Actualités :: Afrique : Troisième décennie du XXIè siècle, faisons nos jeux !

Youssoufou Ouédraogo analyse, dans cette tribune, l’impact des coups d’Etat sur nos pays. Pour l’auteur, les putschs tendent à déresponsabiliser les peuples qui, au lieu d’accumuler patiemment et intelligemment des forces pour faire face à toute éventualité, s’en remettent ou en appellent à l’armée. Lisez plutôt.

Aperçu

Dans l’histoire des coups d’État dans notre pays depuis l’indépendance, un seul a été perpétré contre un président civil : c’est celui du MPSR1 du L-C Damiba contre le régime du MPP et alliés de M. Kaboré. Tous les autres l’ont été de militaires à militaires. Sur les modes d’accès au pouvoir suprême sur un total de onze (11), six (06) l’ont été directement par coup d’état (est exclus celui de février 1974 qui était un coup de maintien, et non d’accès au pouvoir) ; deux l’ont été par élection (voie constitutionnelle), M. Yaméogo et M. Kaboré, respectivement par scrutin indirect (par l’Assemblée nationale) et par scrutin direct au suffrage universel. Deux autres l’ont été après soulèvement et insurrection populaires (L-C Lamizana et L-C Zida). Quant à celui de M. Kafando, ce fut par “élection restreinte”, selon une Charte à valeur constitutionnelle.

On peut en "pleurnicher" au regard du cas sénégalais, où le taux d’accès au pouvoir par voie non-constitutionnelle est de 0%, pour un pays qui a surmonté une rébellion sécessionniste armée. Et depuis quelques mois, des appels à insurrection et à putsch peinent à décoller, malgré la popularité certaine des appelants, et les violences inouïes qui les accompagnent. À contrario, on peut s’en consoler au vu du cas tchadien où, en dehors du premier président, Tombalbaye, élu en 1960, tous les autres accès au pouvoir l’ont été après rébellion ou putsch. On peut même oublier que notre pays tient actuellement le record d’Afrique des coups d’état réussis.

Et nous en sommes là : régulièrement dernier du monde pour les indicateurs relatifs à l’éducation pendant que les "anti-écoles" ont pignons sur rue ; et parmi les 5 derniers de l’Indice de développement humain (IDH). Ces données, largement documentées, correspondent à des aboutissements d’étapes de notre trajectoire, hors intention de responsabiliser/culpabiliser (uniquement) l’un et/ou l’autre de nos régimes successifs. L’interpellation fondamentale est que nous les avons "mérités", et les “méritons”, de par nos interactions de tous ordres et de tous genres .

Putschisme : appréhensions logiques

Au regard du scénario commun aux putschs, on ne peut éluder quelques appréhensions, négativement pesantes sur nos projections et insertions à l’Afrique et au Monde.

1 - Une fraction de l’armée complote et lance son coup d’état. S’il réussit à prendre les deux ou trois points névralgiques de la capitale, à commencer par la Présidence et la télévision nationale, il négocie en position de force, le ralliement des autres. Le peuple sans arme, parce que justement il possède (c’est ce qu’il croit) et entretient une armée, est considéré comme soumis et désactivé d’office, tenu "haut-les-mains" par un de ses propres gardiens (une fraction de son armée). Dans la plupart des cas, les autres gardiens rallient, officiellement pour “éviter des affrontements fratricides”. Pour des populations qui ne demandent qu’un minimum de sécurité et d’assurance politico-administrative, pour juste rêver et planifier un peu de leur mieux-être, c’est bon à prendre. On ne peut qu’en saluer la "hauteur" d’esprit, en espérant de toute force, que les ralliés restent définitivement liés par leur parole. N’empêche que c’est toujours, une “zone” de risque de guerre civile (Soudan), de partition plus au moins durable du pays (Côte d’Ivoire), de frayeurs pour les citoyens anonymes. Pour naïf et confiant qu’on puisse être, peut-on s’empêcher cette question ?

2 - Quelle sincérité vs calculs tactiques dans les ralliements des différents clans, dans des armées désormais politisées et, sur cette base, fractionnées ? Du moment où prendre le pouvoir par les armes n’est plus honni mais récompensé et héroïsé (en cas de réussite), on induit forcément une fragilité dans ces ralliements. Ils se rouillent et se dissolvent dans des néo-ambitions de pouvoir. Les risques de prochain putsch sont forcément pesants dans les esprits, dans les faits et les non-faits. Il en sera ainsi, tant que le putschisme restera banalisé, "propagandé" ou mieux, inconditionnellement héroïsant. Et pour peu que les auteurs aient accès aux bons codes de discours (ce qu’il faut dire ou ne pas dire pour se faire adouber), c’est l’hystérie (simulée ou réelle on n’en saura jamais). Et ça tombe bien : Sankara en a laissé à la pelle, de très bons et de très beaux.

3 - À supposer que le ralliement soit sincère (comme on veut bien l’espérer), motivé par la crainte réelle d’affrontements fratricides, il est plausible qu’à force d’en user et abuser, à un coup ou à un autre, elle cesse de fonctionner. Plusieurs pays sont déjà passés par là avec pour témoignages visibles, toujours des drames : rébellions et guerres civiles, le dernier en date étant le Soudan. Notre pays l’a aussi vécu avec le putsch dit du RSP en 2015, avec une implication populaire anti-putsch, et l’aurait aussi évité au dernier putsch, avec cette-fois-là, une implication populaire pro-putsch.

Alors, comment comprendre qu’un pouvoir déjà en place et certains de ses soutiens qui, on peut l’imaginer, souhaitent qu’il "dure éternellement" au pouvoir, défendent aussi ostentatoirement un “droit au coup d’état” et y incitent dans des pays voisins ? Comme s’il n’y avait plus d’armée chez nous, possiblement réceptrice de messages putschistes. Du reste, comment y voient-ils leur propre avenir au pouvoir, et la stabilité de leur pays, dont le territoire est déjà saucissonné, et sa continuité fonctionnelle, impossible pour cause d’attaques terroristes ?

Désorientation du sentiment d’appartenance

Les putschs tendent à déresponsabiliser les peuples, mais pas seulement. Au lieu d’accumuler patiemment et intelligemment des forces pour faire face à toute éventualité , ces peuples (ou des fractions significatives) s’en remettent ou en appellent à l’armée, en fait, à ses fractions complotistes, avides de pouvoir . Et pourtant, nos expériences nationales et dans d’autres pays montrent que cela n’a jamais tenu les promesses et les espoirs. L’épisode Sankara, bien sûr, reste positivement vivace, pour une bonne frange de citoyens, y compris hors de nos frontières. Mais loin de son engagement et sa valeur-modèle, c’est son apparat martial de capitaine militaire qui constituerait la première clé d’appréciation politiques d’une importante frange de citoyens de tous rangs et grades. Tant et si bien qu’elle voit dans n’importe quel putsch militaire (y compris des militaires “bedonnants” de milliards) une "révolution anti-impérialiste", un acte de "sauvetage" de l’Afrique. Et cela, même quand les trajectoires des putschistes et les signaux précoces ne collent pas.

Dans ces dispositions psychologiques et politico-sociales devenues vertigineuses, chez nous, depuis le dernier coup d’état, comment "allumer" et/ou entretenir le sentiment d’appartenance au pays, les engagements subjectifs aux devoirs et droits vis-à-vis de la nation ? Ce qui se passe sous nos yeux, insidieusement, tend à laminer et lézarder le sentiment d’appartenance AU pays, au profit de celui de l’appartenance DU pays à une tierce entité : armée et impérialisme (français vs russe) en l’occurrence, l’un devant nous débarrasser de l’autre, évidemment par putsch. Et opportunément, dans nos pays (mais ailleurs aussi) les justificatifs de putsch ne manquent jamais, Sankara nous a laissé de bons et beaux discours, et une image du treillis patriotique et anti-impérialiste. Les treillis félons et fantoches, parfois sanguinaires contre les populations, que notre pays a pourtant bien connus, eux, ont disparus des esprits comme par enchantement !

Incertitudes sociopolitiques paralysantes

Les incertitudes liées au putschisme ambiant et expansif sont paralysantes pour tout projet de développement citoyen (hors entrepreneuriat politique parasite de crises, justement en pleine expansion). Elles le sont aussi pour tout projet de construction d’une nation ou d’une supra-nation . Si le putschisme et les régimes militaires étaient la voie, on l’aurait su depuis tout le temps qu’on réussit des putschs et qu’on voit défiler des régimes militaires (voir figure ci-dessous).

Source : https://projects.voanews.com/african-coups/french.html

Après une tendance baissière au cours des deux décennies précédentes, un regain de putschisme semble se réinstaller : quatre (04) putschs réussis (Tchad, Mali, Guinée et Soudan) en 2021, sur 6 tentatives. Depuis 2022, trois autres coups, deux réussis au Burkina, et un en cours au Niger (juillet 2023), viennent s’ajouter aux statistiques.

A titre de comparaison, pour notre insertion au Monde, sur les cinquante-cinq (55) coups d’état, tentatives et incidents assimilés au XXIè s, quarante-et-un (41) ont eu lieu en Afrique, dont treize (13) dans le défunt G5 Sahel ; et ces 2,5 dernières années, il y en a eu six (06), quatre (04) équitablement répartis entre notre pays et le Mali, les autres au Tchad et au Niger (voir graphique ci-dessous).

Source des données utilisées pour le graphique : Wikipédia , consulté le 4 août 2023.

En ce qui nous concerne, en plus des rappels de début d’article, si on ajoute la situation sécuritaire (voir https://acleddata.com/data-export-tool/), on comprend mal (euphémisme) certaines priorités et postures officielles actuelles. Les données indiqueraient une rupture de linéarité, qui devrait être notre grosse préoccupation, celle qui mériterait toutes nos énergies.

Soit dit en passant, on ne peut pas écarter l’hypothèse que tout cela finisse par activer des désobéissances civiles (qui est de droit naturel, enfoui en chaque humain, avant d’être constitutionnel), par générer des révoltes et assimilées, avec des déterminismes populaires, et non complotistes. Mais c’est un autre sujet, un autre domaine d’incertitudes, avec ses opportunités et ses risques.

Pour terminer, l’incontournable "on fait quoi ?"

C’est là que se trouve le casse-tête : les contraintes de convergences d’un leadership alternatif, en dehors des Baobabs comme système de mobilisation politique épuisé d’espoir , dans un contexte volatile et incertain, propice aux hésitations, aux calculs politiques et aux calculettes politiciennes. Le potentiel et les départs de convergence sont régulièrement piégés, et/ou divergés dans tous les sens par les épreuves, dont les deux derniers coups d’état. En attendant…

1 - Devons-nous continuer à rester aveugle au fait qu’aucun de nos pays (ou Bloc) de référence, Russie et alliés, France et alliés, pays asiatiques ou sud-américains, aucun ne s’est développé ou affranchi dans le putschisme ? Peut-être pas dans des démocraties modélisables pour nous, mais c’est sûr, ce n’était pas dans le putschisme décomplexé et expansif, partant à l’assaut des pays voisins, et défiant le "monde entier". On est bien loin du putschisme passablement "honteux" de son inconstitutionnalité, négociant humblement des accompagnements et des durées de transitions avec les forces vives nationales.

2 - Puissions-nous oublier un instant le droit positif et ses formalités, et examiner aussi les coups d’état à l’aune du droit naturel, immanent et consubstantiel à la dignité humaine ? Quel modèle d’humanité peut être exprimé et projeté à la postérité dans une communauté nationale, lorsque le coup d’état, la force des armes, devient la voie d’accès à son pouvoir suprême ?

Youssoufou OUÉDRAOGO
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