Actualités :: Christophe D. Dabiré à François Warin : Décoloniser la colonisation

"L’Afrique au cœur ", c’est la réflexion de François Warin, ancien enseignant se philosophie au Burkina Faso, que nous avons publiée le 2 mai 2023 sur Lefaso.net. Dans cette "réplique", Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE, un de ses anciens étudiants, prend le contre-pied de son professeur sur ce qu’il faut penser aujourd’hui des bienfaits de la colonisation ou encore de la notion de ressentiment anti-français.

J’aurais pu reprendre le titre du texte de François Warin, en faire mien : « L’Afrique au cœur ». Mais, en tant qu’Africain, il paraîtrait suspect : proféré par la bouche ou la plume d’un Africain, il dissimulerait à lui seul, par les temps qui courent, une haine possible de l’Occident, des « Blancs », de la France en particulier. Aimer l’Afrique aujourd’hui, s’y attacher, pour un Africain c’est, vu de la France, haïr et détester la France. Comme si les Africains n’avaient d’autre choix que d’aimer la France qui leur aurait fait grand bien en les colonisant (cf. Warin sur les vertus de la racine latine ‘’colere’’ de la colonisation). Ou bien : ils n’auraient le droit d’aimer enfin l’Afrique, leur terre, qu’en aimant aussi la France qui l’a colonisée. Comment en sommes-nous arrivés là aujourd’hui ? Comment, surtout, (nous) en sortir ?

« L’Afrique au cœur » : j’ entends à la fois l’Afrique que l’on aime ou porte au cœur, l’Afrique qui donc touche, mais aussi l’Afrique qui est elle-même touchée, blessée au cœur. De la première Afrique, Warin ne semble l’aimer que colonisée, c’est-dire française ; de la seconde blessée par la colonisation, il ne pipe mot ou ne s’y attarde pas. Aussi paradoxal qu’il semble, ceux qui parlent le plus de la colonisation (les Africains) ne sont pas ceux qui, silencieux mais très entreprenants en Afrique, fondent leurs intérêts dans cette colonisation (les colonisateurs dont la France).

Il n’y a aucun sens à reprocher aux Africains de rester rivés et « accrochés » au passé colonial comme s’ils en étaient nostalgiques, puisqu’ils n’y ont rien gagné, et n’ont rien à y gagner. En même temps, quand ils tournent énergiquement la page de ce passé pour passer à autre chose, l’ex colonisateur les soupçonne et accuse de haine et de ressentiment à son égard.

Seul l’ex colonisateur peut rester accroché à ce passé dans lequel il fonde, légitime et assure ses intérêts. Pendant que les Africains de plus en plus entendent tourner la page de ce passé pour en ouvrir une toute nouvelle qui leur appartienne, la France persiste, par sa présence, à y enfermer l’Afrique qu’elle a colonisée et qu’elle garde comme le bébé, SON bébé qu’elle conserve après avoir jeté, par la « décolonisation », l’eau du bain, c’est-à-dire l’inacceptable de la colonisation. Elle respecte ainsi fidèlement le principe de la « permanence » que préconisait Thomas Carlyle contre le « nomadisme » dans les relations humaines dont celle entre le maître blanc et son serviteur nègre : il faut que la relation de dépendance soit « à vie »…

Pour les Africains dont je suis, la colonisation est un détail (oui un détail) dont nous n’avons rien à attendre, elle ne l’est pas pour la France qui ne peut pas se désintéresser d’une Afrique qu’elle porte au cœur de ses intérêts autant qu’elle blesse au cœur. Il nous faut alors décoloniser la colonisation, nous en libérer, cesser d’être dépendants du discours sur la colonisation, précisément parce que nous n’y avons aucun intérêt. Et décoloniser le colonisateur, le libérer de l’Afrique colonisée à laquelle il continue de s’accrocher.

L’Empire colonial que nous rappellent les Russes aujourd’hui

Warin a dans son texte rappelé, résumé et décrit ce que nous savons tous de cette situation qui est l’actualité même de la relation entre la France et l’Afrique. Mais le philosophe français qu’il est n’a pu s’empêcher (sans doute par émotion puisqu’il est question de « cœur ») de lier le sort de la France d’aujourd’hui, sa place en Afrique, et son propre destin personnel : la chute de l’Empire colonial français le « désespère, comme si elle signait, avec le déclassement de la France, un échec personnel, la défaite d’un enseignant (…) ».

Le philosophe aime donc la France, son pays, au point de s’identifier à elle. Il aime la France, cela est certain. Cela n’est pas interdit non plus, si la France qu’il aime n’était pas aussi l’Empire colonial dont il ne fait pas le deuil. Or c’est précisément cet Empire disparu, mais qui semble résister à sa disparition en Afrique singulièrement, que les Africains de plus en en plus détestent, dénoncent, combattent et rejettent aujourd’hui…

Mais pendant que Warin désespère de la chute de l’Empire colonial français en Afrique, il place son espoir dans les intellectuels africains, précisément burkinabè, pour dénoncer les mensonges des mercenaires russes que certains pays africains accueillent sur leurs sols pour remplacer les Français : « Un peu de patience, des intellectuels burkinabè ont déjà pris la relève et sont prêts à démonter les contre-vérités que les mercenaires russes ne cessent de diffuser ».

Warin nous présente inégalement deux Empires : le double empire russe, celui des Tsars puis des bolchéviques dont le « psychopathe » Poutine, écrit-il, est « incapable d’assumer la disparition » ; l’autre est l’Empire colonial français dont la chute le « désespère ». L’un, le russe, est à oublier , et sa disparition devrait être irréversible ; l’autre, le français, ne devrait pas disparaître ou, quand il disparaît, être retenu dans la mémoire et la nostalgie.

Autrement dit, aux Africains et contre les mercenaires russes, Warin demande exactement ce que lui-même, en tant qu’intellectuel et philosophe français, s’abstient de faire, par amour pour la France : dénoncer les contre-vérités et les méfaits de la colonisation. Comme si le principe qu’il énonce : « contre la raison, il n’y a pas de recours », ne valait pas également quand il s’agit de l’Empire français et de la France
La raison ne peut en effet admettre, en même temps, et la nostalgie de l’Empire colonial français, et la dénonciation des mensonges et violences des mercenaires russes en Afrique. Comme si l’Empire colonial ne témoignait d’aucune violence, d’aucun mensonge, d’aucune propagande.

Au contraire, nous semble-t-il, c’est même précisément parce que cet Empire a dû lui aussi laver bien des cerveaux et fait croire des contre-vérités sur les Africains devenues des croyances indéracinables que même des intellectuels et philosophes comme Warin ne retiennent aujourd’hui que « le rôle positif » de la colonisation française des Africains. Beaucoup de ces Français qui ont grandi sous l’Empire colonial semblent n’avoir rien vu ni connu du tout de violent et de brutal, voire d’horrible contre les populations africaines. Tout était bien dans le meilleur des mondes, celui de la « culture ». Voilà pourquoi ils ne supportent pas aujourd’hui le spectacle de la France que des Africains « remercient » et chassent.

Ces Français, même grands intellectuels et philosophes, peuvent-ils nous en vouloir de recourir à la raison, c’est-à-dire à l’intelligence et à la pensée dont ils sont les premiers à se réclamer ? Car les délires sont légion des deux côtés, africain comme français. La prétendue « haine de la France » est sans doute exagérée à souhait si l’on compte le nombre des Etats africains qui continuent d’avoir « besoin » de la France, et qui l’ « aiment », voire en sont dépendants comme de leur béquille.

Les mêmes Africains que l’on dit haïr la France meurent par centaines dans les mers pour venir travailler et vivre en France et en Europe. Aucun « tirailleur sénégalais », non plus, ne regrette aujourd’hui d’avoir combattu pour la France coloniale, malgré les humiliations et les tracasseries de l’Administration française autour de leurs pensions…
Dans le même temps, lorsque le président Macron parle d’ « indépendance » et de « souveraineté » des Etats, dont celle de la France vis-à-vis des Etats-Unis qui n’ont pourtant pas colonisé la France, on croirait entendre les Africains que la France a elle colonisés. Toute l’Europe civilisée, dont la France, s’indigne à juste titre, contre l’invasion et les massacres des Russes en Ukraine, mais ne dit mot sur les restes humains coloniaux conservés dans ses musées :18000 crânes et ossements au musée de l’Homme à Paris, selon le New York Times…

La Belgique vend aux enchères des crânes africains et a conservé la dent d’un héros congolais (Patrice Lumumba) qui ne voulait que la liberté pour son peuple, qu’elle a assassiné et brûlé. A nous autres Africains, les horreurs des Russes en Ukraine et de Wagner en Afrique ne nous apprennent strictement rien de nouveau. Les Russes en Ukraine nous rappellent d’une certaine manière les colonisateurs européens en Afrique. Les Russes de Poutine en Ukraine sont encore les colonisateurs des empires coloniaux européens en Afrique. L’Histoire a décidément de la mémoire !

La bonne conscience et les bons sentiments des Européens et Américains d’aujourd’hui ne peuvent pas nous faire oublier qu’ils ont eux aussi envahi et pillé des peuples qui ne leur faisaient même pas la guerre, qui leur résistaient à peine, abandonnés à leur différence qui était leur unique crime. Imaginez un peu, hors d’Occident, sur des marchés africains ou non africains, aujourd’hui, au 21è siècle, des crânes d’Européens en vente, en toute impunité ! …

Des intellectuels et philosophes devraient entendre ces raisons des Africains si tant est qu’ils se soucient vraiment de la Raison pour s’y reconnaître eux aussi, et non s’en détourner au motif qu’elles viennent de peuples qui ne peuvent que haïr la France, l’Occident et les Blancs en général. Les Africains attendent aussi des Français la même intelligence que ce que ces derniers sont en droit d’attendre des Africains en lieu et place de la haine et du ressentiment.

Mais nous autres philosophes africains formés en France sommes orphelins d’une pensée française hier courageuse et vigoureuse, mais aujourd’hui remplacée par de petites pleurnicheries paranoïaques médiatiques et populistes qui tournent autour d’un imaginaire « grand remplacement » et d’un « racisme anti-blancs ». Le seul véritable « grand remplacement » dont nous ayons connaissance est intellectuel et interne à la France : passer des Derrida, Foucault, Althusser, Sartre, Lyotard, Deleuze, Bourdieu, Balibar, Rancière, Badiou, Lacoue-Labarthe, Nancy, etc. à des intellectuels animateurs de télévision qui sont, comme dirait Platon, des faiseurs de fables pour le peuple, et aussi des « prêtres » au sens nietzschéen : le prêtre ne porte pas toujours une soutane et une grande croix au cou, il est celui qui transforme le mensonge en vérité et le donne à croire comme vérité…

Le « mensonge millénaire »

Je doute alors que le mot de « ressentiment » que Warin emprunte à Nietzsche puisse être aussi simplement utilisé contre les Africains sans manipulation. Je suis même sûr et certain qu’une lecture plus révolutionnaire et attentive de Nietzsche trouverait aisément de la matière contre l’Occident et le « monde blanc » en général :
Que l’Homme blanc ne soit pas le premier Homme, cela n’est pas un délire d’Africains assoiffés de vengeance ; que « nous », Européens civilisés et modernes, soyons des « tard venus », et par conséquent des « dégénérés » et des « décadents », c’est Nietzsche qui le dit, en écrivant toujours les mots « décadent » et « décadence » en français. Peut-être est-ce ce qui aujourd’hui, sous la plume de Warin, se ressent comme déclin et « déclassement de la France ».

Que les décadents qui se disent aussi « les gens de bien » ne puissent pas survivre sans le mensonge, nous le lisons dans Nietzsche : « La condition de l’existence des ‘’gens de bien’’ est le mensonge : - autrement dit, ne vouloir à aucun prix voir la réalité telle qu’elle est (…) ». Et nous savons que « le mal que font les gens de bien est toujours le plus malfaisant » : « Combien de sang et d’horreur se trouve au fond de toutes les ‘’bonnes choses’’ ! ».

Le mensonge de l’Homme blanc, occidental ou non (c’est ma thèse nietzschéenne, qui n’est pas celle de Nietzsche lui-même), mensonge aussi millénaire que celui du christianisme et de la morale ou encore celui de la vérité elle-même qui n’est, en vrai, que « la plus longue erreur » selon Nietzsche, mensonge que SONT le christianisme, la morale et la vérité, c’est d’avoir décrété et posé que l’Homme noir, parce qu’il a une couleur de peau différente de la sienne, n’était pas un Homme, ou était moins Homme :
« ‘‘Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas semblables à nous et les couvrir de nos injures’’ – voilà ce que promettent, en leur for intérieur, les cœurs de tarentules ». Qu’il existe aussi des tarentules africaines, soit des sans-papiers expulsés de France, soit des victimes de la « lepénisation » et de la « zémourisation » des esprits » en France, soit encore des Africains déçus et aigris de ne pouvoir rejoindre « l’Eldorado européen » pour y vivre, etc., on ne doit pas l’exclure. Mais le mot « tarentule », puisque Warin aime l’étymologie, vient de Tarente, une ville italienne, pas de la brousse africaine…

Ce mensonge millénaire qui dure encore, la philosophie en est abondamment contaminée. Ce mensonge qui « a déjà fait un mal infini » n’est en rien interrompu par la démocratie occidentale, les droits de l’Homme, les lois contre le racisme et contre les discriminations. Ce mensonge continue de tuer et d’asphyxier des Nègres dans « la plus grande démocratie du monde » ; il hurle en cris de singes dans des stades de football européens ; de l’Amérique de toujours jusqu’à Joe Biden à la Tunisie de Kaïs Saeid, en passant par le Brésil de Jair Bolsonaro et les populismes européens, sans oublier l’Apartheid sud-africain, nous arrivent encore les échos dévastateurs de ce mensonge. Toute l’histoire de l’humanité roule sur ce mensonge contre l’humanité de certains humains, les Noirs, tous Africains…

Face à ce mensonge, des termes comme « racisme » et « négrophobie » sont largement insuffisants pour soutenir une lutte et une résistance. Si vous vous plaignez de « racisme », les racistes vous retourneront que c’est vous qui êtes racistes ! Si vous utilisez « négrophobie », vous risquez de ne pas tenir compte des rejets de Nègres qui ne relèvent pas pour autant de la haine (phobie) furieuse, méchante et violente. La couleur de la peau constitue le seul et unique motif pour lequel on peut rejeter un Nègre mais sans haine ni racisme. Cette couleur de peau ne fait pas une race. Le « je ne suis pas raciste » est toujours vrai en un sens, mais il n’exclut pas le rejet…

La colonisation de l’Afrique n’est donc, de mon point de vue, qu’un détail, qu’une goutte d’eau dans le vaste océan de ce mensonge du monde blanc contre l’Homme noir. Elle s’y inscrit. En elle-même, à elle seule, la colonisation des Africains est dérisoire, impensable, elle est sans intérêt : oser le dire en constitue proprement une critique radicale, une critique honnête de la colonisation qui, logiquement, ne doit pas donner l’impression d’en attendre quelque chose comme un intérêt, un droit, pas même le droit au pardon et aux excuses.

Attendre quelque intérêt de la colonisation n’est pas autre chose qu’être en demande ou en manque de colonisation, la désirer. La colonisation ne me manque pas. Ce qui est pensable, ou est à penser, c’est ce mensonge qui, lui, perdure. En ce mensonge gît la spécificité même de la colonisation de l’Afrique par les Européens.

L’homme du ressentiment n’oublie jamais, il est, écrit encore Nietzsche, l’exact contraire d’un « Mirabeau qui n’avait pas la mémoire des insultes, des infamies que l’on commettait à son égard, et qui ne pouvait pas pardonner, uniquement parce qu’il oubliait ». Français et occidentaux n’ont que trop de mémoire, ils n’oublient jamais qu’ils ont dominé, esclavagisé et colonisé les Africains, ils ne baisseront jamais la garde :
1) Ils ne demanderont pas pardon à des « inférieurs », à des plus faibles et pauvres ; la repentance est un « mal », LE mal par excellence (« Colonisation : le mal de la repentance » était le titre de l’enquête d’un hebdomadaire français en 2005, suite aux protestations des Antillais notamment contre « le rôle positif de la France outre-mer » de la Loi du 23/02/2005). Mais, à vrai parler, il n’y a strictement rien à attendre d’un pardon, d’une repentance, d’excuses qui laissent inapparent, voilé et donc intact le mensonge millénaire contre les Noirs…

2) La mémoire de la colonisation leur donne un droit voire un devoir de « présence » en Afrique. Toute la présence française en Afrique se fonde aujourd’hui sur ce droit de la mémoire (donc un droit que la France perdrait si elle oubliait d’avoir colonisé) qui censure tout devoir de mémoire considéré comme de la repentance et de l’autoflagellation. Les Africains sont sommés d’oublier qu’ils ont été colonisés par la France, pendant que la France doit au contraire garder mémoire de son Empire colonial pour maintenir sa « puissance » et la faire durer.

Autrement dit : « si ‘’nous’’ puissances colonisatrices oublions, les Africains se vengeront » ! La puissance des puissances coloniales tient ainsi dans la mémoire, elle est une puissance de la mémoire. Une mémoire qui craint la vengeance. Ne pas baisser la garde. Mais celui qui anticipe et craint la vengeance de l’autre à son égard ne peut pas être innocent ; même s’il ne l’avoue pas, il se reconnaît d’emblée auteur et coupable de quelques méchancetés voire d’horreurs indicibles, et donc déjà victime. La crainte d’une vengeance ne peut aller sans, au moins, une demie-mauvaise conscience…

Quelle puissance ?

Nous devons alors prendre au sérieux le mot de Warin sur le fait que la France soit aujourd’hui « remerciée » en Afrique, c’est-à-dire chassée : elle est la victime. Nous devons donc aussi penser cette nouvelle stratégie du ressentiment qui consiste dans la victimisation imaginaire de soi (la France) pour mieux nier la victimisation réelle de l’autre (les Africains). Victimisation imaginaire, puisqu’il n’y a pas de souffrance réelle à supporter, même pas celle de l’autoflagellation qu’aucun Africain sérieux ne demande d’ailleurs.

Le ressentiment, même de victimes imaginaires, consiste en une stratégie de la patience, de la ruse et de la mémoire, une politique de la durée, de la « permanence » du temps long, qui est aussi tout une politique au sens propre. Aussi n’existe-t-il pas de politique ni de stratégie africaines du ressentiment : des transitions politiques en principe éphémères et des explosions de colère sporadiques de quelques populations principalement ouest-africaines et sahéliennes ne font pas une stratégie de ressentiment au sens où l’entend Nietzsche. Le Mali, avant de « remercier » et chasser la France, l’a applaudie et lui a dit grand merci !

Ces Africains en colère contre la France ne disent pas qu’ils sont les « bons » face aux « méchants » Français. Le diraient-ils même, ils ne seraient pas crus. En revanche, les Français comme tous les occidentaux sont les seuls aujourd’hui à être crus même quand ils mentent, les seuls à avoir « le droit de mentir » sur les Africains, les seuls à avoir l’apanage de ce « pieux mensonge » qui fait figure de la vérité même. « Nous autres bons -nous sommes les justes », dit Nietzsche de « ces êtres souterrains gonflés de vengeance et de haine ». Nous sommes, disent-ils aujourd’hui, les seuls humains qui connaissent la valeur de l’être humain, sa dignité, et absolument les seuls qui disent la vérité en ce monde. Nous n’avons rien pillé de l’Afrique mais, par humanité encore, nous restituons des œuvres ancestrales aux Africains : comment peut-on restituer ce qu’on n’a jamais dérobé ou détourné ?...

Esclavage et colonisation sont des « res gestae », des choses qui se sont passées, et qui sont passées. Comme tels, ils participent du tragique de l’Histoire et de l’action humaine. Mais il n’y a de tragédie que lorsque l’action humaine la plus inhumaine est entièrement reconnue et assumée, c’est-à-dire affirmée —ce qui est autre chose que de n’en retenir et affirmer que le positif pendant que l’on reste aveugle et sourd devant le négatif.

L’optimisme sélectif et aveugle qui ne se préoccupe que du « positif » de la colonisation en fait une comédie plaisante par son happy end. Dans la comédie, en effet, souligne Aristote, « les personnages qui sont dans la fable les pires ennemis, comme Oreste et Egisthe, s’en vont après être devenus finalement amis, et il n’y a personne qui soit tué, personne qui tue ». Fin heureuse. Tout est bien qui finit bien. Pour qui ? Pour les colonisateurs, pas pour les Africains.

Hegel a donc raison de rappeler ce qui différencie l’héroïsme antique (Œdipe accepte toute la responsabilité de son forfait, se châtie lui-même comme parricide et comme coupable d’inceste, bien qu’ayant tué son père et partagé le lit de sa mère sans le savoir) de la lâcheté des modernes : « ferme, total et entier, le caractère héroïque se refuse à diviser l’acte criminel, il ne veut rien savoir d’une opposition possible entre l’intention subjective et l’acte objectif, alors que dans l’agir moderne chacun cherche à se décharger sur les autres, à se soustraire autant que possible aux responsabilités d’une faute commise ». La philosophie européenne et française qui s’est toujours reconnu des racines chez les Grecs devrait s’en inspirer pour penser et assumer la colonisation sans la diviser et trier en « bons » et « mauvais » côtés.

Mais cette fuite de responsabilité qui trahit comme une faiblesse de caractère et une faiblesse morale est justifiée, chez Hegel, par la tolérance et la bienveillance (nous ne connaissons pas toutes les circonstances de nos actions pour bien agir), donc par la morale encore ; ce qui confirme aussi bien le diagnostic nietzschéen d’une « décadence » de la modernité européenne : les vrais puissants ne sont pas d’aujourd’hui, ils sont d’hier, du passé et d’ailleurs, d’une époque où « la douleur ne faisait pas aussi mal qu’à présent ; c’est ainsi du moins qu’un médecin qui a soigné des Nègres a pu en conclure (…) La courbe de l’aptitude à la douleur chez l’homme semble en effet s’abaisser extraordinairement et tomber tout à coup dès que l’on a dépassé les dix mille ou dix millions de privilégiés de la super civilisation ». Comme par hasard (mais l’Histoire ne connaît pas de hasard si elle est aussi l’histoire de la Raison), quelle autre leçon le coronavirus vient-il de nous enseigner ?

La puissance véritable ne peut être militaire, économique et financière, si malgré une telle puissance l’on tremble d’une vengeance imaginaire et improbable des faibles et des pauvres ; si malgré elle l’on fuit la responsabilité de ses propres actes, quelles qu’en furent les intentions, bonnes ou mauvaises. Dans la mesure où la puissance « n’est pas cette vie qui recule d’horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même, qui est la vie de l’esprit » (Hegel), nous autres Africains croyons aussi à « la puissance prodigieuse du négatif » (Hegel). Encore faut-il penser le négatif comme négatif.

La puissance véritable serait donc celle de l’esprit, la culture (Bildung) qui ne colonise ni ne domine simplement et brutalement, de façon animale, mais se forme et se fortifie dans l’autre, dans le négatif, dans la mort, dans la souffrance et dans l’humiliation : davantage salut que sauvetage humanitaire, si « sauver (retten) n’est pas seulement arracher à un danger, mais libérer une chose, la laisser revenir à son être propre » (Heidegger). Le moins que nous autres Africains pouvons dire est que la colonisation ne nous a jamais sauvés en ce sens. Elle est même ce qui ne nous laissera jamais revenir à nous-mêmes…

L’Histoire n’est pas finie

En ce qui concerne la déception personnelle de François Warin, je ne saurai mieux le consoler et rassurer que de deux manières :
La première consiste à rappeler à l’enseignant qu’il a été et reste que l’échec, comme l’a souligné Freud par deux fois (1925 et 1937), fait partie du métier d’enseigner, indépendamment d’un déclassement ou non de la France, et indépendamment des compétences ou du génie de l’enseignant. Echec, parce qu’on n’est jamais assuré d’atteindre les objectifs poursuivis. Enseigner ou éduquer serait, comme soigner (art médical) et gouverner (art politique), un « métier impossible ». Impossibilité qui ne signifie pas qu’il faille renoncer à enseigner et éduquer, voire les mépriser, mais qu’au contraire cette activité est interminable, comme la cure psychanalytique ; on n’en finit jamais, et les résultats, bons ou mauvais, sont imprévisibles.

« C’est pourquoi encore cela demeure une grande chose d’être un enseigneur, renchérit Heidegger –et c’est tout autre chose que d’être un professeur célèbre. Si aujourd’hui –où rien n’est mesuré que sur ce qui est bas et d’après ce qui est bas, par exemple le profit—personne ne désire plus devenir enseigneur, cela tient sans doute à ce que cette grande ‘’chose’’ implique et à sa grandeur même ».

L’enseignant ne peut être déçu que s’il attend de ses élèves et étudiants qu’ils soient comme lui et qu’ils lui ressemblent, c’est-à-dire pensent comme lui. Tout comme un artiste voudrait, imitant Pygmalion, que son œuvre soit encore lui-même pour s’y contempler et s’aimer.
Citons ici le professeur Warin :
« Celui qu’enivre les fantasmes de toute-puissance et qui veut faire l’économie de la rencontre avec l’autre et du travail obscur de l’enfantement ne fabriquera jamais que des images ou des monstres dénués de puissance et de vie » (« Le sexe de l’artiste : le devenir-femme du sculpteur bamana », 1996).

Eh bien, en détournant Warin, cet avertissement vaudrait aussi, selon moi, pour le colonisateur : si par fantasme de toute-puissance il veut fabriquer ou produire des Africains qui non seulement parlent français mais qui, en plus, devraient penser français, il ne manquera pas de se détourner chaque fois qu’il regardera son « œuvre » coloniale pour s’admirer et admirer sa puissance ; car les colonisés ne sont pas de la pâte à modeler mais des êtres libres qui peuvent aussi bien dire merci à la France que la remercier ou chasser.

La déception fait partie de l’enfantement, on n’a pas toujours les enfants que l’on souhaite et désire, mais il faut toujours les aimer tels qu’on les enfante. Ils peuvent être malades, terribles, malformés, voire monstrueux. Ainsi les Africains qui réclament le départ de la France d’Afrique ne sont-ils encore que les produits de la colonisation française qui les a « cultivés » , fabriqués ou enfantés, ils ne sont pas les produits des Russes et autres Chinois.

C’est en français encore qu’ils « remercient » et chassent les Français : « La France dehors ! », « La France dégage ! ». Personnellement je ne saurai le dire en russe ni en chinois, si je devais le dire, ce qu’il faudra que j’apprenne aussi à dire si l’Afrique accueille Russes et Chinois en colonisateurs. Je me méfie autant des colonisateurs, ex et néo (aux néo-ex-colonisateurs), que des « partenaires » (mot devenu magique mais qui reste scandaleusement vide, car on peut y mettre tout le monde y compris les mêmes que l’on chasse : il suffit de les retenir ou rappeler comme « partenaires » !) si un partenaire est quelqu’un avec lequel l’on collabore et s’entend pour sucer les richesses de l’Afrique !...

Dès lors, n’y aurait-il rien à penser de ce que des enfants réclament d’autres pères (Russes, Chinois, Turcs, etc.) que leur père naturel ou biologique (La France) ? Et quel vrai bon père, quel géniteur se détournerait et s’enfuirait à la vue de ses propres enfants même monstrueux ou malformés, en criant au complot et à la haine ? Quel père digne assassinerait-il ses propres enfants terribles et monstrueux ?

Que les enfants ou produits de la colonisation comme « culture » (colere) se révèlent aujourd’hui littéralement « sauvages » et « incultes » ou « a-cultes » (sans culture) au point que leur père (la France) ne les reconnaît pas, au point que la France qui les a cultivés ne s’y reconnaît pas elle-même, n’est-ce pas la colonisation qui demande à être pensée pour se décoloniser ? Non pas décoloniser des Africains colonisés, mais décoloniser la colonisation elle-même et certainement aussi le colonisateur qui en est plus dépendant qu’il ne paraît. S’il n’était pas dépendant de la colonisation, il aurait depuis la « décolonisation » quitté l’Afrique. Les Africains du sahel ne sont pas en train de se libérer de la France, mais de libérer la France de la colonisation, de l’en détacher et décrocher…

L’autre manière de rassurer Warin (ou, peut-être, de le décevoir davantage) serait de lui faire remarquer combien c’est un non-sens de vouloir se venger contre la France colonisatrice, comme des vaincus le feraient contre un vainqueur, car l’Histoire n’est pas finie. Les footballeurs savent que tant qu’un match n’est pas terminé, des « remontada » restent possibles, sans qu’une remontada soit une vengeance. Le match de l’Histoire (qu’est l’Histoire) ne connaît pas d’arbitre qui en sifflerait la fin. Dans le Devenir du monde où rien n’est figé mais est en mouvement, se venger reviendrait à reconnaître des vainqueurs qui devraient éternellement dominer le monde comme des dieux, et des vaincus, damnés de la terre et de l’Histoire, maudits à subir tout aussi éternellement la domination des hommes et de la nature…

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE*
*Ancien étudiant de François WARIN à l’Université de Ouagadougou.
Auteur, à Strasbourg, d’une Thèse de Doctorat sur Heidegger et Nietzsche dont François WARIN a été membre de jury, à côté de Philippe LACOUE-LABARTHE (directeur de Thèse), Michel HAAR, Jean-Luc NANCY et Alain BADIOU.

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