Actualités :: Burkina : Lecture critique de la décision de régulation du travail des agents (...)

Dans sa séance du 6 juillet 2023, le Conseil des ministres a, au titre du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, adopté un rapport relatif à la problématique des interventions des agents publics de santé dans les structures sanitaires privées. La perspective vise à permettre aux agents de santé du public d’intervenir huit heures par semaine dans le privé, soit en une journée, soit en deux demi-journées. Pour l’administrateur des services de santé et ancien directeur général du Centre hospitalier universitaire régional (CHUR) de Ouahigouya, Bassidou Saré, plutôt que de se lamenter, tous les acteurs du système de santé devraient pouvoir saisir cette opportunité pour offrir à la population burkinabè, un mécanisme pérenne et performant de prise en charge dans lequel chaque acteur joue pleinement son rôle. Nous vous proposons in extenso, la réflexion de l’auteur, Bassidou Saré.

Lecture critique de la décision de régulation du travail des agents publics de santé dans le privé.

La récente décision du gouvernement de la transition de réguler les interventions des agents publics de santé dans le secteur privé a suscité des réactions diverses. Entre approbations, pour ce qui est d’un coup de balai de la pourriture qui jonche nos structures de santé, et désapprobations, pour ce qui semble être une décision pas assez murie, les arguments des uns et des autres ne manquent pas, même si la pertinence n’est pas toujours au rendez-vous. Pour ma part, il convient de prendre un petit recul pour comprendre ce qu’est une structure de soins et analyser ensuite la portée de la décision dont l’application est forcément tributaire d’un paquet de mesures d’accompagnement.

Depuis bien longtemps dans la structuration des sociétés ou des communautés, la fonction de prendre en charge la santé est une question primordiale. Il y avait toujours un guérisseur, un sorcier, un savant qui savait comment aider les malades à guérir de leur mal. L’une des caractéristiques de ces personnes était d’avoir le cœur pur, de travailler sans chercher à gagner de l’argent ou des bénéfices et surtout donc d’être compatissant et bienveillant. En somme ces personnes se destinaient à l’amélioration de la qualité de la vie des autres sans surtout en rechercher autre satisfaction que celle de redonner le sourire à leurs patients.

L’organisation actuelle de la santé ou plus précisément l’organisation actuelle des services de soins au Burkina Faso est telle que de sévères dysfonctionnements sont visibles et que les malades en sont à se diriger vers des structures privées de soins lorsqu’ils en ont les moyens. C’est ce qui constitue la base du problème actuel en termes d’interventions des agents publics de santé dans les structures privées de soins. Mais il faut qu’on soit assez claire pour ne pas biaiser le problème :

1- Dans le contexte burkinabé actuel, aucune structure privée de soins n’a les capacités des structures publiques

2- Le dysfonctionnement constaté dans les services publics de santé sont dus à un laxisme dans la gestion, une incapacité à prendre les décisions idoines ou à porter de l’innovation, un manque de volonté à affronter les défis qui se posent et surtout une incapacité des dirigeants à s’assumer.

Certains ont souri à la lecture du premier postulat et pourtant c’est le plus évident : les structures privées n’ont pas les ressources humaines nécessaires pour animer leurs activités. Elles puisent dans le public surtout dans les rares cas où leur plateau technique est bien garni comme chez les religieux par exemple. On comprend donc que le privé fonctionne avec des ressources du public.

Pour n’importe quel manager sensé, le public doit chercher à rétablir les choses en l’ordre afin de maximiser ses capacités. Tel est le sens du décret que certains décrient à volonté. Finalement quand je me mets du côté des intérêts du service public, je ne peux qu’applaudir des deux mains cette décision d’autant que si elle est mise en œuvre, les populations défavorisées pourront beaucoup plus avoir accès à la ressource humaine qualifiée pour les soigner.

Quant au deuxième postulat, il constitue en réalité, pour peu qu’on admette sa pertinence, le credo sur lequel les problèmes actuels du service public de santé peuvent être résolus :

a. De nombreux comportements illicites des agents publics de santé sont connus des premiers responsables des structures. Pour la plupart de ces comportements aucune réaction appropriée n’est donnée, ce qui a pour inconvénient de créer de l’injustice parmi l’ensemble du personnel puisque certains ont le droit de… et d’autres n’ont pas ce droit. D’où le laxisme dont je parlais plus haut.

b. L’incapacité à prendre des décisions idoines découle du laxisme dans la gestion mais aussi des pressions diverses qui pèsent sur les différents directeurs généraux des hôpitaux publics. Il en résulte que les décisions innovantes pour endiguer tel ou tel problème prennent du temps à se mettre en place non pas parce qu’elles n’existent pas mais parce que chacun ayant peur de l’inconnu, les DG préfèrent ne pas prendre de risque d’expérimenter de nouvelles alternatives de gestion.

Ce bref rappel est juste pour rappeler l’essence des structures de santé en général et des structures de soins en particulier. Ces structures ne sont pas destinées à créer du « bénéfice » du moins dans la conception tant traditionnelle que moderne de notre peuple. En prenant un décret pour réguler la présence des agents publics de santé dans les structures privées, l’État ne fait que s’assumer ou assumer son devoir envers les populations en leur envoyant le message de sa disposition à faire de la santé pour tous une réalité au Burkina Faso.

Les agents publics de santé ont pour vocation de donner 100% de leur temps à leur employeur comme le stipulent les lois de la Fonction publique. L’absence de certaines conditions de travail dans le public (plateau technique, mauvaise organisation du travail, manque de motivation, etc…) leur offre des opportunités de venir en aide aux populations dans le privé, ce qui est…interdit du point de vue légaliste. Il s’en suit une sorte de jeu du chat et de la souris qui se développe avec en prime qui peut le mieux tromper l’autre.

Et plus ce jeu se poursuit, plus ses faces cachées et pernicieuses se montrent en plein jour : délaissement des activités dans le public, « détournement » des patients du public au profit du privé, racket de malades, etc…
Évidemment, les plaintes récurrentes de patients ne peuvent qu’aller crescendo et devenir une préoccupation réelle pour l’autorité et c’est pourquoi la mesure de régulation prise devrait être applaudie des deux mains.

D’ailleurs une structure privée qu’elle soit de santé ou d’un autre domaine qui se crée pour vivre sur le dos des insuffisances du secteur public est destiné à échouer car ses fondements sont faux.

Maintenant que le décret est signé, il vaut mieux pour les différents acteurs de se tourner vers l’avenir. Pour le privé de santé, il faut prendre ses responsabilités et bâtir des structures autonomes capables de fonctionner. Il dispose pour cela d’abord de leur capacité propre mais aussi d’outils comme les conventions, les partenariats avec le public dans lesquels chaque partie est véritablement gagnante.

Pour le public, la recette est en apparence simple : assurer les fondamentaux de l’organisation hospitalière à travers la mise en œuvre de la gestion administrative des patients et relever le plateau technique pour augmenter la production d’actes hospitaliers. Le reste c’est du management, de la gestion courante. En effet, la gestion administrative des patients dans sa conception initiale n’est appliquée dans aucun hôpital burkinabé (les exemples de Charles de Gaule et de Tengandogo n’ont pas fait long feu et sont pratiquement dans le rétroviseur actuellement).

Quant aux investissements, il faut noter que moins de 7% des dépenses de l’ensemble des hôpitaux publics sont destinées à l’investissement (mobiliers, matériels informatiques, logiciels, matériels de soins, etc…) contre plus de 93% destinées au fonctionnement. La part destinée au plateau technique est donc encore plus basse. Pour quiconque sait lire ces ratios, aucune performance ne peut se dégager dans ces conditions.

En conclusion, plutôt que de se lamenter, tous les acteurs du système de santé devraient pouvoir saisir cette opportunité pour offrir à la population burkinabé un mécanisme pérenne et performant de prise en charge dans lequel chaque acteur joue pleinement son rôle.

Bassidou SARE
Administrateur des services de santé
Ancien DG du CHUR de Ouahigouya
Lauréat de la Didacthèque internationale en management public (Université du Québec, ENAP, 2005)
Auteur littéraire

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