Actualités :: Sur les « intellectuels » : « Le président du Burkina Faso se trompe », Kwesi (...)

Un court extrait vidéo de la rencontre du capitaine président du Burkina avec des jeunes à Bobo le 12 août 2023 porte sur les « intellectuels » et circule dans les médias comme une vérité religieuse. Le capitaine Traoré y caricature des intellectuels dont il réduit la performance à la seule maîtrise de la langue qu’ils manient.

L’auteur n’est donc pas n’importe qui mais le président d’un pays qui n’est pas gouverné par des analphabètes et des illettrés (on l’espère du moins) ni par des citoyens ne parlant que nos langues africaines, mais par des femmes et hommes que l’on peut qualifier, à bon droit mais sans exagération, d’« intellectuels ».

Ils sont « intellectuels » au sens générique et large de ceux qui « sont allés à l’école », qui ont fait des études et acquis des connaissances qu’ils n’auraient pas sans l’école et ces études. Et ni l’école ni les études ne sont possibles sans la maîtrise d’une langue, quelle qu’elle soit. En quoi la maîtrise d’une langue pour accéder à des connaissances ou pour les transmettre serait-elle un mal, surtout à une époque où parler plusieurs langues est un atout en tous domaines ? N’est-ce pas interdire ou décourager d’apprendre que de stigmatiser l’instrument qui sert à apprendre qu’est la langue ?

On s’interroge alors sur la finalité et la plus-value politiques d’une telle caricature des intellectuels, du moins de ceux que l’on soupçonne de ne pas être les « bons » : s’ils ne sont pas les « bons » intellectuels, ou même pas du tout des intellectuels, qui est mieux placé pour en juger ? La valeur d’un intellectuel relève-t-elle de la compétence d’un homme politique, serait-il président ? Ce que vaut un intellectuel, est-ce en dehors de la sphère intellectuelle que cela peut se décider ? Si oui, l’objectif en serait de réduire les intellectuels au silence ou au suivisme moutonnier…

Sans commenter ici l’ensemble de la politique de la transition en cours au Burkina Faso, on s’inquiète néanmoins de constater que, depuis le lieutenant-colonel Damiba, la chose intellectuelle soit constamment dévalorisée et reléguée dans un pays, le nôtre, qui dit être en lutte (contre le terrorisme, contre l’impérialisme et le colonialisme), comme si l’on pouvait lutter sans réfléchir et sans intelligence ; à moins de lutter pour lutter ; en paroles et sans résultats visibles dans des actes. Cette relégation de la chose intellectuelle favorise ce qu’on doit désormais appeler, après ou avec les coups d’Etat politiques et constitutionnels, des coups d’Etat intellectuels où ce sont ceux qui ne savent pas ou savent moins qui croient pouvoir détrôner ceux qui savent de leur piédestal d’intellectuels.

Être un intellectuel

Qu’il y ait des intellectuels incompétents même dans leur propre domaine de compétence, qu’il y en ait avec une culture générale étroite et limitée à leur activité professionnelle (c’est le lot de tous les intellectuels qui ne participent pas aux débats publics d’idées, limités qu’ils sont à leur fonction, sans réclamer ni se vanter d’être des « intellectuels »), cela n’en fait pas des faux intellectuels ni moins que des intellectuels ; ils ne sont pas pour autant des analphabètes et des illettrés (des intellectuels analphabètes et illettrés, cela n’existe nulle part)

Qu’il y ait des intellectuels qui se croient suffisamment savants et informés par leurs connaissances pour intervenir dans les débats publics d’idées, ou pour publier des idées qu’ils estiment nouvelles et utiles à l’opinion et à la société, mais avec lesquels on n’est pas d’accord, ce désaccord n’en fait pas des « pseudo » intellectuels. Ce qualificatif de « pseudo » est souvent dans la bouche et dans la littérature combien rancunière d’impuissance des vrais faux intellectuels qui se croient armés d’un mot savant pour disqualifier ceux qui savent (le qualificatif est pour eux un disqualificatif et une insulte). Si les autres sont des « pseudo » intellectuels, eux seuls en sont les vrais : mais le faux se donne toujours l’apparence du vrai pour lui passer devant.

Les vrais faux intellectuels aspirent donc à être de vrais intellectuels mais en sont incapables. Ce sont eux qui établissent les critères de l’intellectualité laquelle, évidemment, en excluent les vrais intellectuels qui ne se préoccupent même pas de savoir s’ils sont des intellectuels ou non mais s’occupent à produire des idées et des connaissances.

Ces vrais faux intellectuels sont justement ceux qui s’empressent toujours de décréter que d’autres ne sont pas des intellectuels. Ils sont faux intellectuels pour une raison simple : un vrai intellectuel ne peut pas ne pas reconnaître un intellectuel. Nul ne peut nier ce qu’il est soi-même. S’ils sont des intellectuels, ils ne peuvent pas nier que d’autres soient des intellectuels comme eux. S’il devait exister un seul critère intelligent de distinction entre l’intellectuel et le faux intellectuel qui ne soit pas méprisant ce serait celui-ci : est intellectuel celui qui ne peut pas nier qu’un intellectuel soit un intellectuel.

Être un intellectuel n’est pas une fin en soi : personne ne va à l’école et fait des études pour être vaguement un intellectuel mais pour être policier, boulanger, médecin, banquier, professeur, journaliste, avocat, etc., pour avoir un travail et gagner sa vie. Si vous êtes ingénieur et que quelqu’un qui n’est pas ingénieur vous dit que vous n’êtes pas ingénieur, qu’est-ce que cela peut vous faire ? Pourquoi cela vous énerverait-il ? Soit la personne est simplement malade soit elle est bête, dans tous les cas à plaindre plutôt, puisqu’elle s’attarde sur quelque chose qui n’a aucune importance ni pour vous ni pour elle !...

La langue

Mais la critique présidentielle de l’intellectuel porte sur un aspect précis (un et un seul) : l’attachement supposé de l’intellectuel à la langue qu’il parle, et à la façon dont il la parle. En vérité, lorsqu’on ne comprend pas ce que dit un intellectuel, ce n’est pas du tout la langue dans laquelle il s’exprime qu’on ne comprend pas mais le contenu ou l’idée exprimée qui renvoie à des connaissances ou informations pour être saisie.

Si l’on n’a pas soi-même déjà ces connaissances ou informations on ne peut pas le comprendre, même si l’on comprend la langue dans laquelle l’intellectuel s’exprime. Alors qu’il est possible de ne pas comprendre une personne si l’on ne comprend pas sa langue, c’est un déficit de connaissances et de culture intellectuelle qui empêche de comprendre un intellectuel. Il y a une différence entre ne pas comprendre un étranger qui vous parle dans sa langue que vous ne parlez pas, et ne pas comprendre un intellectuel.

La langue est secondaire dans l’activité intellectuelle, elle n’en est jamais la finalité mais le moyen, le véhicule, l’outil. L’inculte ou l’illettré n’est attentif qu’à la langue et à la façon dont l’intellectuel s’en sert, la manie, il n’entend que les mots, jamais les idées qu’ils expriment, mots qu’il trouve toujours plus « gros » que son propre intellect : l’expression tout africaine « parler un gros français » n’a pas d’autre signification. En d’autres termes, quelqu’un qui regarderait le doigt pendant qu’on lui montre le soleil avec ce doigt ne verra jamais le soleil, et donc ne le connaîtra jamais s’il ne l’a jamais vu. A force de s’attarder sur le dérisoire, on manque l’essentiel : ainsi se comportent ceux qui ne supportent pas les intellectuels…

« Lis » : l’injonction divine pour les musulmans qui savent pourtant leur Prophète illettré ne précise pas la langue dans laquelle il faut lire. S’il faut lire, indépendamment de la langue, c’est que quelque chose, un contenu ou message plus important, est écrit, gravé dans l’esprit de l’homme croyant, dans sa mémoire, et qui peut donc être lu même par les illettrés. Le philosophe dit : apprendre et connaître, c’est se souvenir…

Cela ne veut pas dire que la langue n’est pas nécessaire : comme tout outil, si vous ne la maîtrisez pas vous ne pourrez rien en produire. Vous ne pourrez jamais exprimer des idées profondes avec des « moi y en a pas comprend » ! Imaginez un boucher qui veut découper de la viande en quantité avec des couteaux émoussés sans tranchant. Une langue mal maîtrisée et pauvre ne pourra traduire et exprimer que des idées limitées, superficielles. Le discours intellectuel n’est pas un jeu. Aussi l’intellectuel ne « joue » -t-il jamais avec les mots et la langue comme on jouerait avec ses doigts quand on n’a rien à faire (se tourner les pouces !).

L’inculte n’est sensible qu’à l’esthétique (pas tant le beau que l’inutile ou ce qui décidément ne sert à rien). L’illettré est demandeur de ce qui, dans tout discours, sonne bien à ses oreilles et plaît. Comme le serpent, il aime la sonorité pour elle-même, laquelle suffit à lui faire redresser la tête ! Mais qui d’intelligent peut passer des années à user le fond de ses pantalons sur les bancs de l’école et des universités pour, comme une fin en soi, se mettre à jouer avec une langue et ses mots ? Les compétitions oratoires publiques ne sont pas une création ni le passe-temps favori des intellectuels…

La langue de l’autre

Plus encore : ce qui agace visiblement le président du Burkina Faso chez les intellectuels, ce n’est pas la langue en général, mais une langue en particulier qui serait « la langue d’autrui », dans laquelle ces intellectuels se complaisent. Une erreur de plus. Car il n’y a pas de langue qui ne soit pas de l’autre, y compris celle que nous croyons être la nôtre :

D’une part, si je suis Dagara, ce n’est pas parce que je suis Africain et Burkinabè que, pour moi, parler le Dioula ou le Mooré, et même le voisin Lobi ne serait pas parler la langue d’un autre ! Dioula, Mooré, Fulfuldé, etc. sont pour moi des langues de l’autre, pas les miennes ; et réciproquement, mon Dagara est pour ceux des Africains ou Burkinabè qui ne sont pas Dagara une langue de l’autre.

D’autre part, mon « propre » Dagara que je dis « mien » me vient d’un autre, d’autres Dagara plus ou moins proches : mes parents, mes ancêtres que je n’ai jamais rencontrés, que je ne connais pas ; pour être mes ancêtres ils ne sont pas moins, pour moi, de parfaits inconnus, des étrangers. Qui connaît ses ancêtres en un sens, qui leur a déjà parlé ? Qui connaît le premier Dagara qui a parlé ? Peut-être n’était-il pas Dagara lui-même mais Peul ou Gourmantché ! Il est plus autre que les voisins Mossis contemporains dont je parle la langue.

Saint Augustin, en racontant sa conversion religieuse, évoque des mots répétés venant de l’extérieur, d’enfants qui jouent, l’invitant à prendre et lire un livre (Le Livre) qui se trouve à ses côtés. En latin, Tolle, lege : prends et lis. Tout ce qui n’est pas naturel mais s’apprend vient toujours d’un autre. Apprendre, c’est d’abord prendre ; c’est-à-dire recevoir d’un autre. Toute culture (à tous les sens du mot) vient d’un autre.

Le culturel est un don de l’autre. Et aucune langue humaine n’est naturelle : si vos parents sont Dagara , et qu’ils ne parlent jamais le Dagara à votre naissance pour vous l’apprendre mais le Chinois, vous parlerez le mandarin sans être Chinois ; la langue Dagara ne sera jamais votre langue, elle sera la langue d’un autre, une langue étrangère ; le Chinois sera votre langue, pas le Dagara, bien que vos parents soient Dagara ; il vous sera plus propre et proche que le Swahili ou le Baoulé qui sont des langues africaines. Le champ de l’autre n’a pas de limites assignées, l’altérité est partout, donc aussi dans ce qui nous est propre : « Pour être soi, il faut lutter contre soi-même » (A. Césaire).

Jusque dans l’ordre divin : « Lis », dans lequel il semble ne pas s’agir de prendre et de recevoir de l’extérieur ou d’un autre (Lis, ce n’est pas : prends et lis), puisque ce qu’il faut lire est déjà disponible dans mon esprit, mon âme ou mon cœur. Toutefois ce que j’ai ordre de lire, en quelque langue que ce soit, en moi, n’est pas de moi, cela ne vient pas de moi ; ce n’est pas moi qui ai écrit en moi ; je n’ai pas gravé en moi ce que je dois lire, je n’en suis pas l’auteur, mais l’Autre, Dieu. De sorte que « Lis » et « prends et lis » reviennent au même, c’est-à-dire reviennent (appartiennent) à un autrui, à un autre, participent de la même altérité.

L’un (Lis) est donné à tous, aux lettrés comme aux analphabètes et illettrés car spontané, voire naturel ; l’autre (prends et lis) est une conquête, un travail de l’esprit et une culture qui ne sont pas donnés à tous mais aux seuls intellectuels : on peut naître riche, mais personne ne naît intellectuel, même s’il naissait de parents riches. Il faut avoir le courage, la patience et l’intelligence de prendre et lire (in-tolle-legere).

Si l’on peut être intelligent sans lire, il n’existe pas d’intellectuel qui ne lise pas. Et personne ne peut lire et comprendre ce qu’il lit sans une langue qu’il maîtrise, cette langue serait-elle la langue d’un autre. Mais une langue n’est pas un porte-monnaie dont on peut déposséder l’autre qui en serait le propriétaire, on ne peut pas voler une langue ; elle nous appartient dès lors que nous la parlons, à condition de la maîtriser justement et de bien la parler.

Le Mossi qui parle le Baoulé ne dépossède pas les Baoulé de leur langue (et vice versa). Une langue ne peut strictement appartenir à quelqu’un, être son bien exclusif, dès lors que d’autres s’en emparent et la parlent à leur tour. Ce qui s’apprend, le culturel, n’appartient à personne ! Aussi l’intellectuel ne peut-il pas être jaloux de la langue qu’il manie, au point de s’en vanter : si cette langue était le bien exclusif d’un autre il ne l’aurait pas apprise lui-même. Les biens culturels ne sont pas les biens de quelqu’un…

La langue de l’autre qui est colonisateur et impérialiste

On arrive enfin, ici, au Golgotha de l’impérialisme et du colonialisme, à leur lieu de crucifixion et de mise à mort. La cible des propos anti-intellectuels du président burkinabè à l’adresse de la jeunesse à Bobo nous le savons depuis le début, c’est le colonisateur impérialiste dont la langue est, pour nous Burkinabè du moins, le Français.

Alors il faut devancer une critique inévitable mais vaine : si je réagis à cette sortie du capitaine président du Burkina Faso pour la traiter d’erreur, c’est que soit je ne suis pas un intellectuel (ce dont je me fiche pour les raisons indiquées plus haut), soit je suis au mieux un intellectuel pro-colonisateur impérialiste (ce qui reste à prouver), un pro-français en somme, dans un contexte politique qui est tout à l’anti-impérialisme et à l’anticolonialisme au Burkina Faso et en Afrique de l’Ouest :

Mais, premièrement, le président burkinabè actuel lui-même n’inaugure en rien l’anti-impérialisme, et n’en a pas le monopole. Il s’aligne sur une opinion et une tradition anti-impérialistes existantes dont il n’est pas le guide fondateur mais un militant. Dans cet anti-impérialisme, il suit lui-même plus un mouvement qui le soutient qu’il ne le façonne et crée. Or, celui qui suit ne peut pas se passer de guides passés ou présents qui l’éclairent, et dont il s’inspire : ces guides éclaireurs ne peuvent être, en matière d’anti-impérialisme, d’anticolonialisme et de panafricanisme, que des intellectuels encore ; d’où l’inutilité et l’erreur d’ouvrir un autre front contre les intellectuels après celui contre les envahisseurs jihadistes !

Deuxièmement, le coup d’Etat du 30 septembre 2022 n’a certainement pas pour objectif d’installer une révolution anti-impérialiste panafricaine au Burkina Faso mais de reprendre le territoire national aux terroristes jihadistes. Je distingue nettement entre ces deux objectifs, parce qu’en soi la lutte militaire contre des terroristes ne fait pas d’office de quelqu’un un panafricaniste anticolonialiste et anti-impérialiste (et vice versa, il existe un anti-impérialisme terroriste) ! Ne confondons pas ces deux objectifs au risque de n’atteindre ni l’un (la révolution panafricaine et anti-impérialiste) ni l’autre (la reconquête militaire du territoire).

Revenons donc sur le rejet de cette langue de l’autre qui ne serait pas une langue comme les autres, ni d’un autre qui n’est pas n’importe lequel mais le colonisateur impérialiste, pour en indiquer les impasses et les conséquences que ce rejet entraîne pour les intellectuels et le panafricanisme :

1. Le président burkinabè utilise la langue de l’autre colonisateur et impérialiste, le Français, pour critiquer des intellectuels qui se complairaient dans la maîtrise de cette langue ! Il parle la langue du colonisateur impérialiste français au lieu de sa langue maternelle africaine pour discréditer les intellectuels qui seraient acquis à la cause du même colonisateur impérialiste…Aux jeunes qui l’applaudissent contre les intellectuels, le président ne parle aucune langue burkinabè locale, alors que la rencontre n’a lieu qu’entre Burkinabè : si entre Africains panafricanistes on n’entend pas parler une langue africaine mais la langue d’autrui pour…critiquer la langue d’autrui et ceux qui la maîtrisent, on en perd non pas son latin mais son Dioula ou son Mooré !

2. Le Burkina Faso anti-impérialiste et anticolonialiste, sous le président capitaine Traoré, a envoyé des athlètes burkinabè compétir en son nom aux jeux de la francophonie qui se sont tenus du 28 juillet au 06 août 2023 à Kinshasa (les victoires des athlètes ont fait la fierté du Burkina tout entier). Le Burkina Faso s’accepte donc comme pays « francophone » et adhère à une langue qui est la langue de l’autre colonisateur et impérialiste dont il fait sienne, le Français.

3. Si maîtriser la langue du colonisateur et bien la parler suffisaient pour ne pas être un intellectuel, alors les Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Cheick Anta Diop, Kwame Nkrumah, Julius Nyerere, Frantz Fanon, Mongo Béti et bien d’autres ne seraient ni des intellectuels ni des anticolonialistes ni des anti-impérialistes ni des panafricanistes ; car ils ont tous écrit dans la langue de l’autre colonisateur et impérialiste, en « gros français » pour les francophones ; un français tellement gros que des militants chevronnés mais illettrés les liraient sans rien piger ; tellement gros que peu de panafricanistes anticolonialistes et anti-impérialistes les ont lus et compris, se contentant de réciter leurs noms. Lisez ! Prenez et lisez !

Thomas Sankara ne serait pas le héros qu’il est puisque, tout militaire qu’il était, il maniait avec aisance et maîtrise la langue de l’autre qui est colonisateur et impérialiste…

4. Si la langue du colonisateur dérange et gêne autant, si elle est le mal, tout anticolonialiste et anti-impérialiste panafricain devrait s’attendre à ce qu’elle ne tarde plus à être remplacée à l’école et dans l’administration du pays que dirige le capitaine burkinabè. L’école et les universités ne serviraient plus à rien puisqu’elles fabriquent des intellectuels dont le Burkina n’aurait plus besoin.

Ou bien, puisque l’école est le lieu où l’on apprend, parler et manier du Français qui est la langue du colonisateur impérialiste, le président du Burkina Faso devrait ordonner la fermeture imminente des écoles et des universités. Les jihadistes nous y aident tristement déjà, en attaquant et brûlant nos écoles ! Il ne servirait à rien de rouvrir ces écoles qu’ils ferment par la violence, par rejet des valeurs dites occidentales qui sont celles des impérialistes colonisateurs.

5. Affirmer que les intellectuels deviendraient des « analphabètes » si la langue de l’école n’était plus le Français, langue du colonisateur impérialiste, mais une langue locale burkinabè Dioula ou Mooré) est une plaisanterie (l’auditoire a raison de rire, s’il n’approuvait pas la plaisanterie) ! Car, d’une part, les intellectuels, sachant déjà lire et écrire, n’auraient plus qu’à traduire leurs connaissances dans la nouvelle langue, à condition que celle-ci soit assez riche pour remplacer la langue du colonisateur impérialiste. Un médecin, par exemple, n’aura pas à reprendre l’école à zéro pour redevenir médecin si la langue nationale devenait le Dioula qu’il ne parle pas ; sauf si l’on veut désormais fabriquer des médecins locaux et développer une médecine qui n’aurait plus rien à voir avec la science médicale universelle. Chiche : qu’attendons-nous pour le faire ? Qui nous l’interdit ? Combien de coups d’Etat nous faut-il encore pour y arriver ?

D’autre part, en remplaçant la langue du colonisateur impérialiste par du Bobo ou du Mooré, non seulement vous ne transformerez pas magiquement tous les Bobos ou Mossis en les « bons » intellectuels que vous souhaitez, mais ce sont tous les autres Burkinabè dont la langue maternelle n’est pas le Bobo ou le Mooré qui seront encore plus analphabètes que les intellectuels. Vous allez donc devoir leur imposer une langue qui n’est pas la leur : les coloniser de l’intérieur. C’est sans doute pour éviter des maux internes plus graves pour la stabilité et l’existence même de nos Etats africains colonisés (guerres civiles et identitaires ou communautaires) que nos dirigeants se contentent de la langue du colonisateur comme un pis-aller ; et pour ne pas répéter à leur tour la colonisation impérialiste occidentale à l’intérieur de leurs Etats entre leurs populations…

6. Il existe pourtant des Etats africains dont la langue nationale et officielle n’est pas la langue de l’autre colonisateur et impérialiste : sans parler de l’Ethiopie qui n’a pas été colonisée, la Tanzanie de Nyerere en est un exemple. Les Algériens parlent Français, mais quand ils reçoivent les présidents de la France qui les a colonisés ils s’expriment en arabe.

Les Africains francophones de l’Ouest sont singulièrement les champions de l’anti-impérialisme et de l’anticolonialisme. Mais tous leurs « anti » se résument et se résolvent en grands discours intellectualistes, y compris les discours contre les intellectuels. Tout le monde est intellectuel en Afrique de l’Ouest quand il s’agit d’impérialisme et de colonisation, mais en même temps tout le monde s’accorde pour assimiler les intellectuels africains à l’Occident et aux colonisateurs impérialistes.

Pour être un « bon » intellectuel en Afrique francophone aujourd’hui, il ne faut pas parler « gros français », mais c’est en « gros français » que l’on aime entendre les contre-vérités qui charment, comme les serpents qui aiment le son de la flûte ; il ne faut pas lire, mais tout savoir de l’Afrique, de son histoire et de ses héros sans lire, par le seul fait d’être Africain (pas besoin de longues études pour connaître son histoire, être Africain suffit à tout connaître de l’Afrique) ; il ne faut pas réfléchir, mais « sloganiser » (pardon pour le néologisme), être une boîte à slogans…

Les Africains francophones de l’Ouest sont éternellement en lutte contre l’impérialisme et le colonialisme, mais, plus occupés à chercher avec QUI lutter qu’avec QUOI lutter, ils ne luttent que pour lutter. Minimisant les moyens de la lutte (dont l’intelligence et les actes qui l’accompagnent, puisqu’il ne suffit pas, dans une lutte, de foncer poitrine bombée sur l’ennemi ou l’adversaire), ils sous-estiment de fait la dangerosité des puissances impérialistes et colonialistes qui les dominent depuis des siècles et dont ils restent profondément dépendants…

8. Puisqu’il faut lire, prendre et lire, je termine par un texte d’une actualité étonnante qui est à la fois un appel et un conseil plus avisé d’Aimé Césaire, en 1935, à la jeunesse Noire :

« Les jeunes Nègres d’aujourd’hui ne veulent ni asservissement, ni assimilation, ils veulent émancipation. (…). Asservissement et assimilation se ressemblent : ce sont deux formes de passivité. (…). Emancipation est, au contraire, action et création. La jeunesse noire veut agir et créer. Elle veut avoir ses poètes, ses romanciers, qui lui diront à elle, ses malheurs à elle, et ses grandeurs à elle ; elle veut contribuer à la vie universelle, à l’humanisation de l’humanité ; et pour cela, encore une fois, il faut se conserver ou se retrouver : c’est le primat du soi. Mais pour être soi, il faut lutter (…). Enfin, pour être soi, il faut lutter contre soi : il faut détruire l’indifférence, extirper l’obscurantisme, couper le sentimentalisme à la racine. (…). Jeunesse Noire, il est un poil qui vous empêche d’agir : c’est l’Identique, et c’est vous qui le portez ». Ni identification à l’autre ni repli identitaire sur soi : c’est cela agir et créer…

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

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