Actualités :: Kemi Seba ou le panafricanisme en eaux troubles

Héraut d’une Afrique qui veut se libérer des néocolonialistes de tout crin, star des réseaux sociaux et souvent très – voire trop – proche de Moscou, le Franco-Béninois Kemi Seba fascine et inquiète en même temps. Mais que veut-il exactement ?

Il semble parfois si sincère ! À la tribune à Moscou lors de la 2e Conférence parlementaire internationale Russie-Afrique (19-20 mars 2023), Kemi Seba a joué la carte de la franchise face à un parterre acquis à sa cause. Suprémaciste noir et président de l’ONG Urgences panafricanistes, Seba s’est fait connaître ces dernières années pour sa croisade anti-Françafrique.

En Russie, il était invité à parler du néocolonialisme, qu’il a bien évidemment pourfendu, mais a aussi appelé ses partenaires russes, chinois ou turcs à traiter d’égal à égal. « Lorsque l’on parle de néocolonialisme, on ne peut pas le limiter à une seule zone géographique. Le néocolonialisme est un problème mondial, prévient doctement Kemi Seba. Le néocolonialisme occidental est le problème nº1 de la planète, que nous combattons viscéralement. Mais il y a aussi parfois d’autres néocolonialismes dont on ne parle pas assez et qui sont pour nous, Africains souverainistes, tout aussi problématiques. »

Les Africains ne veulent pas changer un colon pour un autre

Devant des députés africains et russes, l’orateur a donc érigé le panafricanisme en boussole inaliénable. « Face à l’arrogance occidentale, beaucoup de pays ont décidé de se lever pour résister : la Russie, la Chine, l’Inde, la Turquie, l’Iran et d’autres ont décidé de s’opposer à la volonté hégémonique du système occidental. C’est donc au milieu de ces deux pôles, l’Occident d’un côté et les autres pays tels que la Russie et la Chine, que la guerre des mondes se déroule. L’Occident agit à visage découvert sur le terrain du néocolonialisme à travers ses ONG, ses bases militaires, la corruption des dirigeants africains ou son hégémonie culturelle. Face à cet Occident, d’autres partenaires viennent en se présentant comme des amis. La Russie notamment, la Chine aussi, en déclarant qu’ils veulent nous aider à lutter contre ce néocolonialisme. Et nous les en remercions. »

Mais à la tribune, il assure ne pas vouloir troquer un colon pour un autre. À qui veut-il faire croire ça ? En coulisses du sommet, loin des micros, Seba a surtout rencontré Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères en charge des affaires africaines. Probablement pas pour parler de l’accès à l’eau des paysans du Sahel ! Son discours souverainiste n’est en réalité qu’un écran de fumée destiné aux opinions publiques africaines. Et force est de constater – en voyant l’adulation que les réseaux sociaux ont pour Seba – que la recette fonctionne. Mais jusqu’à quand la supercherie durera-t-elle ?

Qui paye gagne

Sur le plan de la communication, rien à dire, tout est bien huilé. Le dicton disant que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » convient parfaitement à la situation. La Russie, qui cherchait à remettre un pied en Afrique après sa léthargie des années 1990-2000, a identifié les relais d’opinion qui faciliteraient sa tâche, comme Kemi Seba ou Nathalie Yamb. Avant de mordre sur le pré carré de Paris, Moscou s’est donc ingénié à promouvoir les voix antifrançaises… à coups de centaines de milliers de dollars, comme le principal intéressé vient d’ailleurs de le reconnaître lui-même !

La planche à billets a commencé à tourner en sa faveur entre octobre 2018 et janvier 2019. Kemi Seba a alors touché 440000 dollars pour ses activités, de la part de l’organisation paramilitaire russe Wagner : « On a demandé, que ce soit aux Iraniens, aux Cubains ou aux Russes, se défend l’activiste. On leur a dit : ‘On a besoin de ça pour des actions de mobilisation, on a besoin de ça pour les déplacements. On a une délégation de dix à quinze personnes qui se déplacent partout dans le monde, le bureau central de notre ONG. On a besoin de tel, tel, tel moyen.’ Les 400000 dollars qu’ils disent, c’est insultant pour nous, car en réalité, on a besoin de beaucoup plus grands moyens. » En 2019, les résultats sont immédiats. Le grand orateur est sous les feux des projecteurs lors du 1er Forum Russie-Afrique en novembre à Sotchi . Kemi Seba sera d’ailleurs de la deuxième édition en juillet prochain.

Le tremplin offert par Moscou et par Evgeni Prigojine, le patron de Wagner, portait alors un nom de code : « Projet Kemi ». Ces cinq dernières années, la Russie a donc pu compter sur lui. Si l’intéressé se défend d’avoir accepté ce soutien financier en contrepartie d’instructions précises, personne n’est forcé de le croire. « La compagnie conseille et informe Kemi Seba en lui fournissant du matériel de recherche, en développant une stratégie pour construire un parti politique panafricain, avec une représentation dans plusieurs parlements en Afrique, et en développant des ressources médiatiques », soulignait alors Wagner . Moscou n’est pas si différent des capitales occidentales quand il s’agit d’influence : quand on paye, on attend des résultats.

Des liaisons dangereuses

Cette stratégie d’influence russe vient d’être révélée par les Wagner Leaks du consortium de journalistes d’investigation d’All Eyes On Wagner. Et les informations sont consternantes. L’agent de liaison de Kemi Seba s’appelle Viktor Vasilev – aussi connu sous le nom de Viktor Lukovenko – et affiche un pedigree un peu particulier. Partisan de l’extrême-droite nationaliste russe, Vasilev a été condamné en 2010 à 8 ans de prison pour le meurtre d’un citoyen suisse. Les deux hommes se retrouvent sur de nombreux sujets, à commencer par la supériorité de leur propre race. Drôle de mélange ! Car Seba ne prône pas la paix entre les peuples, mais la supériorité des Noirs sur les Blancs ! « Kemi Seba est un suprémaciste, ose critiquer le journaliste sénégalais Racine Assane Demba.

Dans ses publications, Seba défend des thèses affirmant la supériorité de la race noire sur les autres et particulièrement la blanche. Il ne dit pas que "les Noirs ne sont inférieurs à personne". Il dit que "les Noirs sont supérieurs aux autres" et doivent se préparer à une confrontation pour affirmer cette suprématie. Avec lui, le racisme devient une banalité. » Est-ce vraiment de ce genre de discours dont a besoin l’Afrique ?

Pour appuyer ses diatribes, Kemi Seba a pu compter ces dernières années sur son « ami » Viktor Vasilev, devenu en très peu de temps le « monsieur médias africains » d’Evgeni Prigojine, le patron de Wagner. Sa première apparition décelable sur les réseaux sociaux remonte à 2018, à Madagascar, lors de la conférence du think tank de Prigojine, AFRIC. Avec qui pose-t-il alors fièrement ? Kemi Seba. Voilà qui n’est pas bon pour sa crédibilité de « non-aligné »…

Ces liaisons dangereuses n’empêchent pas Kemi Seba aujourd’hui de jouir d’une très grande popularité en Afrique. Bien au contraire. Ses amitiés russes lui ont aussi permis de devenir un habitué des plateaux de la chaîne camerounaise Afrique Média TV dirigée par Justin Tagouh, qui revendique atteindre 200 millions de foyers, dans près de 192 pays. Petite précision en passant : Afrique Média TV vient de signer un partenariat avec Russia Today.

Personne ne mettra en doute la sincérité de Kemi Seba sur le vœu de souveraineté qu’il fait pour le continent africain. Mais ses accointances avec les centres de décisions politiques russes et leurs relais d’influence et militaires sur le terrain – à commencer par l’encombrante milice Wagner – ne font que jeter de l’huile sur le feu. Une stratégie de pompier-pyromane qui n’aboutira en fin de compte qu’à de nouvelles sources d’affrontements. Il serait grand temps que nos frères africains ouvrent les yeux.

Salif Touré
Etudiant en relations internationales

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