Actualités :: Gouvernance/Coups d’Etat : L’Afrique est-elle malade de ses militaires ou de (...)

La persistance des coups d’Etat en Afrique est loin de laisser les citoyens africains, notamment l’élite, dans l’indifférence. Par divers moyens, dont des réflexions, ils ne se contentent pas de poser le débat, ils font des propositions de pistes de solutionnement. Par la tribune ci-dessous parvenue à notre rédaction, intitulée « L’Afrique est-elle malade de ses militaires ou de sa démocratie ? », l’ancien élu local et cadre de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), Jean-Léonard Bouda, fait son diagnostic de cette situation d’instabilité institutionnelle et projette des solutions. Tribune !

L’Afrique n’a ni mal en sa démocratie naissante ni mal à ses militaires. L’Afrique est victime des appétits voraces de l’occident sur les richesses africaines, du manque de vision des dirigeants, du peu d’indépendance de nos États et du manque d’éducation politique et citoyenne de nos populations qui appellent souvent les militaires dans l’arène politique.

La plupart des coups d’État réussis en Afrique ont eu lieu entre 1946 et 1991, pendant la guerre froide, une période d’intense rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétiques. Les années 80 ont été les plus tumultueuses.

Les crises actuelles apparaissent d’une tout autre nature que celles qui affectaient les États africains dans les années qui ont suivi les indépendances. Aux luttes idéologiques de la guerre froide ont succédé une double déstabilisation en raison de l’insertion à marche forcée dans la mondialisation économique, d’une part, et, d’autre part, de la démocratisation improvisée d’États sans moyens. Ces deux phénomènes ont abouti à délégitimer les constructions nationales naissantes et à rendre purement fictive la souveraineté de ces pays.

Par une ironie tragique, plusieurs phénomènes de nature très différente ont conjugué leurs effets déstabilisateurs :

-  la fin de l’affrontement Est-Ouest, qui structurait la géopolitique africaine ;

-  l’improvisation par les bailleurs de fonds d’une injonction démocratique mal maîtrisée (relayée par le discours de François Mitterrand à La Baule en 1990) ;

-  le nouveau cadre macroéconomique ultralibéral : privatisations sauvages, programmes d’ajustement structurel incohérents et drastiques, plans sociaux déguisés, exploitation éhontée de la main-d’œuvre, précarisation de l’emploi, prix dérisoires des matières premières et fraudes, mesures commerciales désavantageuses, etc. ;

-  les interventions sauvages des multinationales occidentales et de puissantes banques orientales ;

-  l’explosion de la dette qui n’a pas réussi à régler les soucis pour lesquels elle a été contracté ;

-  les visées de certains États africains (interventions du Burkina en Sierra Léone, Libéria, Cote d’Ivoire, … et activisme panafricaniste de la Libye, par exemple) ;

-  la déconcertante absence de culture générale de nombreux dirigeants politiques du continent noir avec son corollaire, le manque de vision ;

-  la corruption des petits et des grands fonctionnaires ;

-  le trafic d’armes ;

-  Le terrorisme, etc.

Autant de maux qui ont fini par faire s’effondrer un continent déjà bien fragilisé.
En plus de cela tous les indicateurs macroéconomiques, sociaux et sanitaires se sont dégradés depuis les années 1980, éradiquant les classes moyennes et suscitant de profondes tensions sociales. L’Afrique de l’Ouest s’est appauvrie : les produits intérieurs bruts se sont détériorés, la croissance promise par les bailleurs de fonds n’a pas été au rendez-vous.

Presque partout les salaires de la fonction publique sont versés avec difficulté. Le chômage ne cesse de croître. Les maladies dues à la mauvaise qualité des aliments (le plus souvent importés) se propagent et affectent gravement l’espérance de vie des populations (hypertension, diabète, insuffisance rénale…).

Tout se passe comme s’il n’y avait plus de « vie éthique » en Afrique. Il est très révélateur que la notion même de « bien public » a disparu des discours politiques et intellectuels (les révélations du récent procès du ministre Dabilgou sont éloquentes).

L’État ne représente plus rien aux yeux de la majeure partie de la population qui survit en se sentant trahi, abandonné par l’État. L’État ce n’est plus nous, l’État c’est juste l’élite politique et intellectuelle vomi pour avoir réussi dans un monde cruel. On souhaite de tout cœur alors que cette élite soit terrassée à n’importe quel prix et on applaudira n’importe quel militaire qui prendra les armes contre « l’État ». De fait, ne se sont « démocratisés » que les coups d’État. En lieu et place de toute volonté générale, il n’y a plus qu’un affrontement généralisé de volontés singulières.

En Afrique (notamment de l’Ouest), il n’y a plus d’États indépendants au sens politique du terme. Les indépendances dites formelles sont devenues abstraites. Aux yeux des citoyens, des dirigeants, des factions et des chefs militaires, la puissance étatique est devenue une fiction que l’on subit ou dont on cherche à tirer profit.
A tout cela est venu s’ajouter le terrorisme au nom de la lutte pour lequel tous les droits sont bafoués et l’éthique foulé du pied.

La survie des États africains dépend elle-même, et pour beaucoup, des intérêts des multinationales. Ces dernières, qu’elles soient européennes asiatiques ou orientales, ont soumis et dompté les appareils d’État. Elles ont profondément modifié la nature des États du continent, en en faisant des annexes ou des bureaux de contrôle. Cela a été possible grâce à la réduction de l’aide publique au développement qui a livré les États à l’appétit des grandes firmes (on se rappelle le bradage de Onatel à 144 milliards avec tous ses équipements, tous ses terrains et récemment la concession de l’exploitation du futur aéroport de Donsin).

Au total, les États africains se trouvent de plus en plus fragilisés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, d’un côté, et par les multinationales, de l’autre. C’est aussi cela, la « mondafrique », nouvelle forme de la francafrique ! La déstabilisation des États africains s’inscrit ainsi dans la logique d’un ordre mondial inégalitaire, qui discrédite par lui-même la chose publique.

Les coups d’État ont toujours été des calculs froids des avantages par rapport aux coûts. Les avantages sont fabuleux : pouvoir et accès illimité aux ressources de l’État. L’attrait d’un coup d’État, par conséquent, existera toujours (on pourra bien renoncer à son salaire de chef d’État puisqu’il y’ a bien des avantages incommensurables acquis par la cession de certains pans de l’économie aux multinationales). Les inconvénients potentiels (échec ou emprisonnement) sont probablement considérés comme gérables pour des acteurs militaires sans contraintes sous une administration civile. En bref, ceux qui montent des coups d’État militaires le font parce qu’ils pensent pouvoir s’en tirer à peu de frais.

Dans le cadre de la politique de non-ingérence de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), les putschistes n’avaient pas à se soucier des coûts externes. La pléthore de coups d’État pendant cette période démontre l’invitation ouverte aux prises de pouvoir militaires créée par cette posture. Le passage de l’Union Africaine (UA) à une politique de non-indifférence lors de sa création en 2000 a fondamentalement modifié ce calcul, soumettant une junte à une suspension potentielle, à des sanctions et à la menace d’une intervention militaire comme c’est le cas du Niger actuellement. Ces coûts ont été amplifiés par les sanctions des démocraties occidentales et des organisations internationales.

En traitant les coups d’État comme des moyens malheureux mais normaux de transférer le pouvoir en Afrique, les acteurs internationaux donnent par inadvertance aux putschistes un coup de pouce pour franchir la ligne d’arrivée et consolider leur putsch.

L’augmentation récente du nombre de coups d’État en Afrique (une tendance que l’on n’observe pas dans d’autres régions) reflète une diminution de la volonté des acteurs régionaux et internationaux de faire respecter les normes anti-coup d’État en Afrique. Cette situation est le résultat d’une confluence de facteurs, notamment une récession démocratique régionale, une inclinaison des organismes régionaux à négocier des compromis avec les putschistes, une réticence à organiser des interventions militaires et la distraction des acteurs internationaux par les crises internes ou internationale (fronde sociale, guerre en Ukraine). C’est pourquoi la réussite du coup d’État au Niger va sonner le glas à la démocratie en Afrique occidentale.

En bref, les acteurs internationaux occidentaux particulièrement jouent un rôle essentiel dans la validation des coups d’État.

La Russie a également soutenu activement les coups d’État en Afrique. Travaillant souvent par l’intermédiaire du groupe de mercenaires Wagner, Moscou a entretenu des relations étroites avec certains putschistes en échange de soutien politique de cession d’exploitation minière ou d’implantation en Afrique.

La démocratie naissante ne pourra prendre son envol, tant que les convoitises occidentales sur les richesses africaines passeront par la manipulation de nos gouvernements pour exploiter honteusement ces richesses aux profit des peuples de l’occident et de l’Asie et au détriment des populations africaines. Seule une éducation politique et citoyenne de nos populations parviendra un jour à l’édification d’une société africaine respectueuse des valeurs démocratiques, du respect du bien public et de l’envie de construire une société équitable, soucieuse de l’avenir des futures populations africaines.

Jean Léonard BOUDA
(bojeled@gmail.com)

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