Actualités :: Burkina / Officialisation des langues nationales : « Donnons-nous les moyens (...)

Pour Mamadou Lamine Sanogo, Directeur de recherche en sociolinguistique au Centre national de la recherche scientifique et technologique, le Burkina doit se donner les moyens d’appliquer sa nouvelle politique linguistique pour espérer amorcer le développement par et avec nos langues.

A propos de l’officialisation des langues nationales et l’érection du français et de l’anglais au rang de langue de travail.

La question des langues est très sensible dans notre contexte pour passer sous silence dans l’exposé des motifs qui a accompagné le projet de loi y relatif. En effet, le peuple du Burkina Faso, à l’instar des nombreux autres à la surface de la terre, est pluriethnique et plurilingue. Il n’y a pas un seul pays au monde où tout le monde parle une seule langue, ni une ville ou encore un village. C’est ce qui explique pourquoi il y a toujours une concaténation entre toutes les composantes de l’écologie linguistique du monde : la plus petite langue est en relation avec les moyennes langues de son environnement ; elles-mêmes en relation avec les grandes langues et le tout en relation avec la langue planétaire qu’est l’anglais aujourd’hui.

Ainsi, chaque village (parler), chaque communauté (sociolecte), chaque région (dialecte), chaque ethnie (langue) a sa langue ou du moins ses langues et même chaque profession a sa manière d’utiliser les outils linguistiques (jargon). A cet effet, les membres des groupes se reconnaissent par leur manière de parler. Autant vous aurez du mal à comprendre une langue que vous ne connaissez pas, autant vous n’allez pas comprendre par exemple les résultats d’un examen médical pourtant écrit en français si vous n’êtes pas de la profession. Et, par l’effet pygmalion, les membres de la communauté ou de la branche insistent sur ces particularités qui finiront par créer des différences avec les autres ; ce qui a fait dire par certains penseurs que les particularités langagières créent les groupes ou sociétés humaines.

La langue est par conséquent l’un des éléments, sinon le plus important dans l’identité des groupes qu’ils soient ethniques ou sociaux. Pour rappel, une ethnie peut se définir comme un groupe ayant une histoire commune (ancêtre réelle ou fictive), un territoire commun, un sentiment d’appartenance à un même groupe et enfin, une langue commune. Par conséquent, chacun est attaché à sa langue ; car elle est considérée comme le trait essentiel de son identité. Même ceux d’entre nous qui ne parlent pas « leur langue » (ethnie) sont prêts à la défendre par irrédentisme linguistique ; engendrant des conflits linguistiques latents (revendication des Africains en 1953 et 1959) ou même ouverts comme chez les Catalanistes en Espagne et les Corses en France.

Les puissances politiques et économiques à leur tour essaient d’imposer les leurs comme instrument de conquête, de domination et de soumission. Après Rome qui a répandu son latin sur les 1/3 des terres immergées de 753 av. J-C jusqu’en 509 ap. J-C, la flotte impériale espagnole a ensemencé la planète entière avec sa langue au XVIIIè siècle. La domination française du XIXè sera évincée par celle la Grande-Bretagne puis des USA qui ont fait de l’anglais une langue planétaire depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

La situation politique des langues africaines dont celles du Burkina Faso est donc la suite logique de cette domination française depuis le siècle dernier. La puissance coloniale a imposé sa langue aux colonies par le biais de l’école avant d’en faire l’unique langue d’enseignement, d’administration puis langue officielle par la « Communauté française » de 1959. Pour rappel, cette loi n’a jamais été appliquée en Métropole où la langue de Molière sera « langue de la République » et non langue officielle qu’en 1994 avec la Loi Toubon ; à cause de l’extrême sensibilité de la question linguistique dans l’édification des nations.

La propagande qui a accompagné cette politique a présenté l’Afrique comme un damier linguistique avec des tribus, des ethnies juxtaposées avec « trop de langues ». L’épouvantail des conflits ethniques consécutives à l’utilisation des langues africaines a été brandi dans les premières heures de l’accession à l’indépendance, pour justifier l’imposition de la langue coloniale qui serait « neutre » car n’appartenant à aucune de ces tribus en guerre perpétuelle.

Cependant, les conséquences de la politique linguistique « du tout en français » héritée de la colonisation et renforcée par le néocolonialisme et ses instruments a eu de nombreuses conséquences sur notre société, notre économie. En effet, si nous prenons le cas de l’éducation, après plus de 100 ans d’enseignement de la langue française dans notre pays, les spécialistes estiment que nous avons environs 10% de francophones utiles, c’est-à-dire des personnes de niveau BEPC. Les déchets scolaires s’expliquent plus par la glottophobie (discrimination basée sur la langue) dont sont victimes nos élèves que par un manque d’intelligence. En outre, c’est bien cette minorité de francophone qui devient le monopôle de l’appareil politico-administratif avec toutes les conséquences que l’on sait.

Par ailleurs, les relations internationales et le monde de la science et de la technologie ont basculé du côté de l’anglais, ce qui a fait dire par certains que l’on devait adopter cette dernière langue en lieu et place du français. Cette réaction nous amère à nous demander si nous d’autres africains devront toujours nous aligner derrière le plus fort du moment ?

La réforme linguistique proposée dans le projet de réforme constitutionnelle est une rupture avec cette attitude consistant à « changer de maître ». La souveraineté et l’intégrité qui sont nos valeurs cardinales nous imposent de nous plonger dans le tréfonds de notre culture, de notre âme pour chercher les solutions à nos problèmes avant de prospecter les pistes extérieures qui ne viendront qu’en complément. Ainsi, l’érection de nos langues nationales en langues officielles permettra de donner un poids à ce paramètre le plus important de notre identité qu’est la langue.

Cependant, même si les arguments brandis par les sceptiques ne résistent pas à une explication scientifique, une vaste campagne de mobilisation sociale s’impose si l’on veut faire de cette politique une réussite.

Premièrement, le nombre de langues exagéré à dessein relève plus d’une campagne de dissuasion, de désinformation que de la science. « Vous avez trop de langues » opposé au monolinguisme ( un Etat = une seule langue) est un mythe qui n’existe à l’échelle d’aucun pays, d’aucun continent. La diversité et la variabilité linguistiques sont présentées comme des richesses en Europe et une Charte Européenne des droits linguistiques soutient les minorités.

Ensuite, en deuxième lieu, la prétendue pauvreté des langues africaines qui ne sauraient traduire la science et la technologie est récupérée par de nombreux intellectuels africains qui oublient que les mathématiques, la chimie... sont arrivées dans les langues qu’ils déifient par la traduction, les emprunts… Toute langue peut s’adapter aux besoins de communication de sa communauté linguistique.

Le boom du numérique a donné une avancée significative à l’anglais et les autres qui s’accrochent sont bien ceux qui ont traduit les plateformes, les logiciels et les outils pour les mettre à la disposition du plus grand nombre. Les ex-pays soviétiques comme l’Estonie, la Lettonie, la Moldavie, la Géorgie… créent des contenus et utilisent des navigateurs ainsi que les réseaux sociaux dans leurs propres langues. « Internet est une chance pour l’Afrique » risque de devenir un mirage si nous voulons faire naviguer notre peuple en français ou en anglais. Quand aurons-nous assez de locuteurs dans ces langues pour être présent sur le numérique ?

De même, en troisième lieu, si les langues africaines ne les « ouvrent pas au monde » comme le ferait le français et l’anglais, les grands empires comme le Ghana, le Mali, Le Songhay, le Macina, l’Empire de Sokoto, le Wasulu, le Zimbabwe… ont-elles attendu les langues coloniales avant de s’étendre sur de si grands espaces ? Loin de nous tout complexe muséographique, quelle langue coloniale a-t-elle l’extension géographique du commerce transsaharien qui a traversé toute l’Afrique de la forêt au désert aujourd’hui ?

La vitalité ethnolinguistique des langues véhiculaires africaines a démonté toute la dynamique qui caractérise ne génie africain. De nos jours, les grandes villes comme Dakar, Bamako, Bobo-Dioulasso, Conakry, Bouaké, Kinshasa, Bangui… ne se reconnaissent-elles pas plus par les langues véhiculaires africaines que par le français officiel ? Il faut noter qu’à notre connaissance, aucune langue occidentale n’a encore réussi à remplacer une langue africaine dans son biotope.

Par ailleurs, le plus important est de se donner les moyens d’utiliser nos ressources linguistiques pour l’inclusion et non l’exclusion comme nous l’avons vécu avec « le français sinon rien ». Nous ne sommes pas non plus partisans du « français go homme » car il devient désormais, avec l’anglais la langue de travail. Il convient donc, très rapidement, de rédiger une loi qui tient compte de cet engagement ferme de développement et non de désaveux de telle ou telles langues ou culture.

Les champs des différentes langues doivent être bien définis pour lever toute ambiguïté. Langues officielles et langues de travail cohabitent désormais dans notre constitution et pour ne pas faire une politique linguistique symbolique qui consiste à changer sans rien changer, donnons-nous les moyens d’appliquer notre nouvelle politique linguistique pour espérer amorcer le développement par et avec nos langues.

Mamadou Lamine Sanogo
Directeur de recherche en sociolinguistique
Centre National de la Recherche scientifique et technologique
Institut des Sciences des Sociétés
Responsable du Laboratoire Langue, Education, Art et Communication
Equipe 6. Droits Linguistiques et Identité Africaine

Quelques publications de l’auteur sur le même sujet
1996 “Langues nationales, langues véhiculaires, langue officielle et glottopolitique au Burkina Faso : la problématique du jula véhiculaire, thèse pour le doctorat nouveau régime, URA-CNRS 1164, Université de Rouen, 832 pages

2023 “Combien des langues y-a-t-il au Burkina Faso ? », communication au colloque international sur le thème : savoirs endogènes pour le développement durable dans les Suds, Université Norbert Zongo de Koudougou, Koudougou du 05 au 07 octobre 2023.

1996 « Question de glottopolitique en Afrique Noire francophone », dans Les politiques linguistiques, mythes et réalités, L.J. Calvet et C. Juillard (eds.) p. 297–302

2002 « A propos de la géopolitique des langues », dans les ANNALES DE L’UNIVERSITE DE OUAGADOUGOU, série A, Sciences humaines et sociales, Vol. XIV, 2002, pp. 119-138

2002 « Inventaire des langues du Burkina Faso », dans les Cahiers du CERLESHS, n°19, Université de Ouagadougou, pp.195-216.

2005 « La francophonie et la politique des langues partenaires : entre choix et nécessités », dans CAHIERS DU CERLESHS, 5e numéro spécial, PUO, Université de Ouagadougou, pp.72-97

2006 « De la politique linguistique en Afrique Noire Francophone », dans The histories, languages and culture of West Africa : Interdisciplinary Essays, eds. Sarr, Akua, Makuward Edris, Fofana Amadou et Frédérick C., Hors série, n° 00, Edwin Mellen Press, Boston, USA, pp. 43-58

2007 « Les associations et la défense des minorités linguistiques au Burkina Faso », dans Momar Diop et Jean Benoist (eds.), L’Afrique des associations. Entre culture et développement, Dakar-Paris, CREPOS-Karthala, coll. « Hommes et Sociétés », pp. 79-99
2008 « Pour une culture francophone dans l’enseignement du français langue étrangère », dans L’interculturel et l’enseignement du FLE, acte du colloque international tenu en Jordanie les 29-30 novembre 2006, organisé par le Département des Langues Modernes / Faculté des Lettres – Université Al al-bayt, Jordanie, pp.7-26

2008 “On the terminology of mande word”, in Mandé Mansa, Essays in honnor of David C. Conrad, Stephen Belcher, Jan Jansen, Mohamed N’Daou (Eds.), LIT., Mande Word, vol. 2. Zurich Berlin, pp.174-180

2008 « A propos de la terminologie scientifique dioula » in Langues, cultures et développement en Afrique, sous la direction de Henry Tourneux, Paris Karthala

2009 « A propos de la baisse du niveau de français chez les élèves : paroles de parents d’élèves à Dembo », dans SLC revue ivoirienne des Sciences du Langage et de la Communication, n°3 déc. 2009, éd. Paari, Paris, 2009, pp 72-85

2010 « Pour une nouvelle politique linguistique africaine à l’heure de la mondialisation », dans UNIVERSITES FRANCOPHONES ET DIVERSITE LINGUISTIQUE, sous la direction de Zacharée Denis BITJAA KODY, l’Harmattan, Paris, pp. 65-80

2010 « Faut-il officialiser des langues nationales au Burkina Faso ? », dans Groupe Afrique – Océan Indien, Cahiers n° 26 LE BURKINA FASO CONTEMPORAIN : racines du présent et enjeux nouveaux, l’Harmattan, Paris, pp. 47-65

2010 « Les langues pauvres et les langues des pauvres : aperçu sur deux notions divergentes très souvent confondues » dans, les Annales de l’Université de Ouagadougou, nouvelle série volume 011, série A, lettres, sciences humaines et sociales, presse universitaire de Ouagadougou, pp. 507-533

2011 « Pour une paix des langues au Burkina Faso », dans Cyrille B. Koné, 2011, Médiation et gestion des conflits, Peter Lang, Frankfurt am Main, pp. 299-310

2011 « Pour une prise en compte des langues minoritaires dans les politiques linguistiques. Le cas de l’Union africaine », dans Glottopol 18, Les pérégrinations d’un gentilhomme linguiste. Hommage à Claude Caitucoli, juillet 2011, Revue de sociolinguistique en ligne, Université de Rouen, Laboratoire LIDIFRA, pp. 68-77

2011 « Langues africaines et mondialisation : défis et perspectives », Annales de l’Université de Ouagadougou, Série A. Lettres, Sciences Humaines et Sociales, nouvelle série volume 013, décembre 2011, Presse Universitaire de Ouagadougou, pp. 455-474.

2012 « Faut-il parler l’anglais ? », dans Le Fason.net, publié le jeudi 04 octobre 2012, portail burkinabè d’information en ligne, http://www.lefaso.net/spip.php?article5005783#forum310729

2012, « Vers l’informatisation de quelques langues d’Afrique de l’Ouest », dans Enguehard, Chantal, Mangeot, Mathieu, Sérasset, Gilles (eds.), actes des Journées d’Etudes de la Parole Traitement automatique des Langues Naturelles (JEP’TALN12) JEP-TALN-RECITAL 2012, Atelier TALAf 2012 : Traitement Automatique des Langues Africaines, l’Université de Grenoble, en collaboration avec Enguehard C., Kane S., Mangeot M., Modi I, http://www.jeptaln2012.org/actes/TALAF2012/pdf/TALAF201203.pdf, pp. 27-40

2020 « Pour une politique linguistique panafricaine de l’Union Africaine », dans L’œuvre de paix de Félix Houphouët-Boigny, actes du colloque international (Yamoussoukro, 18-20 octobre 2018), éditions de la Fondation Felix Houphouët-Boigny, Abidjan, pp.261-278

2021 « La construction d’une nouvelle entité linguistique : le mandenkan », acte du colloque international sur le thème langue, le vivre ensemble et la cohésion sociale en Afrique, acte du 1er colloque international de sociolinguistique du Laboratoire de linguistique (LABOLING / UNZ – Koudougou). Koudougou, les 27, 28 et 29 avril 2021, dans SociD N°7, vol.1, janvier 2022, Abomey-Calavy, pp.456-469

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