Actualités :: Burkina/Enlèvement de citoyens : "Il faudrait laisser la justice dire ce qui (...)

Ceci est une tribune du secrétaire national en charge du panafricanisme, de la diaspora et des relations extérieures du Mouvement SENS, Yoporeka Somet, sur la situation nationale marquée par "des enlèvements de citoyens et gardés au secret en dehors des procédures légales".

Lefaso.net

« On a prêté à Monsieur François Compaoré, le frère de l’ancien président Blaise Compaoré, l’idée selon laquelle « il n’est pas normal qu’un simple article (de loi) puisse empêcher un homme d’avancer ». Je ne sais si François Compaoré a vraiment prononcé ces mots, mais je ne doute pas un seul instant qu’il a défendu cette idée étant donné qu’il fut l’un des partisans (et pas des moindres) du projet de modification de l’article 37 de la Constitution qui aurait octroyé à son frère une présidence à vie…

Et puisque l’article 37 de la Constitution empêchait cette possibilité, il fallait l’enjamber en la modifiant. Ce qui fut, plus qu’une erreur, une faute politique fatale.
Comparaison n’est pas raison, mais quiconque a suivi un tant soit peu l’actualité politique sur le continent ces dix dernières années ne peut s’empêcher de faire un rapprochement avec ce qui se passe actuellement au Sénégal. Voyant arriver le terme de son deuxième mandant, le président Macky Sall a tout entrepris, en se servant de l’appareil de l’Etat, y compris de la justice (ce qui ne l’honore guère) pour écarter son principal adversaire politique et essayer de se frayer un chemin vers un troisième mandat.

La vigilance du peuple sénégalais l’ayant amené à reculer sur ce point, il lui fallait alors trouver rapidement une stratégie pour que le pouvoir ne lui échappe pas et que l’alternance n’ait pas lieu. Mais malgré l’élimination de son principal challenger, Monsieur Ousmane Sonko, de la course, ainsi que l’incarcération de son adjoint Bassirou Jomaay Faye dont la candidature a pourtant été validée, le président Macky Sall n’était toujours pas assuré de voir son propre dauphin remporter l’élection présidentielle du 25 Février 2024 : d’où finalement son report.

Ce qui est une erreur qui, comme dans le cas des frères Compaoré, pourrait, elle aussi, lui être fatale…

Ceci me permet de revenir au cas du Burkina où les événements de ces derniers mois en particulier indiquent que le pays s’achemine inexorablement vers l’anomie jadis prônée par François Compaoré, simplement dans le but de permettre à son clan de conserver le pouvoir : si une loi t’empêche d’avancer, alors enjambe cette loi car « il n’est pas normal qu’un simple article puisse empêcher un homme d’avancer » …
En effet, après plus d’une dizaine de citoyens enlevés et gardés au secret en dehors de toute procédure légale et de toute norme connue, l’ancien juge et avocat Guy Hervé Kam vient de subir, à son tour, le même sort. Enlevé à sa descente d’avion dans la nuit du 24 au 25 janvier 2024 alors qu’il revenait de Bobo-Dioulasso où il s’était rendu pour des raisons professionnelles, il serait depuis gardé à la Sûreté de l’Etat.

Au moment où nous écrivons, aucun avocat n’a été autorisé à le voir, en dépit de nombreuses démarches dans ce sens. Ajoutons que Me Guy Hervé Kam est par ailleurs une figure politique nationale puisqu’il est le Coordonnateur National du Mouvement SENS (Servir et Non se Servir), un mouvement politique véritablement panafricaniste prônant la rupture et la refondation politique au Burkina et ailleurs en Afrique.

À la liste déjà impressionnante des personnes enlevées dans des circonstances similaires, et après l’enlèvement manqué de Moussa Diallo, Secrétaire Général de la CGTB, il faut désormais ajouter les noms de Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo, tous deux militants du Balai Citoyen.

Comment doit-on comprendre ces arrestations extra-judiciaires toujours opérées par des personnes anonymes, le plus souvent en tenue civile et/ou visages masquées et agissant en dehors de tout cadre légal ? De qui répondent-elles en dernier ressort ? Et que vaut encore l’institution judiciaire dans notre pays, où, paradoxalement, la Constitution qui vient d’ailleurs d’être modifiée est toujours restée en vigueur ? Si l’on pense, comme jadis François Compaoré qui avait lui au moins le courage de ses idées funestes, qu’il faut se passer de la loi pour mieux opérer, alors il vaudrait mieux en informer solennellement les citoyens que nous sommes, afin que nous sachions que désormais la loi n’existe plus pour nous protéger.

Mais si, au contraire, quelque chose comme le droit, la légalité et les obligations qui y sont habituellement attachées existent encore dans notre pays et s’appliquent indifféremment à tout citoyen, quel qu’il soit, alors nous ne devons nous en remettre qu’à cela seul. C’est le principe même du droit et de la balance de la justice, que les Anciens appelaient Maât : c’est elle seule (et pas même Pharaon, si puissant fut-il) qui évaluait les faits et actions de chaque être humain en fonction des coutumes, normes et règles sociales.

C’était une façon sûre de rendre la justice en se préservant de l’arbitraire, de l’injustice ou encore de la vengeance. Nos Ancêtres ont ainsi été, non seulement les inventeurs de la balance comme instrument de mesure (servant à donner à chacun ce qui lui revient), mais aussi comme symbole de la justice, et mieux encore, de l’idée qu’il vaut mieux être gouverné par les lois que par les hommes…

Par conséquent, tous ceux qui rejettent le principe de la justice au motif qu’elle serait une invention occidentale, voire coloniale, se fourvoient lourdement. Le colonialisme est plutôt précisément la négation même de cette valeur. Si donc les lois de notre pays ne sont pas suspendues et qu’elles sont toujours en vigueur, alors il faudrait laisser la justice seule dire ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, et le cas échéant, punir ce qui est punissable. Dès lors, si quoi que ce soit de répréhensible est à reprocher à Guy Hervé KAM ainsi qu’à tous les autres compatriotes enlevés et à quiconque vivant sur le territoire burkinabe, cela ne devrait être signifié que par la justice et par elle seule.

Il est encore temps de revenir à ce qui fait sens en société en privilégiant le culte de la loi et de la norme au lieu de glisser inexorablement vers l’anomie ».

Yoporeka SOMET
Secrétaire National en charge du Panafricanisme, de la Diaspora et des Relations Extérieures du Mouvement SENS (Servir et Non se servir).

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