Actualités :: Lettre ouverte au nouveau gouvernement : Renforcer un mur ne le fait pas (...)

Dans cette lettre ouverte, Nicolas Sawadogo distille ses conseils au nouveau gouvernement du Burkina.

Le navire du Burkina Faso a suffisamment tangué sous la direction de différents capitaines qui se sont succédé au fil du temps, et l’histoire a voulu aujourd’hui qu’il soit sous votre direction. Il est connu que l’intégrité élève une nation et que la corruption la rabaisse. Les pouvoirs non issus des urnes sont les mieux placés dans notre contexte actuel pour incarner une gouvernance exemplaire allant dans le sens de l’intégrité car ils ne sont redevables à aucun électorat.

Alors, considérez votre responsabilité comme un sacerdoce ; pas le sacerdoce tel qu’il est mené aujourd’hui par certains responsables avec un certain pharisaïsme qui en rabaisse la valeur, mais le sacerdoce dans toute la noblesse de son sens originel. Appliquez une rigueur totale dans la gestion de la chose publique : la rigueur envers vous-mêmes d’abord. Un proverbe bien connu de chez nous dit que « si le couteau ne coupe pas son fourreau, il ne coupera pas autre chose ».

Il y a un discours incongru qui agace et même révolte ; c’est celui du corrompu qui fustige la corruption, celui du détourneur patenté de deniers publics qui parle de la bonne gestion des biens de l’Etat. La rigueur décrétée du haut d’un fauteuil présidentiel ou ministériel par un laxiste ou un boulimique prédateur des biens publics ne produira jamais des résultats satisfaisants. Par contre celle exercée sur soi-même s’impose verticalement aux autres.

Par ailleurs, il faut résister à la corruption du pouvoir car beaucoup de responsables politiques n’avaient pas de mauvaise intention au départ mais deviennent corrompus par les opportunités que donne le pouvoir. Lord Acton disait : « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompu absolument ».

La question suivante fut posée un jour au grand historien Charles A. Bead : « quelles sont les grandes leçons que l’histoire vous a enseignées » ? Il répondit ainsi :
« La première est que si la nuit est assez noire on peut voir des étoiles ; la deuxième est que les dieux rendent fou par le pouvoir celui qu’ils veulent perdre ; la troisième est que l’abeille fertilise la fleur qu’elle pille ; la quatrième est que les moulins de Dieu moulent lentement mais très fin ».

La nuit est assez noire au Burkina Faso actuellement. C’est l’occasion pour vous de briller comme des étoiles dans cette épaisse obscurité. Vos moindres actes de patriotisme et d’intégrité seront bien vus et appréciés à leur juste valeur dans cet océan de corruption généralisée. Evitez la folie du pouvoir pour éviter votre perte. L’étymologie grecque du mot ministre nous montre qu’il signifie serviteur (minister) au service d’un maître (magister). Soyez des serviteurs et que le peuple soit votre maître ; restez constamment à son écoute.

Un terme qui, de notre point de vue est à bannir de la gouvernance politique moderne est le mot « naam » en mooré, qui signifie chefferie ou royauté. Ce mot n’a de place que dans le pouvoir traditionnel. Dans la gouvernance politique moderne au sens étymologique du mot « politique », il est question de responsabilité et de service. On ne devient pas président ou ministre pour régner ni même pour s’enrichir, mais pour servir.

On s’enrichit dans les activités lucratives et la politique n’en est pas une. La vraie grandeur de l’homme politique, de l’homme tout court, ne se mesure pas à l’aune de la condescendance de l’ostentation ou de la richesse mal acquise, mais à celle de l’humilité et de la serviabilité. Celui qui nous lit actuellement, qu’il ferme les yeux un instant et se pose cette question : « qu’est-ce que je veux qu’on dise de moi à la fin de ma mission ? Que j’ai servi mon pays avec patriotisme et intégrité, ou que j’ai fait comme les autres, ou pire que les autres ».

Après avoir répondu à cette question, qu’il ouvre les yeux et s’engage résolument en toute âme et conscience dans le sens de la réponse qu’il s’est donnée. Gouvernez de sorte qu’à la fin de votre mission, quelle que soit la manière dont elle prendra fin, aucun de vous n’ait besoin d’aller se réfugier au Togo ou en Côte d’ivoire ou encore plus loin. Mieux encore, gouvernez de sorte que si un éventuel coup d’état se perpétrait contre vous (que Dieu nous en épargne), tout le peuple burkinabè sorte pour s’y opposer et vous réclamer, et non pour encourager les nouveaux putschistes.

Tout le monde reconnaît que la priorité du nouveau gouvernement est la sécurisation du territoire national. Mais c’est aussi le moment d’arrêter cette abeille qui pille le Burkina Faso. Il existe des accords impérialistes qui doivent purement et simplement être abrogés. C’est l’occasion pour nous d’arracher notre vraie indépendance, et sachez que c’est l’aspiration actuelle de toute la jeunesse, voire de tout le peuple burkinabè.

Les pouvoirs non issus des urnes sont les mieux placés pour relever de tels défis. L’âge de l’actuel capitaine du navire est un atout pour cela car la jeunesse, c’est l’audace, le goût du risque et le rêve, dit-on. Tu as déjà risqué la prison et même ta vie pour sauver ce pays. Alors ne laisse rien mitiger cet élan. Vise la lune et même si tu la rates, tu te retrouveras au moins au milieu des étoiles.

Notre indépendance véritable est un vrai chalenge et un impératif catégorique. Tous nos efforts de développement resteront sous coupe réglée et un pur leurre, tant que nous ne serons pas réellement affranchis. Même la problématique de l’insécurité actuelle est intrinsèquement liée à cette question d’indépendance. Ce qui s’est passé le 5 août 1960 n’est qu’un passage en coulisse du dominateur. Il nous faut une vraie libération et nous devons avoir le courage de l’arracher aujourd’hui à tout prix. Le moment est favorable et même très favorable pour cela.

Les moulins de Dieu ont moulu très lentement pendant de longues années, mais enfin le temps est accompli maintenant.
L’abeille veut à l’heure actuelle arracher à tout prix la partie la plus juteuse de la fleur et elle envisage des stratégies avec des complicités africaines ou nationales pour estomper toute dynamique émancipatrice. Pour l’en dissuader, il faut nouer un partenariat solide avec un pays dont elle redoute la puissance nucléaire.

L’argumentaire qui fait croire que nous pouvons vaincre le terrorisme par nos propres forces est un beau discours qui fait appel au sens de la responsabilité collective, mais ce n’est qu’un paralogisme trompeur. C’est se méprendre sur l’adversaire. Les vrais terroristes ne sont pas ceux qu’on voit. Derrière eux se trouve une entité rapace de loin plus armée, plus dotée d’appareils de surveillance et déterminée à se battre pour maintenir son hégémonie.

Le terrorisme est une invention de l’occident et dans le contexte actuel, il serait extrêmement difficile de le vaincre sans un partenariat avec une puissance nucléaire supérieure qui puisse l’intimider. Ce partenariat doit être conjugué avec une armée nationale unie, bien organisée, bien dotée et accompagnée d’une mobilisation communautaire dans nos villes et campagnes. Il ne faut surtout pas commettre l’erreur de demander de l’aide contre le terrorisme, de la part de celui qui l’a inventé et le nourrit : ce serait comme solliciter l’aide de ton rival pour conquérir le cœur d’une amante, celle même qui fait l’objet de la rivalité entre vous.

Je vous souhaite un plein succès dans votre noble mission tout en reconnaissant que cette lettre n’est peut-être qu’un encouragement au nouveau gouvernement qui est déjà engagé dans une vision pareille sinon meilleure. Mais comme renforcer un mur ne le fait pas tomber, alors c’est ma modeste contribution au renforcement du mur.

Nicolas SAWADOGO : sawadogon71@gmail.com

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