:: Mais pourquoi les Burkinabè refusent-ils de respecter les règles de la (...)

A l’approche du bilan annuel de l’insécurité routière fait par les autorités en charge du domaine, la question reste posée. Il existe une forme de paradoxe en la matière au sein de la population burkinabè. En effet, les travaux de recherche menés conjointement par l’Institut des sciences des sociétés (INSS/CNRST) et l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ont montré que la sécurité routière constituait une préoccupation pour les habitants de la capitale mais aussi une contrainte à laquelle ils ne sont pas prêts à se soumettre.

Des actions dérisoires pour agir sur le risque

Depuis quelques années, à Ouagadougou, les Volontaires adjoints de sécurité (VADS) sont apparus aux carrefours des voies bitumées, notamment avec feux tricolores, dans le but principal de réguler la circulation. S’ils viennent parfois en relai des policiers, les volontaires n’ont aucune autorité répressive sur la population, même si leur présence peut avoir un effet dissuasif pour certains usagers de la route. Une enquête menée par l’Institut des sciences des sociétés (INSS/CNRST) en 2019-2020 montrait que les Ouagalais les considéraient comme des acteurs utiles à la sécurité routière. Ils assimilaient d’ailleurs leur intervention, pourtant purement régulatrice, à de l’éducation et de la sécurisation, notamment des élèves et des piétons.

Il y a donc un besoin de sécurité routière également révélé par des interventions citoyennes à l’intérieur des quartiers traversés par des voies en terre dépourvues de signalisation routière. En 2018, une localisation géographique dans 6 secteurs de la capitale (2, 3, 21, 22 ,42 , 43) avait permis de dénombrer 306 ronds-points en pneus et 1100 ralentisseurs en terre réalisés par les résidents des quartiers. Malgré leur caractère illégal, 78,6 % des habitants résidant à proximité des axes d’interventions se déclaraient favorables à ces aménagements spontanés.

Alors qu’ils sont construits, en partie, dans le but de réduire la vitesse et le risque d’accidents, ils restent considérés comme des actes inciviques, par leur caractère illégal et d’être à l’origine d’accidents dont il est difficile de mesurer l’importance. Le Ministre de l’administration territoriale constatait d’ailleurs que « la réalisation anarchique des ralentisseurs ressemble à une défiance de l’autorité de l’Etat. Elle se fait tous les jours et partout. C’est un phénomène d’incivisme caractérisé qu’il convient d’éradiquer afin de protéger la vie des citoyens et particulièrement des routiers » (Faso-actu .net, janvier 2018).
Le traitement de la sécurité routière est donc complexe et révélateur de paradoxes.

Un risque sous-évalué par les populations ?

L’accident de la route est davantage considéré par les Burkinabè comme une fatalité que comme un danger qu’il est pourtant possible d’éviter. Le Burkina Faso dispose de la législation prenant en considération l’essentiel des facteurs de risque de traumatismes routiers identifiés par l’OMS (port de la ceinture, port du casque, alcoolémie, contrôle de la vitesse). Mais, les autorités peinent à faire respecter les règles établies. Le plus emblématique est celui relatif au port du casque.

Le premier texte imposant le port du casque pour les usagers des deux-roues motorisés date de 1978, il a été renouvelé en 2003. En 2005, il était fait obligation pour les vendeurs de ces moyens de déplacement d’intégrer le casque lors de la vente. Un comptage sur le port du casque en circulation réalisé en 2020 montrait un faible taux d’utilisation, seulement 7,1% à Ouagadougou et 2,6% à Bobo-Dioulasso. Et l’avenir ne semble pas aller vers un changement des comportements.

L’étude « changer les comportements en circulation routière, une intervention auprès des élèves » menée par l’INSS dans plusieurs établissements scolaires à Ouagadougou, financée par le FONRID (2020-2023), montrait que seulement 54% des 868 élèves interrogés savaient que le port du casque est obligatoire et parmi ceux se déplaçant à moto seulement 20,5% affirmaient toujours le porter lors de leurs déplacements. En décembre 2023, un communiqué conjoint de plusieurs ministères venait rappeler l’obligation aux commerçants de l’intégration du casque lors de la vente d’un deux-roues motorisés, ce qui laisse supposer le peu d’intérêt des usagers pour cet équipement.

Pourtant, une étude menée conjointement par l’IRD, l’INSS et en collaboration avec la Police nationale et le service traumatologie du CHU Yalgado en 2015 indiquait que 40% des accidentés de la route pris en charge à l’hôpital étaient blessés à la tête. Se protéger en circulation permet donc de réduire la gravité des blessures, mais aussi d’éviter des dépenses inattendues. Le coût moyen des soins un mois après l’accident est de 126 799 FCFA, un coût bien plus élevé que celui d’un casque.

Les plus jeunes, le seul espoir d’une vraie prise de conscience ?

L’étude INSS-FONRID montre que les jeunes adolescents déjà utilisateurs d’un moyen de déplacement motorisé sont peu sensibles aux règles de circulation. Aucun n’a passé le permis de conduire A1 pourtant obligatoire comme le rappelle la loi de 2018 portant fixation des règles du permis de conduire. Et malgré l’opportunité offerte par le projet d’apprendre les règles seulement 20% des 868 élèves concernés ont participé à une formation proposée sur la base du volontariat. Il semble donc y avoir déjà chez ces adolescents une forme de déni des règles.

Les plus jeunes seraient-ils le seul espoir d’un changement ? L’intervention dans les établissements d’enseignement primaire a montré une réelle adhésion des enfants sensibles à l’apprentissage des règles. Ils sont une population à risque. D’une part, 1 élève sur 5 déclare avoir été victime d’un accident sur la route de l’école, d’autre part, les élèves inscrits dans un établissement proche de leur lieu de résidence ne sont jamais accompagnés d’un adulte sur le chemin de l’école.

La disponibilité des enfants à s’intéresser aux risques routiers n’a pas échappé aux forces policières qui ont associé, le 28 décembre 2023, la présence de jeunes enfants pour réguler la circulation (Lefaso.net). L’expérience illustre ce paradoxe de la sécurité routière au Burkina Faso et la nécessité de mettre en œuvre une éducation routière dès le plus jeune âge. Le sujet a été intégré au cours d’éducation civique dès 2013 et renouvelé en 2023 lors de la révision des curricula, mais un problème subsiste, les enseignants n’y sont pas formés et les supports officiels mis à leur disposition pour assurer les apprentissages n’existent pas.

L’INSS a mis à disposition des classes primaires de plusieurs établissements, un manuel pour aider ces enseignants à la mise en œuvre de l’éducation routière (Lefaso.net 14 octobre 2022). Il convient désormais que les adultes prennent conscience des conséquences de leurs comportements sur les routes et changent leur attitude en circulation routière.

Aude Nikiema (INSS/CNRST), Emmanuel Bonnet (IRD)

Pour aller plus loin sur les travaux de recherche en sécurité routière
Bonnet E., Nikiema A., 2023, Les traumatismes routiers en Afrique de l’Ouest : l’épidémie oubliée, ESBC, Québec, 353 p.

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/traumatismesroutiers/
Nikiema A., 2022, Les Volontaires adjoints de la sécurité : l’ambigüité de la politique de sécurité routière menée au Burkina Faso, 11 p., https://www.codatu.org/wp-content/uploads/Nikiema.pdf

Nikiema A., Hien C., Bonnet E., 2022, Parents, chefs d’établissements : les adultes doivent renforcer leur participation à l’apprentissage des règles de sécurité routière auprès des jeunes, Note de politique, 4 p., https://www.roadtraumaresearch.com/
Nikiema A., Idogo A., Bonnet E., 2022, Le permis de conduire A1, une obligation pour conduire un deux-roues motorisé presque inconnue des usagers de la route, Note de politique, 4 p., https://www.roadtraumaresearch.com/

Nikiema A., Koara J., Bonnet E., 2021, Les aménagements routiers artisanaux : un paradoxe de l’incivisme au Burkina Faso, ss dir. L. Yaméogo « ( in)sécurité/(in)civisme en Afrique : Regards croisés », ED LESCHO, Ouagadougou, pp. 277-295
Nikiema A., Bonnet E., 2021, L’usage du casque en circulation à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso : un enjeu de santé publique majeur, Revue Espace, Territoires, Sociétés et Santé, vol. 4, n°8, pp. 121-129

Bonnet E., Fillol A., Nikiema A., Ouedraogo M. ? Lechat L., Ridde V., 2016, De la prise en charge à la guérison des victimes d’accidents de la route : des parcours parfois (trop) longs et coûteux, 4 p., http://www.equitesante.org/wp-content/uploads/2016/01/Note-Traumatismes_PB3_fr.pdf

Bonnet E., Fillol A., Nikiema A., Ouedraogo M. ? Lechat L., Ridde V., 2016 Se protéger en circulation réduit la gravité des blessures, 2 p., http://www.equitesante.org/wp-content/uploads/2016/01/Note-Traumatismes_PB2_fr.pdf

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