:: Stratégies d’adaptation des producteurs aux inondations dans le bassin (...)

KOALA Suzanne1, KARAMBIRI B. L. N. Chantal1,2, Guelbéogo Sidiki 1 ,SEYDOU Waidi3, DIPAMA Jean-Marie1
1 Laboratoire d’Études et de Recherches sur les Milieux et Territoires, (LERMIT), Burkina Faso
2 Institut des Sciences des Sociétés (INSS/CNRST), Burkina Faso
3Laboratoire Pierre PAGNEY Climats, Eau, Ecosystèmes et Développement
(LACEEDE), Bénin

Résumé

La pluie constitue le paramètre climatique le plus important surtout dans les pays sahéliens car elle conditionne la dynamique des activités agricoles. Cependant l’excès d’eau de pluie enregistré provoque des inondations préjudiciables aux activités humaines. Cette étude se propose d’analyser les stratégies locales d’adaptation des communautés aux inondations dans le bassin versant du Nakambé. La méthodologie utilisée est l’approche qualitative. Les résultats montrent que pour atténuer les effets néfastes de l’aléa d’inondation la population a développé des stratégies comme la réalisation des drains d’évacuation des eaux (91% des enquêtées), 79% des enquêtés pratiquent les labours en billons et les cultures intercalaires par 61% des enquêtées.

Introduction

Les effets du changement climatique affecteront beaucoup plus les populations rurales du Sud, particulièrement celles du Sahel, plus vulnérables et dépendantes des ressources naturelles, (Zoungrana T. P., 2010). Chaque nation doit en faire un sujet de préoccupation et développer des stratégies (au niveau local et national) qui lui sont propres pour faire face aux mutations induites par les changements climatiques, (Dimon R., 2008). A l’instar des pays de l’Afrique subsaharienne, le secteur agro-sylvo-pastoral au Burkina Faso constitue le secteur qui offre le plus de possibilités pour accélérer la croissance économique et assurer la sécurité alimentaire des communautés. Les populations du bassin-versant du Nakambé sont victimes des effets liés au dérèglement climatique entrainant des événements hydro-climatiques extrêmes dont les inondations. Plusieurs stratégies ont donc été mises en œuvre par les populations pour contrecarrer les effets des événements hydro-climatiques extrêmes dans le bassin versant du Nakambé.

1. Présentation de la zone d’étude

La zone d’étude est le bassin versant du Nakambé à l’exutoire de Bagré. Le Nakambé constitue l’un des grands fleuves du Burkina Faso. Sur le cours d’eau du Nakambé sont érigés des ouvrages hydrauliques qui portent les noms des localités qui les abritent (Bagré, Ziga, Loumbila…). La carte n° 1 ci-dessous présente la localisation du bassin versant du Nakambé.

Figure n°1 : Localisation du bassin versant du Nakambé à l’exutoire de Bagré

2. Matériels et méthodes

L’échantillonnage est fondé sur le caractère représentatif des différents acteurs concernés par les questions des extrêmes hydro-climatiques et des stratégies d’adaptation des agriculteurs dans le bassin versant du Nakambé (Koala S. et al, 2023).

Dans le cadre de cette étude, la principale variable d’intérêt prise en compte pour déterminer la taille minimale nécessaire et optimale de l’échantillon est la proportion de la population pratiquant l’agriculture (maraîchage), l’élevage et la pêche. L’application de cette méthode a permis de trouver 499 ménages qui sont concernés par la collecte de données quantitatives. Quant au choix des villages, il est fait en fonction de leurs proximités des barrages du bassin versant du Nakambé. Le logiciel CSPRO 7.5 téléchargé à partir de l’application CSEntry a permis la collecte des données issues des enquêtes terrain et le traitement de ces données a été fait grâce au logiciel SPSS et le tableur EXCEL.

3. Résultats
3.1. Stratégies d’adaptation des producteurs face aux inondations

Pour réduire leur vulnérabilité aux excès hydriques en période d’inondation, les populations paysannes du bassin versant du Nakambé à Bagré adoptent plusieurs stratégies.

3.1.1. Réalisation de drains d’évacuation des eaux d’inondation

Les systèmes d’évacuation d’eau sont généralement construits dans les champs. Les systèmes de collecte construits suivant des courbes de niveau ont plus de chances d’éviter l’érosion du sol et entraînent une répartition égale de l’eau collectée sur la zone cultivée. Ces systèmes consistent à faire des drains en pente pour apporter de l’eau sur un terrain cultivé en vue de compenser le déficit hydrique. Lorsque le champ est inondé, ils servent aussi à évacuer l’eau autant que faire se peut, pour un bon rendement des cultures.

Ce type d’aménagement se base sur la disponibilité en eau de surface et les systèmes de pentes pour faciliter le drainage de l’eau. En effet, ce système de drainage agricole consiste à évacuer l’eau hors des parcelles lorsque celle-ci est en excès. Il se pratique dans des sols engorgés pour la plupart à cause d’une nappe perchée temporaire. Selon 91 % des populations enquêtées, en période d’excès de pluie, le drainage des terres réduit le ruissellement de surface et augmente corrélativement l’infiltration de l’eau de pluie. Toutefois, il arrive que ces drains servent de lieu de passage des eaux de la rivière vers les champs en période de crue. Cela permet de prévenir le stress hydrique au niveau des cultures, afin d’améliorer les rendements agricoles.

Selon 87 % des personnes interrogées, ce système est peu développé dans le bassin versant du Nakambé à Bagré. De plus les maraîchers sinistrés ne disposant pas de grands moyens, font des aménagements sommaires. L’utilisation des outils archaïques rendent difficile cette technique. En cas de grandes inondations, ces outils deviennent inefficaces pour creuser des rigoles conséquentes afin d’évacuer l’eau. Selon les travaux de terrain, ce système est recommandé pour un bon rendement agricole au Burkina Faso.

3.1.2. Pratiques adaptées (paillis, riziculture)

Les pratiques adaptées sont des pratiques culturales qui permettent de protéger les parcelles contre les inondations ou d’y retenir l’eau en période sèche (diguettes de terre) ou qui protègent les cultures contre les sécheresses et le soleil (zaï ou paillis). Ces pratiques, parfois considérées comme des « stratégies endogènes d’adaptation aux extrêmes hydro-climatiques » ont été observées auprès d’agriculteurs encadrés et formés dans le cadre de projets de développement ou par les agents des ONGs ou structures intervenantes dans la production agricole et les stratégies d’adaptation aux changements climatiques.

Dans la zone d’étude, ces pratiques se sont avérées totalement insuffisantes face à l’ampleur de certains aléas non anticipés (par exemple, les diguettes de terre n’ont aucune efficacité en termes de protection contre l’inondation). En effet, la riziculture est une des activités moyennement liées aux extrêmes hydro-climatiques. Elle se développe principalement sous forme de riziculture inondée dans le bassin versant pour répondre à la consommation interne du pays ; elle se met en place sur des terres inexploitées car inondables, avec le soutien de projets agricoles nationaux ou internationaux.

Selon 88 % des enquêtés, les plants de riz sont sur un sol bien inondable. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une réponse spécifique aux risques hydro-climatiques, la riziculture devient néanmoins une stratégie d’adaptation alors que l’ampleur des inondations s’accroît fortement dans certaines régions. Selon 84 % des enquêtés, les terres qui ne peuvent plus être utilisées pour les cultures traditionnelles du maïs, du mil et du sorgho, sont mises en valeur via la riziculture. Malgré tout, la riziculture a parfois été développée sur des terres qui sont aujourd’hui beaucoup plus affectées par les inondations.

3.1.3. Labour en billons

Le labour en billons est une technique qui consiste à découper une portion de terre et à la retourner sur son pivot à l’aide de la houe. En effet, les producteurs développent des stratégies à travers la réalisation d’un cordon de sable servant à raccorder les extrémités des billons pour favoriser l’infiltration des eaux avant leur ruissellement et faire profiter aux cultures le peu d’eau issue des précipitations. Lorsque le ruissellement est très fort (ceci à l’issue de fortes pluies), le cordon de sable se rompt. Cette stratégie permet d’éviter les inondations dans les champs. La photo 1 présente le labour en billons dans le village de Ouonon à Toécé.

Photo 1 : Billon d’un champ dans le village de Ouonon à Toécé
Prise de vue : Koala, décembre 2020

Les billons sont réalisés à une certaine hauteur selon les cultures (87% des enquêtés). Par exemple, pour le maïs, le mil et le sorgho, il faut une épaisseur de 15 à 20 cm alors que les billons de l’arachide atteignent une épaisseur d’au moins 25 cm. Cette technique est pratiquée par au moins 79% des producteurs enquêtés. Ces derniers labourent des fois ces billons perpendiculairement à la pente pour que l’eau s’installe entre eux. Les billons sont souvent utilisés en raison de leur aptitude à conserver plus longtemps l’humidité des sols (pendant deux mois) jusqu’à la germination des plantes selon les travaux de terrain.

3.1.4. Abandon des champs submersibles

L’abandon des champs submersibles est adopté par 62% des populations interrogées, surtout ceux situés dans les milieux très souvent inondés. Pour les producteurs, cette stratégie permet de contourner les inondations et d’éviter ainsi les pertes de récoltes induites par les extrêmes hydro-climatiques. Selon les travaux de terrain, l’abandon des parcelles submersibles consiste à abandonner les champs très submersibles au profit de celles qui sont par conséquent moins submersibles. L’abandon des champs submersibles est très contraignant et ne peut être mis en œuvre que par des paysans ayant de vastes terres cultivables. Selon 82% des populations enquêtées, cette stratégie est utilisée pour réduire les effets des inondations.

3.1.5. Récolte précoce des cultures

Selon 74 % des producteurs interrogés, la récolte précoce des cultures est une pratique très utilisée dans le bassin versant du Nakambé à Bagré. Ainsi, lorsque les cultures atteignent déjà la maturité avant que ne surviennent les inondations, les producteurs pressent la récolte. Dans ce cas, ils parviennent à récupérer une partie de leur production. Quelques épis de maïs, du mil et du sorgho qui tombent dans l’eau sont ramassés et servent à nourrir des animaux. Les cultures qui ont la chance de boucler leur cycle végétatif avant l’arrivée dudit phénomène (inondations) sont stockées dans les greniers. Celles qui sont encore fraîches, à défaut de techniques de conservation des produits, sont bradées aussitôt après les récoltes. Pour 73% des enquêtés cette stratégie permet de réduire l’effet des inondations sur la production agricole dans le secteur de recherche.

3.1.6. Cultures intercalaires

La culture intercalaire est une pratique suivant laquelle certaines spéculations sont cultivées côte à côte. Elle offre une protection à l’une ou toutes les deux cultures maraîchères contre les effets des extrêmes hydro-climatiques et les ravageurs. Cette pratique consiste à cultiver simultanément plusieurs espèces différentes sur une même parcelle. Les cycles culturaux sont parallèles ou se chevauchent. Une complémentarité des espèces est recherchée afin de rendre le système plus résilient face aux bioagresseurs.

Selon 61 % des personnes interrogées, la culture intercalaire aide les maraîchers à exploiter efficacement de petites parcelles et accroître leur rendement total ou la valeur de leurs produits notamment en période d’inondation. Il s’agit de la laitue à côté des tomates, de la laitue à côté du poivron sur une même planche. Cette technique nécessite beaucoup de calculs. Il faut laisser pousser la plante la plus résistante au bout de quelques jours avant de semer les plus sensibles et veiller à leur croissance.

Les maraîchers associent les cultures afin de ne pas perdre toutes les récoltes au cas où il y aurait inondation. La culture favorise l’équilibre des ressources du milieu lorsque les espèces mises en association ont des caractéristiques complémentaires (système racinaire, développement végétatif, durée des cycles). En association, les plantes s’échangent divers services (fertilisation, action répulsive ou toxique sur des insectes spécifiques et ou des mauvaises herbes...). Le plus facilement observable est l’effet répulsif qu’une plante (ses émanations) peut avoir sur un ravageur. Lorsque plusieurs espèces sont cultivées en association, elles entrent nécessairement en compétition pour l’accès à l’eau, à la lumière et aux éléments nutritifs.

Conclusion

Ce travail montre que pour faire face à ses difficultés liées aux inondations et accroitre leurs rendements, plusieurs stratégies d’adaptation endogènes et modernes ont été adoptées par les populations. La pratique de ces stratégies dépend largement des conditions financières du producteur car pouvant être coûteuses. Ces stratégies d’adaptation se résument à la réalisation de drains d’évacuation des eaux, les labours en billons, l’abandon des champs submersibles, la récolte précoce des cultures et les cultures intercalaires pour faire face aux inondations.

Références bibliographiques

Dimon R., 2008 : Adaptation aux changements climatiques : perceptions, savoirs locaux et stratégies d’adaptation développées par les producteurs des communes de Kandi et de Banikoara, au Nord du Bénin. Thèse de doctorat : Ingénieur agronome. Economie, socio-anthropologie et communication pour le développement rural : Université d’Abomey-Calavi. Cotonou : UAC, 193 p.

Koala Suzanne, Guelbéogo Sidiki, Karambiri B. L. N. Chantal, Seydou Waidi, Dipama Jean-Marie, 2023. Community Adaptation Strategies to Extreme Hydroclimatic Events in the Nakambé Watershed (Burkina Faso), European Journal of Science, Innovation and Technology, Volume 3 | Number 3 | 2023, ISSN : 2786-4936, pp.252-264.
Zoungrana Tanga Pierre, 2010 : Les stratégies d’adaptation des producteurs ruraux à la variabilité climatique dans la cuvette de Ziga, au centre du Burkina Faso. Annales de l’Université de Ouagadougou - Série A, vol. 011, décembre 2010, pp. 585-606.

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