Actualités :: Réquisition d’or de sociétés minières : La guerre de communication a-t-elle (...)

Si le Burkina avait institué la constitution de réserves d’or par le partage de la production, il n’en serait pas à réquisitionner de l’or de sociétés minières. C’est la conviction de Jonas Hien, de l’Organisation pour le renforcement des capacités de développement (ORCADE), une ONG spécialisée dans le secteur des industries extractives. Il s’en explique dans cette tribune.

Le gouvernement de la Transition du Burkina Faso a pris un Arrêté le 14 février 2023 pour réquisitionner une certaine quantité d’or produit par certaines sociétés minières. Malgré un communiqué qui s’en est suivi pour clarifier l’Arrêté, les interprétations vont dans tous les sens. Cela se comprend aisément. Si tu n’es pas un averti de la question, même avec ce communiqué, on peut ne pas toujours comprendre les contours et enjeux de cette affaire. Je voudrais apporter ma contribution en espérant aider l’opinion nationale et internationale à mieux comprendre l’affaire.

En termes faciles, le gouvernement a eu un besoin d’or pour résoudre un problème urgent d’intérêt public. Si je me colle au contexte actuel, je dirai pour sauver le pays. Et il sait qu’il est plus facile de trouver de l’or avec les sociétés minières de production d’or dans notre pays. A travers l’Arrêté qu’il a pris, il dit aux sociétés minières concernées qu’il a besoin de tant de kilogrammes d’or. Pas en cadeaux ! Ce n’est pas la force non plus. Mais pour acheter. Le code minier du Burkina Faso, en son article 16, dit effectivement, que si l’Etat se trouve un jour très coincé pour une question vitale pour le pays, il peut réquisitionner l’or (en quelque sorte bloquer une quantité d’or donnée) pour acheter avec les sociétés minières.

Le même article 16 du code minier dit aussi que dans les mêmes conditions, le gouvernement peut réquisitionner des installations des sociétés minières. Dans l’un ou l’autre cas, cela doit se faire en entente avec l’entreprise minière concernée afin qu’elle ne se sente pas lésée comme si l’on voulait lui faire la force ou au besoin cela peut se faire devant des juridictions pour fixer les ententes (c’est au cas où c’est nécessaire d’aller jusqu’à ce niveau). En tous les cas, les sociétés minières doivent accepter la réquisition, puisque prévue par la loi, mais à discuter sur une juste transaction. Toutes les sociétés minières au Burkina Faso le savent puisqu’elles se réfèrent au même code minier pour réclamer leurs droits.

L’Arrêté de réquisition a créé beaucoup de questionnements. C’est normal, puisqu’on n’a jamais vu ça dans ce pays. Mais en réalité, nous sommes rattrapés par la légèreté avec laquelle on a géré le secteur minier pendant des années. On a eu tout sauf la vision dans ce secteur. Avec cette question de réquisition, la société civile boit son petit lait. Quand on n’écoute pas, ça donne ça. Quand on veut être amis des investisseurs, ça donne ça. Quand on ne voit pas loin, ça donne ça. Quand on voit pour soi-même et on ne voit pas pour l’Etat, ça donne toujours ça. En effet, la société civile avait dit qu’un Etat qui exploite une ressource comme l’or, ne dit pas à l’investisseur minier : « va affiner l’or, vend le, ramènes-nous l’argent de la vente et je prends ma part ». On avait donc proposé qu’il soit institué la pratique de partage de la production.

Le partage de la production signifie que le Burkina Faso prévoit dans ses textes miniers des accords ou contrats, entre l’Etat et la société minière en production. Cet accord tient compte des coûts et des risques associés à la mise en œuvre du projet minier sur toute la chaîne, en reconnaissant aussi que la ressource exploitée est la propriété de l’Etat. Sur la base de ces considérations, l’accord ou le contrat prévoit le partage des lingots d’or produits. Chaque partie prend sa part et en dispose comme elle l’entend. Ainsi, ça permettait au Burkina Faso de constituer une réserve d’or pour le pays (stocks d’or). Bien sûr, le partage de la production n’exclut pas les taxes et impôts que les promoteurs miniers vont payer mais tout sera bien étudié.

La proposition de la société civile était d’éviter la pratique actuelle qui consiste à laisser notre or partir hors du pays, sans aucun représentant de l’Etat qui suit, pour l’affinage, la vente et le rapatriement de l’argent. La pratique actuelle nous permet certes d’avoir quelques milliards et on croit que le pays gagne ainsi dans l’exploitation de l’or. Le partage de la production nous fait gagner plus et à plusieurs égards. En effet, un pays qui a une bonne réserve d’or est un pays fiable au plan économique, donc solvable. Avec l’or, le pays peut contourner le dollar, l’Euro, etc. Cela veut dire que si pour une raison donnée notre pays est sanctionné au plan international et on nous ferme toutes les devises, avec l’or, on peut contourner les sanctions ou des blocages, on peut arriver à acheter ce qu’on veut pour le pays. On aura aussi des pays amis qui vont nous vendre tout ce que nous voulons, contre l’or. On pourra ainsi arriver à sécuriser le pays et les populations sur plusieurs plans. L’or est un instrument de pouvoir économique et politique et c’est pourquoi le partage de la production dont nous parlons fait partie de ce qu’on appelle l’économie politique.

On nous avait envoyé balader, voir ailleurs avec nos propositions de provocation. On s’est laissé flatter, comme d’habitude, en nous faisant croire que si l’on prend les taxes sur les royalties (pour laisser les lingots d’or sortir pour l’affinage à l’étranger) plus la vente de l’or fin qui sortira de l’affinage, ils nous ramèneront des milliards. Et après, les autorités gouvernementales trouvaient une fierté de passer devant les caméras et micros des médias pour dire aux populations que l’or représente plus de 80% des exportations du pays. En fait, cela veut dire que nous avons une économie très fragile, donc pas diversifiée, puisque le jour où l’or va nous lâcher, on se retrouvera avec moins de 20% de produits économiques d’exportation. Avec ces milliards que l’on dit gagner, notre agriculture est toujours fragile. La bonne pratique aurait voulu qu’on investisse une bonne partie de ces milliards dans les secteurs comme l’agriculture et l’élevage qui constituent notre vraie économie et dans l’énergie, entre autres pour diversifier et consolider notre économie. Que NON.

Comme d’habitude, en son temps, on nous a combattus du côté des sociétés minières et du côté des agents de l’Etat et de certaines autorités sensés défendre l’intérêt du pays. Personnellement, en son temps aussi, j’étais retourné au cabaret, convaincu que l’histoire va nous rattraper tôt ou tard, car en la matière, ça ne ment pas. Voilà, nous y sommes.

Aujourd’hui, on est coincé. On a vraiment besoin de l’or. On est obligé de réquisitionner l’or pour les acheter. Un pays qui se dit pays minier et qui n’a pas un minimum de réserve d’or. C’est triste ! Il y a des pays qui ne sont pas de pays miniers mais qui disposent des réserves d’or qui dépassent l’entendement. Et c’est avec ça qu’ils nous dominent et arrivent à créer des obstacles à d’autres pays au niveau international. Si l’on avait institué la constitution de réserves d’or par le partage de la production on n’en serait pas là. Dans le domaine de l’exploitation du pétrole, le partage de la production de pétrole existe aussi, pour éviter des surprises le jour où le partenaire vous lâche et vous coupe tout, en termes de carburant. Ce que la société civile avait donc dit de faire et qui a été rejeté avec fracas, c’est dans ça qu’on vient de tomber. Voilà pourquoi on boit le petit lait. Malheureusement, ceux qui sont là actuellement à la tête du pays n’ont pas créé la situation mais sont tenus de vivre ce qu’on aurait pu éviter, si l’on avait mis l’intérêt du pays en avant depuis le départ.

Personnellement, je trouve que c’est une très bonne chose. Je suis même content. Ca va nous ouvrir les yeux. Pour les prochains textes sur le secteur minier, on saura désormais ce qu’il faut y mettre. On a passé le temps à faire plaisir aux sociétés minières en prenant des textes complaisants au prétexte que c’est pour maintenir les investisseurs, pour garder la clientèle, comme dirait un commerçant. En matière de défense d’intérêts d’un pays, il n’y a pas de sentiments. La preuve, parmi ceux qui gagnent en exploitant notre or, utilisent ces richesses pour soutenir d’autres pays en guerre à notre détriment. Ils n’ont pas mis de sentiments en avant. Les investisseurs connaissent bien ce que le Burkina Faso a dans son sous-sol. Aucun investisseur ne peut donc faire du chantage au Burkina Faso en disant qu’il va partir et nous laisser notre or. Rassurez-vous, même si l’on veut les obliger à partir, ce ne sera pas facile. Ils vont nous demander des clarifications à ne pas finir alors qu’ils ont bien compris, une façon de dire qu’ils ne sont pas prêts à partir. En tous les cas, « quelqu’un laisse, quelqu’un prend ».

Je suis persuadé que les sociétés minières ne sont pas contentes de cette mesure du gouvernement. Même si le gouvernement veut acheter l’or réquisitionné à un prix très intéressant, elles ne seront pas contentes de la mesure. C’est normal et légitime. Elles sont en droit d’avoir des craintes car elles ne savent pas si ça va continuer parce qu’elles aussi ont des clients à qui elles doivent livrer l’or. Quoiqu’on dise, elles sont plus intelligentes que nous. Elles voient très loin. Elles savent comment nous amener à créer des failles dans nos textes pour en profiter. C’est nous qui n’avons jamais su ce que nous voulons ou alors, on sait pour soi-même et tant pris pour l’Etat. Je suis persuadé aussi que ce n’est pas de gaité de cœur que le gouvernement l’a fait. C’est vraiment coincé. Et j’imagine que c’est dans le sens de la recherche de solution à la stabilisation du pays. Dans ce cas, les sociétés minières devront aussi comprendre qu’on a tous intérêt à un retour rapide de l’exploitation minière dans un environnement sécurisé permettant aux mines qui ont fermé pour raison de sécurité de reprendre leurs sites d’exploitation. Nous avons des frères et sœurs, employés dans les mines, qui sont actuellement en chômage. C’est une grande préoccupation. La réquisition doit être donc comprise dans ce sens.

L’orientation prise par les autorités actuelles n’échappera pas à toutes sortes d’interprétations sur cette affaire, parfois à dessein. On assistera certainement à une guerre de communication. Le gros hic est que dans cette affaire, cela peut être perçu comme une attaque aux intérêts français malgré les éléments de clarification que je viens de donner. En effet, le groupe Endeavour, qui est concerné par la réquisition de l’or se trouve être un groupe minier à capitaux français. Donc, avec la tension actuelle entre le Burkina Faso et la France, on tentera peut-être d’exagérer, en voulant faire croire à l’opinion nationale et internationale que le gouvernement est en train de faire main basse sur l’or des sociétés minières ou la force à des sociétés minières et que notre pays n’est plus fiable pour les investisseurs miniers.

Le gouvernement n’a même pas intérêt, pour deux raisons principales. La première est que tous les projets miniers au Burkina Faso sont aussi des projets de l’Etat. C’est pourquoi l’Etat burkinabè est actionnaire dans toutes les sociétés minières en phase de production, même si elles sont à capitaux étrangers. Donc, si l’on détruit ces projets miniers, on a détruit nos propres projets. La deuxième raison est que les projets miniers vont au-delà des recettes qui rentrent directement dans le budget de l’Etat. L’emploi des Nationaux, les opportunités de développement pour les communautés, les biens et services miniers qu’offrent les entreprises burkinabè, etc., sont plus importants pour le pays que les recettes directes dans le budget de l’Etat. Un gouvernement responsable n’a donc pas intérêt à retirer l’or des investisseurs à tout vent.

Mais, si la question est déportée sur un autre terrain parce qu’on a trouvé un sujet pour faire croire que le Burkina Faso n’est plus fiable pour les investisseurs miniers, il faut bien comprendre de quoi il s’agit. On ne peut pas réveiller quelqu’un qui ne dort pas, surtout s’il ronfle les yeux ouverts.

Jonas Hien

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