Actualités :: Solhan, Madjoari, et Seytenga : Comprendre les massacres des civils par les (...)

Dans cette tribune parvenue à notre rédaction, un citoyen attristé par l’attaque de Seytenga propose des pistes pour comprendre les attaques terroristes contre les populations civiles.

Le Burkina Faso vient encore d’être endeuillé par une attaque terroriste complexe coordonnée qui a couté la vie à une cinquantaine de civils, en particulier des hommes, à Seytenga, une bourgade située à environ 45 km de Dori à la frontière entre le Burkina Faso et le Niger. Dans la même localité, quelques jours auparavant, des hommes armés non identifiés (très probablement des militants d’un des groupes dits djihadistes qui opèrent dans la région des trois frontières) avaient tué 11 gendarmes et quelques civils, puis emporté des centaines de têtes de bétail.

Cette attaque ciblant non seulement le système de défense du pays mais aussi des civils non-combattants – une violation flagrante du droit international humanitaire –rappelle d’autres attaques : Solhan dans la province voisine du Yagha en juin 2021 (130-160 morts), l’attaque barbare, désespérée contre des civils qui a tué au moins 31 femmes le 24 décembre 2019 ; l’interception et le massacre des habitants (surtout des hommes) de Madjoari qui essayaient de fuir leur village sous contrôle des djihadistes (plus d’une cinquantaine de morts), des fusillades dans les marchés de Nagraogo (32 morts), Silgadji (39 morts), ou dans des lieux de cultes (églises et mosquées).

Ces attaques contre les civils sans défense sont parmi les plus meurtrières ; elles sont aussi celles que les groupes terroristes revendiquent le moins car ils savent que cela nuirait à leur image. Face à de telles attaques, des questions se posent : 1) pourquoi les groupes terroristes en général, et les groupes djihadistes en particulier qui disent officiellement combattre les forces armées du gouvernement, s’en prennent à des civils ? ; 2)comment savoir qui est exactement responsable de ces tueries ?, et 3) que peut-on faire pour arrêter, ou au moins réduire ces attaques contre des civils ?
Ce sont là des questions complexes dont la réponse nécessiterait une longue analyse que nous ne pouvons pas faire dans une tribune comme celle offerte par Lefaso.net. Mais, nous essayerons de partager quelques résultats de nos recherches ici dans l’espoir que cela jettera un peu de lumière sur de telles attaques et aidera à les prévenir.

1. Pourquoi les djihadistes attaquent des civils ?

Les recherches sur le terrorisme, un des sujets les plus difficiles de la recherche sur la paix et la sécurité internationale, s’accordent sur un point, malgré les divergences entre les experts : le terrorisme est essentiellement une tactique de guerre asymétrique à travers laquelle la partie la plus faible militairement agresse de façon indirecte son adversaire (généralement un gouvernement) ou cherche à faire pression sur lui pour obtenir des concessions politiques en utilisant stratégiquement des attaques violentes, planifiées contre des civils. Les terroristes le font dans l’espoir que les médias diffuseront la nouvelle et que cela leur permettra d’attirer l’attention du public au niveau local et/ou international pour faire reconnaître leur cause.

Les attaques contre les civils sont aussi pour les terroristes un instrument de contrôle social, en accord avec leur idéologie (par exemple l’idéologie salafo-djihadiste), qui permet de punir ceux qui n’obéissent pas à leurs exigences ou qui coopèrent avec le gouvernement et tous ceux qu’ils perçoivent comme ennemis en vue de dissuader d’autres d’imiter ces derniers.

Mais parfois, les attaques contre les civils ne sont pas directement motivées par l’idéologie des groupes terroristes mais simplement par le désir de gain financier, des raisons d’ordre psychologique, personnel, des règlements de comptes, des représailles, des raisons mixtes ou floues, ou le fait d’éléments incontrôlés par leur hiérarchie.

De même que les gens deviennent djihadistes pour de multiples et diverses raisons, de même il n’y a pas une seule raison qui justifie leurs attaques sauvages contre des civils même si le plus souvent ces attaques visent à discréditer les gouvernements en montrant aux populations civiles qu’elles ne peuvent pas compter sur ces gouvernements (« apostats ») pour les protéger. Dans une étude que nous finalisons, nous montrons plus en détail, a travers des analyses qualitatives et quantitatives complexes, le raisonnement qui, dans la plupart des cas, guide les djihadistes au Burkina et dans le Sahel ouest-africain dans leur violence organisée contre des cibles civils.

Cette étude s’appuie non seulement sur les résultats de recherches antérieures mais aussi sur des enquêtes et des interviews réalisés au Burkina et dans d’autres pays du Sahel. Par exemple, lorsque nous avons demandé aux répondants au Burkina pourquoi les groupes armés dits djihadistes attaquent certains civils et pas d’autres, 31% ont indiqué que c’est parce que ces civils soutiennent ou collaborent avec les FDS ; 20% pensent que c’est parce que ces civils refusent de les rejoindre et de le soutenir, tandis que seulement 14-17% pensent que les djihadistes attaquent les civils pour des raisons religieuses, par exemple, parce qu’ils considèrent ces civils comme des chrétiens ou de faux musulmans.

En réponse à la même question posée sous d’autres formes et avec des choix de réponse légèrement différents, les répondants majoritairement ont indiqué que les civils sont attaqués parce que les djihadistes veulent les contraindre à les soutenir ou veulent que les médias parlent d’eux (voir figure ci-dessous).

Quant à savoir plus généralement pourquoi les djihadistes attaquent le Burkina Faso, certains pays, et pas d’autres, les répondants dans leur majorité pensent que c’est parce qu’ils veulent contraindre le gouvernement à faire ce qu’ils veulent (31%), punir le gouvernement pour s’être joint à des puissances étrangères pour les combattre (20%), et enfin parce que le gouvernement n’essaie pas de négocier avec eux (19%).

Ces réponses ont été corroborées dans les entretiens approfondis par d’autres répondants. Elles vont aussi dans le sens des résultats de recherches effectuées dans d’autres pays comme le Niger et d’autres régions du monde. Maintenant, reste une autre question importante dont la réponse aidera les gouvernements dans leurs efforts pour lutter contre le terrorisme et protéger les populations civiles : qui est l’auteur des attaques contre les civils ?

2. Qui est responsable de tels massacres ?

L’attaque de Solhan avait été attribuée à des enfants de 12 à 14 ans, drogués, endoctrinés, et utilisés par Moujai Al Qaida, un groupe affilié à Al Qaida. Quant aux attaques de Seytenga, d’Arbinda et de Madjoari, elles semblent porter la marque de l’Etat Islamique dans le Grand Sahara, si l’on en juge par leur mode opératoire et la cartographie des activités de ce groupe.

Mais les données et les recherches sur le terrorisme à travers le monde nous apprennent que la plupart des attaques terroristes sont perpétrées par des auteurs dont l’identité est difficile à établir avec certitude. Sur environ 157.444 incidents terroristes enregistrés dans les différents pays par la base de données mondiale du terrorisme entre 1970 et 2015, les chercheurs, malgré tous leurs efforts, ont été incapables de dire exactement quel groupe terroriste spécifique étaient responsables de plus de la moitié de ces incidents. Les données montrent qu’il est plus difficile de déterminer l’identité des auteurs des attaques terroristes contre des cibles civiles, car de telles attaques sont rarement revendiquées.

Ce « dilemme de l’attribution », comme l’appelle Martha Crenshaw, persiste de nos jours malgré le raffinement de nos outils d’analyse.
Cela ne vaut peut-être pas toujours pour tous les cas d’attaques terroristes au Burkina et dans la bande Sahélienne, mais l’on conviendra qu’il est difficile de protéger efficacement des civils contre des bourreaux que l’on a du mal à identifier avec certitude, qui peuvent attaquer n’importe quand par surprise et s’évaporer dans la nature.

Cela explique en partie – sans excuser les défaillances de nos Etats – comment les différents gouvernements du monde ont de la peine à protéger leurs populations contre le terrorisme, même si la qualité des services de renseignement et de l’équipement des forces armées permettent à certains comme les USA, la Russie ou Israël de faire mieux que d’autres dans ce domaine.

Il est évident, dans ces conditions, qu’un gouvernement, quel que soit le niveau de sophistication de son système de défense, peut difficilement protéger des civils quand ceux-ci ne l’aident pas à les protéger en coopérant pleinement. Ayant bien compris cela, les groupes terroristes qui utilisent les civils comme bouclier humain et comme moyen de pression contre les gouvernements, font tout pour dissuader les civils de coopérer avec les forces de défense et de sécurité (FDS).

Tout comme le gouvernement, ils savent que sans le soutien et la coopération de la population, ils ne peuvent pas parvenir à leurs fins. C’est pourquoi ils punissent sévèrement les personnes et les villages qui refusent de les soutenir et qui coopèrent avec le gouvernement. Là se trouve une des clefs, mais pas la seule, pour comprendre pourquoi, ils attaquent parfois, de façon ciblée ou sans distinction, des habitants d’une localité donnée.

Globalement, en analysant les différentes attaques qui ont été enregistrées au Burkina et les pays voisins depuis 2015 jusqu’à nos jours, les revendications de certaines attaques et le mode opératoire de leurs auteurs, certains experts ont pu cartographier les groupes djihadistes suivant leurs zones d’influence au Sahel et ailleurs en Afrique (voir carte ci-dessous).

Pour le Burkina, on s’entend entre experts pour dire que l’Etat Islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM) opèrent dans les régions frontalières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali où ils attaquent civils et militaires, se combattent souvent, pillent, violent, et massacrent des populations civiles.

Sur ce sujet, le témoignage d’un élu local de Dori à propos du récent massacre de civils a Seytenga est éloquent : « Ils [disait-il en se réfèrent à l’Etat Islamique dans le Grand Sahara] ont une base près de Seytenga à la frontière nigérienne, où les postes-frontières ont été désertés (…). Seytenga est un carrefour du commerce transfrontalier, et c’est une commune stratégique, pour le marché du bétail comme pour les trafics divers des groupes armés terroristes. »

Ayant fait allégeance à l’Etat Islamique, les leaders et les militants de l’EIGS ont naturellement adopté certains éléments idéologiques et certaines pratiques de l’Etat Islamique, lequel est plus radical qu’Al Qaida et s’est illustré en Iraq et en Syrie par des attaques brutales contre les civils, y compris en crucifiant, décapitant, et brûlant vives certaines de leurs victimes civiles. Il y aurait beaucoup à dire sur ce que les djihadistes au Sahel doivent à leurs maitres à penser du point de vue idéologique et stratégie militaire. Mais tournons-nous vers notre troisième et dernière question : que peut-on faire pour mettre fin à ces massacres ?

3. Protéger les civils contre les terroristes : un casse-tête

Il faut le dire tout de suite : la technologie, l’équipement et la formation militaires peuvent certainement aider à protéger plus efficacement les civils dans les régions souffrant de violence terroriste. Mais, cela coute très cher, et ni des militaires bien formés et équipés, ni la technologie ne suffisent pour protéger les populations civiles contre le terrorisme à 100%. Même les gouvernements qui font mieux que les autres dans ce domaine n’obtiennent pas 100% de succès.

Cependant, nos gouvernements en Afrique pourraient mieux faire dans la lutte contre le terrorisme à deux conditions : i) s’ils s’attaquent courageusement à certaines défaillances structurelles, et ii) si les populations civiles, y compris les familles et proches des militants des groupes djihadistes, savent collaborer intelligemment avec l’Etat pour sauver leurs communautés et leurs proches engagés dans les groupes terroristes de cette violence meurtrière.

Aucun gouvernement n’a assez de ressources pour déployer des policiers, gendarmes ou militaires dans chaque village ou quartier des régions affectées par le terrorisme et pour protéger 24h/24 chaque civil contre les attaques terroristes qui le plus souvent se font par surprise. Reconnaitre cela humblement, ce n’est pas un prétexte pour excuser nos gouvernements et justifier leurs défaillances ; c’est simplement être honnête envers les gens.

Si donc, on ne peut pas s’attendre à ce que les FDS, en nombre limité et pas toujours bien équipés, puissent être partout pour défendre tout civil qui serait attaqué par surprise par un nombre variable de terroristes plus ou moins bien équipés, alors il reste trois options :

i)les gouvernements acceptent, tout en tirant les leçons de l’expérience d’autres pays, de négocier la paix avec les groupes djihadistes en commençant par les militants de base pour remonter vers les commandants de terrain, les dirigeants locaux et régionaux , et enfin les sponsors et leaders internationaux ;

ii) les civils s’organisent pour se défendre et aider les FDS à les protéger ; et
iii)ils prennent des précautions pour quitter les régions ou opèrent les groupes terroristes pour ne pas devenir leurs victimes et qu’ils s’installent avec l’aide du gouvernement et des partenaires internationaux dans des localités plus sures.

Cela évitera que les terroristes les utilisent comme bouclier humain ou comme moyen de pression sur le gouvernement et la communauté internationale. De plus, cela permettra aux gouvernements de déclarer les zones sous contrôle des groupes djihadistes comme zones de guerre et de coordonner leurs actions pour les mettre hors d’état de nuire.

Cependant, il faut le concéder, chacune de ces options a des limites. Par exemple, des études ont montré que la grande majorité des tentatives de négociation avec les groupes terroristes échouent et que les attaques continuent pendant et après les négociations (Cronin, 2009).

Enfin, au niveau structurel à long terme, il y a beaucoup de choses que l’on pourrait faire pour réduire les capacités de nuisance des groupes terroristes, mais cela suppose, au niveau régional et international, une forte volonté politique des différentes parties prenantes, la confiance et une franche collaboration entre elles. Malheureusement, cela est encore loin d’être le cas. Mais gardons espoir !

M.B., citoyen burkinabè attristé par le sort du Sahel

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