:: Procédés communicationnels des vendeurs de produits de santé dans les cars de (...)

Résumé : Le présent document sert à vulgariser les résultats d’une analyse faite sur les discours en français des vendeurs de produits de santé dans les cars de transport au Burkina Faso, en vue d’y relever les procédés communicationnels que sont le recours aux emprunts aux langues d’autres pays africains et au français populaire ivoirien. Dans leurs communications en français, les vendeurs dont il est question utilisent des procédés divers en vue d’épater leurs clients.

Ayant déjà, dans une de nos études précédentes, analysé les manifestations de l’emprunt aux langues nationales burkinabè dans ce type de discours, nous avons opté, dans la présente, de nous pencher sur les emprunts aux langues d’autres pays africains et au français populaire ivoirien comme procédés communicationnels utilisés par ces vendeurs pour mieux attirer leur clientèle. Les données exploitées pour mener à bien cette étude sont constituées d’enregistrements audio, transcrits orthographiquement, des discours en français desdits vendeurs sur certains axes routiers du pays.

Introduction

Il est très rare de voyager au Burkina Faso sur certains axes routiers et avec certaines compagnies de transport bien connues, sans croiser le chemin d’un nouveau type de commerçants qui font des cars des pharmacies ambulantes circonstancielles. Ces vendeurs proposent aux passagers des produits de santé dont ils vantent l’efficacité dans le traitement d’un certain nombre de pathologies. Ces ‘commerçants-publicistes’ ont sans aucun doute des partenariats avec les responsables des compagnies de transport dans lesquelles ils exercent ; ce qui leur permet d’avoir facilement accès aux cars pour exercer leur métier.

En général, la langue qu’utilisent ces vendeurs pour communiquer avec les passagers des cars est le français. Mais, parfois aussi ils se servent de certaines langues nationales, comme le mooré, le dioula et le gulmancema, comme langues de travail. Une étude précédente sur cette même pratique nous a permis de nous pencher sur l’influence des langues burkinabè sur le discours de ces vendeurs.

La présente étude se propose d’examiner, dans ces discours, les procédés communicationnels comme les recours aux emprunts aux langues non burkinabè et au français populaire ivoirien. La question principale de l’étude est la suivante : Quelles sont les répercussions de l’écologie linguistique et socio-culturelles d’autres pays africains sur les pratiques du français pendant la vente des produits de santé dans les cars interurbains au Burkina Faso ?

Approche méthodologique

Les données dont les analyses ont été exploitées pour la rédaction de cette étude sont constituées d’enregistrements successifs d’une durée d’environ trois heures et demie. Les tronçons routiers empruntés pour les enregistrements sont : Ouagadougou - Sabou ; Sabou - Ouagadougou ; et enfin Ouagadougou - Boussé. Des enregistrements supplémentaires ont été effectués sur l’axe Ouagadougou - Zorgho, dans le car menant à Fada-Ngourma (capitale régionale de l’Est). Les sociétés de transport qui ont été empruntées pour les enregistrements sont TSR (Transport Sana Rasmané) et STAF (Société de Transport Aéroma et Frère).
Ci-dessous la pancarte indiquant la boutique où sont exposés les médicaments vendus dans les cars :

1. Les mécanismes de l’emprunt

Nous entendons par emprunt, « le processus de l’incorporation du matériel d’une langue L2 dans une langue L1 et les effets que cela entraîne » (K. Dombrowsky-Hahn, 1999, p.1).
Les termes empruntés aux langues africaines non burkinabè relevés dans nos corpus, sont soit du champ lexical des mets alimentaires ou des boissons locales très prisées, soit du champ lexical des médicaments.

a. Le domaine des mets et des boissons

La plupart des termes appartenant à cette catégorie d’emprunts sont d’origine ivoirienne. Ces emprunts sont bien établis dans toutes les sphères de l’environnement socio-culturel du Burkina Faso. Ce sont :

- Atchéké : Variant en atchiéké, atiéké, est selon l’AUF (2004, p. 21) un terme d’origine baoulé (une importante communauté linguistique en République de Côte d’Ivoire) désignant une « sorte de couscous de manioc [constituant] la base de l’alimentation dans le sud de la C.I. [Côte d’Ivoire] ».

- Foutou : Le foutou est un « Plat composé de boulettes de banane, d’igname, de manioc, ou de taro accompagnées de différentes sauces : sauce claire, sauce arachide, sauce graine, sauce gombo frais ou séché. » (AUF, 2004, p. 155). Ce plat très prisé au Burkina Faso, y a sans doute été importé à partir de la Côte-d’Ivoire.
Ci-dessous l’exemple d’un extrait de discours comportant chacun des mets ci-dessus énumérés :

(1) Nous tous on mange mal. On mange n’importe quoi à n’importe quelle heure. On peut se réveiller le matin : 6 heures petit-déjeuner beinga ; à 10 heures tu complètes avec attiéké ; à midi tu vas manger foutou ; 16 heures du riz ; 23 heures tigènakourou. On dirait ton ventre-là c’est magasin.

- Placali : Placali est le nom d’origine baoulé d’un autre repas ivoirien très prisé au Burkina Faso. Il s’agit d’une « bouillie alimentaire fermentée, épaisse et transparente, à base de manioc rapé et de manioc cuit » (AUF, 2004, p. 295).
(2) On dit la femme elle a fibrome ; formation de caillot au niveau de l’utérus. C’est une boule. Mais est-ce que la boule qu’elle a dans son ventre-là, elle a avalé ? Est-ce que cette boule-là, la femme elle a bu ça ? Elle a mangé ça comme placali ?

- Koutoukou : « Alcool de fabrication locale, obtenu par la distillation du vin de palme » (AUF, 2004, p. 209). Le nom koutoukou nous semble être emprunté aux Ivoiriens, mais nous ne sommes pas encore parvenus à savoir de quelle langue exactement. Cet alcool, en général prohibé et fabriqué clandestinement, se rencontre dans plusieurs pays de l’Afrique occidentale et même centrale sous plusieurs noms et de différentes variétés.

- Bissap : AUF (2004, p. 41) note que le mot bissap est d’origine wolof (langue la plus parlée au Sénégal) et qu’elle désigne une « Plante dont les fruits et les feuilles sont utilisés en cuisine et pour la pharmacopée traditionnelle ». Mais au Burkina Faso le bissap est plus connu pour la boisson et le sirop délicieux que ses feuilles servent à fabriquer. C’est du reste dans ce dernier contexte qu’il est employé dans nos enregistrements.

(3) Tu peux mettre dans l’eau, lait, lipton, café, sauce, bissap, gnamakou. Si tu veux faut laver. Si tu es fâché même là, faut mettre dans brakina, mets dans koutoukou, dans tchapalo, dans qui-ma-pousse. Faut te débrouiller seulement ça n’a qu’à arriver dans ton ventre ; c’est tout ce qu’on te demande.

b. Le domaine des médicaments

Les noms des médicaments dont il est question ici sont pour la plupart d’origine étrangère, notamment de langues locales parlées dans les pays ouest-africains d’expression anglaise que sont le Ghana et le Nigéria. Ces deux pays ouest-africains ont de fortes communautés résidant au Burkina Faso depuis belle lurette. Ci-dessous les noms des médicaments relevés dans nos enregistrements :
- Karaolé : Nom d’une pommade anti-inflammatoire, karaolé est présenté par les vendeurs eux-mêmes comme étant un mot d’origine yorouba :

(4) Ça là, c’est l’un des meilleurs anti-inflammatoires. […] Là où tu as mal, faut enlever, faut frotter comme pommade. Ça caresse pas les douleurs. Tu as une entorse, une foulure, une luxation, un déboitement, prends ! Quelque chose t’a tapé, tu as eu un choc, vraiment c’est enflé, prends, ça baisse l’enflure. Les parents, à cause du poids de l’âge, ils ont commencé à avoir des douleurs, les nerfs-là commencent à faire mal ; Ceux qui ont le rhumatisme. On ne frotte pas fort, c’est pas un massage, c’est une pommade, il faut appliquer simplement à l’endroit qui fait mal. Le vieux il est couché, il peut pas se lever, pardon donne lui ça. […]

C’est la saison pluvieuse, les parents vont au champ, le soir quand il descend, le lendemain il n’a même pas envie d’y retourner, tellement il est fatigué ; tout le corps lui fait mal. Mais si tu lui donnes ça, le lendemain il travaille comme quatre bœufs. Ça là, faut même pas te fatiguer ; y en a pas à la pharmacie ; y en a pas au marché. Faut pas te fatiguer. Viens à la gare de TSR on va te vendre ça. On appelle ça karaolé. […] Karaolé, c’est un mot yorouba. Ça veut dire meilleure santé, bonne santé.
- Drobo : Ce mot est employé comme déterminant d’une huile du nom de "huile drobo" et serait, aux dires des vendeurs, d’origine ghanéenne :

(5) Qui a déjà utilisé l´huile drobo dans le car ici ? C’est un produit ghanéen. On l´appelait avant huile miraculeuse en petit caractère parce qu’il a eu à éliminer plusieurs maladies comme ulcère.

2. Le français populaire ivoirien dans le discours des vendeurs

O. Boukari (2010, p. 95) définit le français populaire ivoirien (fpi), comme « un pidgin né en milieu urbain pour les besoins de la communication entre communautés linguistiques d’horizons divers. Il résulte du contact entre le français, tel qu’hérité de la colonisation, et les langues locales. »

L’objectif de ce point est de relever les caractéristiques du français populaire ivoirien dans les discours des vendeurs de produits de santé dans les cars.
D’après C. Brou-Diallo (2007, pp. 25-27), les facteurs qui démontrent la différence entre le français populaire ivoirien et le français standard est l’absence de détermination du nom, la suppression des auxiliaires, la construction des verbes transitifs et intransitifs, l’absence de sujet impersonnel il. Les principales caractéristiques du fpi relevées dans nos corpus sont les suivantes :

a. Absence du sujet impersonnel il

Dans nos corpus, nous avons noté de nombreux exemples de phrases dans lesquelles on note l’absence de il devant y a et y en ou le verbe falloir.
(6) Mon petit y a quoi là-bas ; c’est l’eau tu veux non ?

(7) Vous avez les boutons sur le visage, faut mouiller un peu, appliquer.
b. Absence de la marque de négation ne
Les cas de phrases négatives elliptiques de la marque de la négation ne sont très fréquents dans les discours des vendeurs de produits. Ci-dessous quelques exemples de phrases :

(8) Si c’est pour devenir clair, c’est pas la peine de payer.
(9) Elle dit depuis sept ans ses règles viennent pas ; elle a pris aujourd’hui le lendemain c’est venu.

Souvent la marque ne et le sujet impersonnel il sont tous les deux absents dans certaines phrases :
(10) C’est vrai, je sais que je ressemble beaucoup à un escroc, mais faut pas regarder mon visage.
(11) Y a pas affaire que je suis clair, je suis noir. Non, quand tu l’utilises, il rend ta peau propre.

c. Absence des déterminants

Nous avons également relevé de nombreux exemples de phrases dans lesquelles les vendeurs omettent d’employer les déterminants devant les groupes nominaux. Les exemples ci-dessous attestent bien ce phénomène :
(15) Palabre est fini. Comme j’ai payé l’argent là ; palabre est fini.
(16) Est-ce que ventre là c’est poubelle !
d. Absence du pronom relatif que
Certaines phrases sont également construites avec une ellipse du pronom relatif que :

(19) C’est à cause de vous j’ai préparé ça là ici.
e. Emploi de néologisme
Nous avons relevé un cas de néologisme dans nos corpus. Il s’agit du mot balle employé pour signifier ‘franc’ :
(20) Mais le thé-là te fait 1000 balles ; tu en as besoin, on va servir.
f. - Substitution de je par ye

Sur le plan phonétique, on note dans les discours de certains vendeurs une déformation dans la prononciation du pronom personnel de la 1re personne du singulier je. Il est souvent réalisé ye, comme dans l’exemple suivant :
(21) Y a pas un médicament qui le vaut ; moi ye vous dit ça !

Conclusion

A travers cet écrit nous avons mené la réflexion autour de l’apport des langues africaines non burkinabè et du français populaire ivoirien dans la construction du discours en français des vendeurs de médicaments dans les cars de transport. Au nombre des procédés communicationnels utilisés par les vendeurs, figure en bonne place le recours aux emprunts à certaines langues de pays ouest-africains. Les emprunts relevés dans nos enregistrements sont essentiellement d’ordre lexical et relèvent, soit du champ lexical des mets alimentaires ou des boissons locales, soit du champ lexical des médicaments.

A ce sujet, on note que la presque totalité des noms des mets alimentaires et des boissons sont des emprunts aux langues ivoiriennes et que ces emprunts sont bien établis au Burkina Faso. Quant au français populaire ivoirien, il se manifeste dans les discours des vendeurs de médicaments à travers plusieurs caractéristiques que sont notamment : l’absence du sujet impersonnel il, l’absence de la marque de négation ne, l’absence des déterminants devant les groupes nominaux, l’absence du pronom relatif que, l’emploi de néologismes et la substitution du pronom personnel je par ye. Très souvent, deux ou plusieurs de ces caractéristiques se manifestent à la fois dans les mêmes phrases.

Daouda TRAORÉ
INSS / CNRST, Burkina Faso
daodatraore@yahoo.fr
Inoussa GUIRE
INSS / CNRST, Burkina Faso
salamguire@yahoo.fr

Références bibliographiques

AGENCE UNIVERSITAIRE DE LA FRANCOPHONIE, 2004, Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire, Équipe IFA, 3e édition, Poitiers, EDICEF/AUF.
BOUKARI Oumarou, 2010, « Le français populaire ivoirien : une langue à tons ? », In La syntaxe de l’oral dans les variétés non-hexagonales du français, Tübingen, Stauffenburg Verlag, Pp. 95-110.

BROU-DIALLO Clémentine, 2007, « Influence des variétés de français présentes en Côte d’Ivoire sur la norme académique du français en vigueur chez les enseignants des lycées et collèges d’Abidjan », In Analyses langages, textes et sociétés, n°12, Pp. 17-41.

DOMBROWSKY-HAHN Klaudia, 1999, Phénomènes de contact entre les langues minyanka et bambara (Sud du Mali), Köln, Rüdiger Köppe Verlag.
TRAORÉ Daouda et GUIRE Inoussa, 2023, « Emprunts aux langues africaines non burkinabè et français populaire ivoirien dans les discours des vendeurs de produits de santé dans les cars de transport au Burkina Faso », Ziglôbitha, Revue des Arts, Linguistique, Littérature & Civilisations, Université Peleforo Gon Coulibaly - Korhogo, RA2LC n°08, Décembre 2023, pp. 89-102.

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