
- Si vous ne vous êtes pas assis pour simuler, à partir d’un bulletin, par catégorie et par taux d’augmentation, un scénario de dépenses du plus concédé, c’est que vous avez manqué de technicité ;
- Si vous l’avez fait et communiqué les résultats à qui de droit qui a quand-même arrêté ces taux, c’est que les hommes que nous sommes, les Burkinabès que nous sommes, ne les intéressent pas du tout. Leurs objectifs n’ont rien à voir avec l’amélioration des conditions de vie du travailleur, le relèvement de son pouvoir d’achat et de sa dignité d’homme ; c’est que dans la pratique, ceux qui nous gouvernent rament à contre-courant des belles déclarations faites devant la communauté internationale sur la réduction de la pauvreté.

Leurs véritables motivations sont ailleurs. C’est pourquoi je repose la seule question qui en vaut la peine : pourquoi ces augmentations de salaires ?"

Un salarié.

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