Actualités :: Opinion : Des thèses fumeuses risquent d’exacerber la crise sécuritaire, (...)

Dans cette tribune, le journaliste Adama Ouédraogo dit Damiss revient sur les propos tenus par Idriss Ouédraogo, analyste et spécialiste de la communication politique, invité de l’émission 7Infos de la télévision BF1, ce dimanche 12 février 2023.

Il s’inspire des faits historiques pour contrecarrer son argumentaire.

Lefaso.net

A l’émission 7Infos de la télévision BF1 du dimanche 12 février 2023 animée par notre confrère Hervé Dapa, à la question « Gouvernance : Peut-on faire sans les partis politiques », Asseghna Anselme Somda, juriste, chargé de programme au Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) a fait le développement suivant :
« Je pense qu’on nous conduit un peu vers une sorte de dictature de la pensée unique, un terrorisme intellectuel inacceptable. Il est bon de laisser chaque Burkinabè opiner sur la manière de conduire les affaires de notre pays. Je raisonne de la manière suivante : lorsqu’il y a eu le coup d’Etat, personne n’a obligé le MPSR a d’abord adopté un Acte fondamental, ensuite à faire un attelage Charte-Constitution, à proposer un agenda de Transition dans lequel il est écrit noir sur blanc qu’on ira à des élections. Une fois de plus, je ne suis pas dans un électoralisme, élection pour élection.

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais il faut qu’on comprenne qu’on a pris des engagements. Maintenant il faut qu’on travaille sur le front sécuritaire de sorte qu’on ait un retour à l’accalmie afin d’organiser des élections. Quoiqu’on dise, les partis qu’on voue+ aujourd’hui aux gémonies, ce sont des enfants de la démocratie. On va tergiverser aujourd’hui et cela va déboucher un jour ou l’autre sur des élections et ce sont les partis qui vont y prendre part. Aujourd’hui on a un problème, une sorte de délégitimation des partis politiques qui est assez dangereuse. Même s’il y a beaucoup de choses à dire par rapport à leur attitude… »

Idriss Ouédraogo, analyste et spécialiste de la communication politique, qui piaffait d’impatience pour réagir a pratiquement interrompu Monsieur Somda pour lui apporter la contradiction. Et pour ce faire, l’expert en communication politique a fait référence à la France pendant la seconde guerre mondiale, à la vie politique à cette période de crise et aux exécutions de près de 10 000 personnes à l’issue de ce conflit mondial.

Pour Monsieur Ouédraogo, les partis politiques ne sont pas une fin en soi dans cette situation de crise sécuritaire. Pour ne pas trahir ce que l’invité de Hervé Dapa a dit, voici in extenso son argumentaire que nous avons essayé de retranscrire :
« …Les démocraties auxquelles vous faites référence, dites-moi, ce qu’était la France sous la deuxième guerre mondiale parce que c’est la plus grande crise. Est-ce que les partis avaient cela ? Lorsqu’à la libération de la France, il y a eu plus de 10 000 morts exécutés sommairement, parce qu’on a identifié des personnes qui étaient contre la Nation. Et cela, vous ne pouvez pas faire une abstraction. Prendre à la France son idéal démocratique et le replonger dans un pays qui traine.

La guerre mondiale n’a pas fait plus de quatre ans mais nous sommes dedans il y a plus de sept ans. Comment est-ce que vous pouvez continuer ce débat ? Je pense que le pouvoir est faible. Si nous sommes en guerre, que ce soit tout le pays qui soit en guerre. On ne doit pas avoir une zone de confort où on peut encore penser à un certain juridisme pendant que sur les autres bords, il s’agit de morts. Que la même personne vienne pleurer sur les morts et faire comme vous êtes en train de le faire, se plaindre de ne pas avoir de résultats. Qui fait les résultats ? Ce n’est pas que le militaire. Vous êtes les premiers à répéter que ce n’est pas une guerre du tout militaire.

Et la contribution de l’intellectuel, celle du sachant en droit vient subitement dire que c’est la Constitution qui elle-même dit que c’est le peuple qui est souverain. Le peuple, c’est qui ? C’est pourquoi je pense que les référentiels ne sont pas justes. Il y a une sorte de jazz où chaque instrument doit jouer pour qu’on imagine une certaine harmonie.

Ce qui est impératif, c’est la Nation et la Nation, c’est ceux qui s’expriment. Comme la rue que vous ne maîtrisez pas aujourd’hui faite d’analphabètes, de soi-disant analphabètes mais si vous écoutez leur raisonnement, vous savez qu’ils ont quelque chose qui se trouvait peut-être dans le cœur de De Gaulle, de Atatürk et dans tous les cœurs des révolutionnaires. Ce sont deux choses : une vision et un courage.

A quel moment, vous voulez impulser cela ? Le fait de connaître le droit ne fait pas de vous systématiquement le détenteur de l’Etat. La superficie du Burkina Faso n’a pas été déterminée par le droit. C’est par la force et le canon de l’autre, au prix de la sueur et du sang. A un moment donné, il faudrait que tous les fils du Burkina s’entendent là-dessus. Nous n’avons pas constitué le Burkina de notre vœu, nous n’avons pas arrêté cette Constitution mais elle nous a été imposée.

A un moment donné, il faut qu’on dise démocratie d’accord mais ce n’est pas la fin en soi. Toute la communication politique dont est tributaire ce que nous sommes en train de faire, commence par une philosophie politique. Il faudrait que tous les fils du Burkina aient la même philosophie politique, le même référentiel, sinon certains seraient en train d’arnaquer les autres. Vous ne pouvez pas cristalliser les uns sur le droit et vous savez qu’on est en situation de guerre. Dans tous les pays du monde, et même dans nos traditions, avant qu’on arrive dans cette modernité, comment ils se comportaient en situation de guerre »

Nous avons beaucoup d’admiration et de respect pour Monsieur Idriss Ouédraogo qui fait des analyses pertinentes sur les sujets d’actualité. Cependant, à moins que nous n’avions pas bien compris la pensée d’Idriss Ouédraogo sur ce sujet, nous pensons humblement que cette fois, il a fait une sortie de piste. S’appuyer sur l’exemple français pendant la deuxième guerre mondiale pour parler de la situation au Burkina Faso nous parait inapproprié et exagéré. Le contexte et la nature du conflit que nous vivons dans notre pays sont totalement différents de ceux de l’Hexagone entre 1939 et 1945.

La France était sous occupation allemande

Après une offensive de cinq semaines, l’armée allemande entre à Paris le 14 juin 1940 et fait plus de 100.000 morts dans les rangs français. L’objectif des Allemands est atteint : contrôler la capitale française, le siège de la démocratie, des droits de l’Homme et du libéralisme. Le drapeau tricolore est remplacé par celui du Reich et flotte désormais à la Tour Eiffel, à l’Assemblée nationale, au Sénat et sur des édifices publics. Des bâtiments sont réquisitionnés par les Allemands pour en faire leur administration. Adolf Hitler lui-même se déplace à Paris quelques jours après l’entrée de ses troupes dans la capitale française.

Le 17 juin, le gouvernement de Vichy conduit par le maréchal Pétain annonce aux Français que son pays doit cesser de combattre et demander l’armistice. Le lendemain 18 juin, le général Charles De Gaulle lance, depuis Londres, un appel aux Français à « s’unir dans l’action pour libérer la France » du joug allemand. L’appel de De Gaulle trouve un écho favorable chez des Français qui ont décidé d’organiser la résistance.

Deux camps s’opposent et s’affrontent désormais : les résistants et les collaborateurs des Allemands qu’on appelle les « collabos ».

Le raisonnement d’Idriss Ouédraogo consiste donc à dire que la guerre mondiale a duré quatre ans et pendant ce temps la France, pays de démocratie dont nous avons copié le modèle, a vu les activités des partis politiques freiner et on ne parlait pas d’élections. Par conséquent, le Burkina Faso qui vit une crise sécuritaire sans précédent depuis huit ans doit cesser de parler de formations politiques, de droit, de constitution et d’élections. Comment peut-on donc comparer la France sous domination allemande et le Burkina Faso d’aujourd’hui qui fait face au terrorisme au point de vouloir que les partis politiques mettent fin à leurs activités ?

Malgré le fait que le Burkina Faso ne contrôle pas une bonne partie de son territoire, les groupes armés ne sont pas entrés à Ouagadougou pour en prendre son contrôle et fixer leurs drapeaux à l’Assemblée nationale et sur des édifices publics. Le Président de la Transition, le capitaine Ibrahim Traoré, n’a pas signé non plus une armistice avec les terroristes. Iyad Ag Ghali, l’émir du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ou Abou al-Hussein, calife de l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS) ne sont pas rentrés triomphalement à Ouagadougou comme Hitler à Paris. Et quand les capitaines prenaient le pouvoir, personne ne leur a imposé quoi que ce soit, comme l’a souligné Anselme Somda du CGD à l’émission 7Infos de BF1.

Ils ont donné l’espoir au peuple en lui disant qu’ils vont libérer et sécuriser très rapidement le territoire et organiser des élections. Maintenant que l’on se rend compte que la tâche est plus ardue qu’on ne le pensait, on estime que l’élection n’est pas une priorité et qu’il faut d’abord libérer le pays des mains des groupes armés. Mais comme le dit Idriss Ouédraogo lui-même, « si nous sommes en guerre, que ce soit tout le pays qui soit en guerre. » Comment les partis politiques peuvent et doivent aller en guerre ? Leur façon d’aller en guerre, c’est de tenir leurs activités statutaires et donner leur point de vue critique sur la vie de la nation et la gouvernance.

De toute façon quand le MPP était au pouvoir, ce ne sont pas ses militants et sympathisants qui étaient au front mais bien les militaires et c’est sous le régime du MPP que les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) ont vu le jour et apportent une contribution significative à la lutte contre le terrorisme. Et aujourd’hui, le Président Ibrahim Traoré fonde un grand espoir sur les VDP en les recrutant massivement. C’est bien sur une trouvaille du pouvoir d’un parti politique que les capitaines comptent pour gagner la guerre.

Dissoudre la Constitution et instaurer un Etat d’exception
En suivant le spécialiste en communication politique, on a la faiblesse de penser qu’il fait le jeu des idéologues de la pensée unique qui veulent que tout s’arrête au nom de la lutte contre le terrorisme.

Lorsqu’il était un grand débatteur devant l’Eternel sur le plateau de la télévision BF1, l’actuel Premier ministre Me Appolinaire Kyelem de Tambela parlant du Mali a déclaré qu’il est favorable à ce qu’Assimi Goita fasse dix ans au pouvoir. Ainsi on peut se demander s’il n’y a pas toute une stratégie pour inoculer et faire germer dans l’esprit des Burkinabè l’idée selon laquelle il faut mettre entre parenthèse les élections et faire de la libération totale du pays la priorité des priorités. Personne ne peut pourtant dire à quel moment cette crise sécuritaire prendra fin.

Si les capitaines ne veulent pas des élections, il leur appartient de dissoudre la Constitution, d’instaurer un Etat d’exception et de gouverner par ordonnance. Ce serait plus logique. Sous la Révolution, il n’y avait pas de Constitution et le pays fonctionnait. Tant que la Loi fondamentale est en vigueur, les juristes vont se prononcer sur les questions de droit et les partis politiques doivent mener leurs activités. Mieux vaut d’ailleurs leur permettre de fonctionner dans le respect des textes que de les contraindre à agir dans la clandestinité.

Nous ne vivons pas une guerre mondiale

Si le contexte de la seconde guerre mondiale en France diffère du contexte burkinabè d’aujourd’hui, il y a également une différence sur la nature du conflit. La France vivait une guerre mondiale. Le Burkina Faso fait face au terrorisme avec des groupes armés dont l’arsenal de guerre se limite à des motos, parfois des pick-up et des kalachnikov avec quelques fois ou souvent des RPG7.

Globalement, en dehors du fait que l’ennemi utilise les embuscades et les mines, il ne peut pas en principe faire face à notre armée. Notre principal problème réside au fait que nous avons, d’une part mis l’accent sur le tout militaire et d’autre part, notre pays est traversé par des clivages très profonds qui ne favorisent pas l’union et la solidarité face à un adversaire sans foi ni loi. C’est en cela que résident nos difficultés.

On ne peut pas gagner une guerre avec une armée divisée et des populations qui s’entredéchirent avec des accusations les uns contre les autres. Et le fait qu’Idriss Ouédraogo ait parlé des exécutions des « collabos » en France après la seconde guerre mondiale nous a fait froid au dos parce que justement au Burkina Faso, cette idée est en train de prendre forme dans des forums de discussion et sur les réseaux sociaux.

D’abord, on tend à désigner une ethnie comme des terroristes au motif que beaucoup de combattants terroristes sont de cette ethnie. Ensuite, on désigne des citoyens comme étant des complices sur la base de leurs opinions. Et justement, c’est de cette façon qu’en France, on a exécuté des Français accusés d’avoir été des complices des Allemands. Même les femmes qui ont eu des rapports sexuels avec les Allemands ont été tondues. C’est ce qu’on a qualifié de « collaboration horizontale »
S’il est vrai que les « collabos » et la Milice ont commis des actes ignobles, l’épuration a été une période d’exécutions extrajudiciaires et de règlements de compte. Cette période fait partie des périodes sombres de l’histoire de la France.

Des discours se développent au Burkina Faso sur des sanctions exemplaires à appliquer à ceux qui sont accusés de pro-terroristes. On va jusqu’à traiter certains journalistes de complices du terrorisme. C’est ahurissant de soutenir de tels propos pour des divergences d’opinions dans un pays qui a arraché de haute lutte la liberté de presse et d’expression avec à la clé l’autodafé d’un journaliste, Norbert Zongo pour ne pas le citer.

Les cours et les tribunaux ne fonctionnaient pas en France pendant cette période. Il a fallu plus tard mettre en place les juridictions pour juger les « collabos ».
Mais au Burkina Faso, la justice fonctionne. Les juridictions sont en place et les magistrats à leurs postes. Les procureurs et leurs substituts sont à la tache au quotidien. Des procès ont lieu. En dehors de quelques villes où les acteurs judicaires sont en insécurité et les palais sont fermés, l’Etat de droit est en marche. On ne peut donc pas comparer la France sous occupation allemande et le Burkina Faso sous occupation terroriste.

Il faut donc savoir raison garder pour éviter de plonger davantage le pays dans la crise avec des thèses fumeuses qui ne sont pas favorables à la construction de la paix et de l’unité nationale.

Adama Ouédraogo dit Damiss
Journaliste

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