Actualités :: Démocratisation et élections dans les États fragiles et en guerre : Une porte (...)

Dans cet écrit parvenu aux Éditions Lefaso, l’analyste Mathieu Bere du centre de recherche pour la paix et la sécurité au Sahel (CERPSS) parle de la démocratisation et des élections dans les États fragiles et en guerre. En se posant plusieurs questions sur le sujet, l’analyste parle par la suite d’une porte de sortie à mille inconnues. Lisez plutôt l’intégralité de son analyse !

Démocratisation et élections dans des États fragiles et en guerre : une porte de sortie à mille inconnues

La démocratie, dit-on, est en danger. Il est urgent de retourner à l’ordre constitutionnel, d’organiser des élections pour sortir de la crise. Nous avons entendu cela à propos de plusieurs pays africains en guerre ou confrontés à une crise politico-militaire. L’actualité africaine avec la récente série de coups d’Etat réussis ou avortés (Burkina Faso, Mali, Guinée- Conakry, Niger, Soudan, Sierra-Leone, etc.) repose une question fondamentale que l’on évite souvent : pourquoi tant de manifestations populaires en soutien à des coups d’Etat qui renversent des présidents « démocratiquement » élus ? Quand on est soucieux de respecter l’Etat de droit et les règles constitutionnelles et que l’on est conscient du coût des élections en Afrique et de ce que les coups d’Etat font perdre aux pays, on ne peut que les regretter.

Mais hélas, aux yeux des populations qui soutiennent ces coups d’Etat, ce qui confère la légitimé à un président, ce ne sont pas seulement les urnes, mais aussi sa capacité à répondre à leurs besoins de base. Ce qui importe pour les populations affamées, qui n’ont pas accès à l’eau potable, à l’électricité, à l’éducation, aux soins de santé quand ils sont malades, et à d’autres biens publics de base, ce n’est pas en priorité le mode de gouvernance (démocratie, monarchie, aristocratie, ploutocratie, et que sais-je encore), mais concrètement, ce que les gouvernants leur apportent comme satisfaction à leurs besoins de base, et comme solutions à leurs problèmes quotidiens. Privez une bonne partie de la population de nourriture, d’électricité, d’eau potable, et d’autres biens nécessaires à leur survie ne serait-ce que pendant quelques jours sans raison valable dans les pays dits démocratiques et vous verrez comment elles réagiront.

Si les populations ne sont pas manipulées et si à leurs yeux, le premier critère de légitimité d’un président se trouve dans sa capacité à résoudre leurs problèmes comme il l’a promis pendant les campagnes électorales, faudra-t-il revoir l’ordre des critères de légitimité des présidents en Afrique ? Mais s’il faut bénir ou laisser impunie toute tentative de coup d’Etat chaque fois qu’une partie de la population est insatisfaite de la gouvernance du régime en place, deux autres questions se posent : i) Est-on prêt à en assumer le coût ? et ii) que deviennent les règles de base que les citoyens se donnent à travers les Constitutions ?

A quoi servent les lois que nous nous donnons si nous nous permettons de les appliquer et de les violer quand on veut et comme on veut ?
Nous n’ignorons pas que la promotion de la démocratie et des droits de l’homme a été souvent utilisée, comme beaucoup aiment à le rappeler en Afrique, comme prétexte par de puissants acteurs extérieurs pour masquer la défense de leurs intérêts dans les pays dits en voie de développement.

Mais ici, nous voulons souligner la complexité et les enjeux du débat sur la démocratie et des coups d’Etat en Afrique. Pour situer le débat, rappelons quelques faits relatifs aux interventions militaires pour défendre la démocratie et les droits de l’homme, ou à la thèse selon laquelle les crises politico-militaires que vivent les pays en conflit passe nécessairement par des élections démocratiques qui permettent d’installer au pouvoir des autorités « légitimes ».

Le printemps arabe a déclenché en 2010-2011 une série d’insurrections violentes en Afrique du Nord et dans quelques pays du Proche-Orient (Syrie, Yemen, Bahrain), insurrections qui ont conduit à la chute ou à la déstabilisation de régimes plus ou plus autoritaires, dont ceux de Zine al-Abidine Ben Ali en Tunisie, de Hosni Mubarak en Egypte, et de Muammar Kadhaffi en Libye après de violentes confrontations entre les forces de sécurité et les insurgés pro-démocratie.

La chute et l’assassinat de Kadhaffi ont plongé la Libye dans le chaos de la violence inter-tribale et transformé un pays relativement stable et prospère en « un supermarché d’armes à ciel ouvert », comme disait Abdoulaye Bathily, représentant de l’ONU dans ce pays. Devenu un arsenal et un marché d’armes à ciel ouvert, la Libye est depuis lors une source d’approvisionnement pour des groupes islamistes, des rebellions sécessionnistes, et des trafiquants du Maghreb et du Sahel qui ont renforcé leurs capacités militaires et tentent depuis 2012 d’imposer leur projet de société en combattant l’ordre établi dans les États fragiles du Sahel. Ainsi, un des tristes revers des interventions militaires occidentales en Libye comme en Iraq et en Afghanistan est d’avoir déclenché des insurrections de groupes nationalistes armés avec des militants mobilisés sur une base idéologique islamiste.

L’heure est maintenant au « djihad » contre les infidèles occidentaux et leurs collaborateurs locaux, djihad soutenu par des trafics illicites transnationaux et le réseau international djihadiste.

Bien que la plupart des acteurs en Libye souhaitent tenir les élections et mettre fin à la crise qui déchiré le pays, la poursuite de la guerre et l’insécurité générée par les activités des milices, mercenaires, et divers groupes armés rendent difficile dans ce pays comme dans les pays du Sahel la tenue d’élections apaisées, libres, équitables et crédibles.

Comment organiser, en effet, des élections qui aient ces qualificatifs dans des pays où il n’y a pas toujours de consensus sur les conditions d’éligibilité des candidats, des pays où la constitution peut être modifiée ou suspendue par le régime en place sans se référer au peuple, et dans des localités où des groupes armés s’affrontent entre eux, des djihadistes s’attaquent aux forces armées nationales et internationales ?

Avec l’extension du réseau international djihadiste et le retour de la Russie en Afrique, une nouvelle guerre froide nourrie par des idéologies politiques et religieuses et par la compétition géopolitique entre grandes puissances risque de transformer les élections sur le continent en un cocktail explosif.

En Afrique du Nord comme au Sahel et dans le reste de l’Afrique sub-saharienne, le non-respect de règles consensuelles d’accès au pouvoir et de son exercice – quand de telles règles existent — ainsi que les controverses sur les critères de légitimité des tenants du pouvoir risque de continuer encore à diviser et opposer les Africains dans des conflits fratricides pendant longtemps, à moins que les conditions suivantes soient remplies :

Que chacun de ces pays trouve la forme de gouvernance démocratique qui correspond le mieux à ses réalités culturelles, économiques, et socio-politiques, une forme de démocratie qui donne satisfaction à la majorité de ses citoyens, et
Que les puissants acteurs extérieurs cessent de leur imposer un modèle de démocratie qui provoque des déchirures sanglantes.

N’est-il pas temps que les Africains et les Occidentaux soucieux de promouvoir la démocratie sur le continent se posent cette question : l’Afrique doit-elle se démocratiser nécessairement suivant le modèle occidental du multipartisme et de la dictature de la majorité surtout dans un contexte économique et culturel différent où une bonne partie de la population est illettrée, tend à vendre ses votes au plus offrant, et reste encore divisée par des conflits ethniques et régionaux ?

Quelle stabilité et quelle sécurité peut-on espérer promouvoir, à coups de milliards de dollars, dans des pays où la gouvernance est malmenée aussi bien par les acteurs internes qu’externes aux intérêts souvent divergents avec des implications désastreuses ? Serait-il temps de laisser les pays qui pensent qu’ils feront mieux avec une démocratie à leur manière s’y essayer et en tirer les conséquences ?

S’il y a une intervention militaire de la CEDEAO soutenue par l’Union Africaine et les puissances occidentales au Niger, pays qui recevrait le soutien du Mali, du Burkina Faso, de la Guinée Conakry et de la Russie, aboutirons-nous à une meilleure gouvernance et à une meilleure situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest, ou à un désastre sécuritaire, politique, et humanitaire plus grave ? Comment comptons-nous faire face à un désastre plus grave lorsque nous savons que nous avons de la peine à gérer la situation actuelle ?

Mathieu Bere
Centre de Recherche pour la Paix et la Sécurité au Sahel (CERPSS)

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