:: Thomas Sankara, un féministe d’avant-garde !

Document de vulgarisation tiré de : Rouamba Lydia, « Thomas Sankara : l’allié des femmes ! » Revue LONNIYA, revue du laboratoire des sciences sociales et des organisations, Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, no12, Décembre 2022 pp.30-45 ISSN : 2434-561X

Résumé : Arrivé au pouvoir suite à un coup d’État le 04 août 1983, Thomas Sankara a posé la question de l’oppression des femmes dans ses discours et ses actes. Il a ainsi développé des actions visant à éliminer les bases de leur domination et à créer des conditions propices à leur émancipation. Des perspectives nouvelles leur ont été ouvertes qui leur ont permis de prendre part à la gestion des affaires de l’État et d’investir des domaines traditionnellement masculins tels que l’armée et la police. Cet article basé sur une recherche documentaire et une analyse de données d’entrevues, met en évidence les actions initiées par le pouvoir révolutionnaire, voire par Sankara pour promouvoir les droits des femmes au Burkina Faso. Il souligne l’importance de la volonté politique pour un changement structurel des sociétés et certaines limites de l’action révolutionnaire.

Mots clés : Burkina Faso, Politique, Révolution, Sankara, émancipation féminine

Introduction

Thomas Sankara est un officier de l’armée devenu Président de la Haute-Volta, à l’âge de trente-trois ans suite à un coup d’État le 04 août 1983. Il rebaptisera le pays, un an après, soit le 4 août 1984, Burkina Faso, qui signifie « pays des hommes intègres ». Cet acte politique fort participait de la volonté de ce jeune officier de construire un développement endogène basé sur l’égalité de droits entre les membres de la société et spécifiquement entre les hommes et les femmes. Le pouvoir révolutionnaire qu’il a présidé postulera que « le fondement de la domination de la femme par l’homme se trouve dans le système d’organisation de la vie publique et économique de la société. La révolution, en changeant l’ordre social qui opprime la femme, crée les conditions pour son émancipation véritable » (Sankara, 2007a : 110). Aussi, Sankara fera de la lutte contre l’assujettissement séculaire des femmes un de ses chevaux de bataille car pour lui, « il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. » (Sankara, 2007f : 359).

Mais quelle a été la contribution des idéaux et des actes de Thomas Sankara au changement du statut social et des conditions de vie des femmes au Burkina Faso ?

1 Methodologie

Pour répondre à la question principale ci-dessus posée, la méthodologie a consisté, d’une part, à effectuer un travail de recherche documentaire et une revue critique de la littérature sur la participation politique des femmes et le leadership féminin en référence à la période révolutionnaire au Burkina Faso (1983-1987). D’autre part, nous avons analysé des données d’entrevues réalisées auprès de personnes de ressource à Ouagadougou entre juillet et septembre 2022. Nos travaux antérieurs, notamment, (Rouamba et Descarries, 2010 ; Rouamba, 2011, 2017) ont, par ailleurs, été convoqués pour approfondir notre réflexion sur les entraves socioculturelles et matérielles à la cause des femmes et sur l’apport de la révolution à la promotion des droits des femmes.

2 La période révolutionnaire (1983-1987), moment de l’éveil des consciences du peuple burkinabè et de décollage

Tel que proposé dans la thèse « La participation des femmes à la vie politique au Burkina 1957-2009 » (Rouamba, 2011), la période révolutionnaire (1983-1987) a été celle de l’éveil des consciences et de décollage pour les femmes du Burkina Faso. Dans le même sens, Monique Ilboudo (2007 : 170) souligne que c’est de la période révolutionnaire que date « l’initiative des textes les plus égalitaires entre hommes et femmes, même adoptés et mis en œuvre plus tard » tels la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes (CEDEF) ratifié le 28 novembre 1984, le Code des Personnes et de la Famille adopté le 16 novembre 1989 et entré en vigueur en 1990, la pénalisation de l’excision en 1996. En effet, Les plateformes revendicatives des femmes à cette période étaient clairement politiques. Elles dénonçaient et remettaient en cause le statut inférieur accordé aux femmes dans les différentes sociétés burkinabè et revendiquaient, en conséquence, leur pleine participation dans tous les domaines de la vie publique et les sphères décisionnelles.

3 Résultats du pouvoir révolutionnaire et de Sankara en particulier en matière de promotion des droits des femmes : des symboles forts

3.1 Changement de perception du statut et du rôle de la femme en société : La femme comme sujet de gestion des affaires de la cité

Un acte fort porté personnellement par Sankara a été la remise en cause du droit de décision des hommes sur la vie des femmes. Pour lui, la vie des femmes ne devait plus être régentée de façon systématique par les hommes, sans prise en compte de leurs avis et besoins. Elles ne passaient plus, comme le veut le patriarcat , après les hommes, leurs frères, époux et fils. La révolution a, ainsi, accueilli des femmes dans des domaines traditionnellement masculins (armée, police, transport public, construction etc.), promu des femmes à des postes de responsabilité clés, sans tenir compte de leur statut matrimonial (Ministre du budget, de la justice, Haut-commissaire, etc.). Mariées ou non, c’étaient des citoyennes capables de décider, des sujets libres de leurs choix de vie.

Un des résultats de cette vision est que c’est au cours de la période révolutionnaire que le pourcentage des femmes au gouvernement a atteint, pour la première fois en 1986, 20%, soit 5 femmes sur 25 ministres. La Révolution a ouvert la porte politique aux femmes du Burkina Faso (Rouamba 2011) et plusieurs autres gains ont été engrangés.

3.2 Non au mariage-institution

La société burkinabé rejette le célibat, en particulier celui des femmes. Les propos de Ilboudo (2006 :108) résument bien cette représentation et fonction sociale du mariage :
Chez les Moose au Burkina Faso, il existe un terme pour désigner les « vieux célibataires » (rakonré), mais le féminin de ce terme désigne les veuves (pougkonré). Les femmes qui ne sont pas mariées ne sont pas nommées parce qu’on estime que cela n’existe pas. Et, de fait, cela n’existait pas puisque toutes les filles étaient mariées. […]
Le célibat est vilipendé, considéré comme source de désordre et de vice.

Sankara s’est insurgé contre ces représentations. Il dira :
Non ! il nous faut redire à nos sœurs que le mariage, s’il n’apporte rien à la société et s’il ne les rend pas heureuses, n’est pas indispensable et doit même être évité. Au contraire, montrons-leur chaque jour les exemples de pionnières hardies et intrépides qui dans leur célibat, avec ou sans enfants, sont épanouies et radieuses pour elles, débordantes de richesses et de disponibilité pour les autres. (Sankara, 2007f : 381)

Pour le président Sankara donc, les femmes devaient pouvoir choisir entre se marier ou rester célibataire. Mariées ou non, elles sont dignes de respect en tant qu’être humain libre de ses choix de vie.

3.3 Non à la femme comme objet de plaisir sexuel !

Un autre objectif que Sankara poursuivait dans sa lutte pour les femmes était le recul de la prostitution au Burkina Faso définie comme l’acte de consentir des rapports sexuels contre de l’argent ou d’autres avantages. Au cœur de ce combat de Sankara, il y avait trois idées-forces. La première idée-force est qu’il faut également condamner les clients car « Il n’y a de prostituées que là où existent des « prostitueurs » et des proxénètes. » (Sankara, 2007f : 368). La deuxième idée-force est que l’action des prostituées ternit la réputation de toutes les femmes. Ainsi souligne t-il « en tolérant l’existence de la prostitution, nous ravalons toutes nos femmes au même rang, prostituées ou mariées » (ibid. : 369). La troisième idée-force, enfin, est que pour extraire les femmes de la prostitution, il ne faut pas les réprimer mais plutôt les outiller pour qu’elles aient des revenus, qu’elles soient économiquement indépendantes. Ainsi, le restaurant « Yidgri » (qui signifie épanouissement, bien-être) avait été ouvert pour l’emploi de jeunes filles prostituées ou non. Dans cette même optique, Sankara précisera dans un télex envoyé au congrès des prostituées en octobre 1986 qu’« au Burkina Faso, nous combattons la prostitution, mais notre stratégie pose clairement l’obligation pour nous de tuer le mal sans tuer le malade ; -c’est-à-dire la prostitution tout en protégeant la prostituée. »

3.4 A bat les maris réactionnaires ! Oui à l’homme (époux) modèle

La révolution a travaillé à ce que chaque village du Burkina Faso ait des Comités de Défense de la Révolution (CDR), un groupement villageois masculin (GVM)et un groupement villageois féminin (GVF). Cependant, il y avait des hommes qui interdisaient à leurs femmes de prendre part aux activités de ces organisations, de militer dans les structures révolutionnaires. Ainsi, la révolution a dû intervenir dans des foyers pour réprimander, combattre ces maris qui étaient qualifiés de réactionnaires.

Toujours dans l’espace privé, la révolution a remis en question la répartition des tâches au sein des ménages. Ainsi, la journée, « Les maris au marché » tenue le 22 septembre 1984, invitait les époux à faire le marché à la place de leur épouse pour leur faire prendre conscience de la difficile tâche assumée par ces dernières ; ce qui visait à favoriser un changement de mentalité pour décloisonner les rôles de sexe.

Sankara a également voulu s’attaquer à la non-valorisation du travail domestique : le travail de toutes ces braves femmes qui assurent le bien-être de leurs familles mais que l’on dit qu’elles ne travaillent pas, sont des ménagères. Il a fait prendre conscience que c’est parce que ces femmes abattent un travail inestimable à la maison que les hommes peuvent avoir toute la latitude et quiétude pour travailler dehors. Par voie de conséquence, on devrait donc assurer un revenu à la femme dite ménagère qui balaie, cuisine, lave, repasse, berce, dorlote…à longueur de journée. Ainsi, il a tenté d’instituer un « salaire vital » qui devait être prélevé automatiquement (environ 0,5%) sur le salaire des époux fonctionnaires au profit de leur épouse. Cette mesure n’a pu être appliquée en raison de la forte résistance des hommes et même de certaines femmes qui craignaient d’être répudiées par leurs époux.

Par ailleurs, les foyers améliorés ont été vulgarisés pour améliorer les conditions d’exercice du travail domestique des femmes et pour préserver l’environnement.

4 Les résistances à l’œuvre sankariste

Comme déjà noté, tout le monde n’adhérait pas à l’idéal sankariste. Nombre de personnes dont un ancien employé du ministère en charge des affaires étrangères 91 ans, opérateur économique, lui ont reproché l’approche manichéenne de la société. Il témoigne :
Thomas Sankara a tué le pays sur le plan économique et le plan de l’éducation. Sur le plan économique, je fais partie des jeunes qui ont lutté pour l’indépendance de la Haute Volta. Nous nous sommes dit, nous avons lutté pour l’indépendance de ce pays, il faudra maintenant lutter pour l’indépendance économique parce que les jeunes qui viendront, l’administration ne pourra pas les employer tous. Il faut qu’il y ait de l’initiative privée. Et nous étions un certain nombre de jeunes qui avons initié justement les usines et plein d’autres choses. Et quand la révolution est arrivée, ils [les révolutionnaires] ont trouvé que nous étions des bourgeois à abattre. … Le régime de Sankara fouillait les comptes en banque. Si tu avais cinquante millions dans le compte, on ramassait, si bien que les richards ont expatrié leurs fonds. … Parlant de l’éducation, aujourd’hui le niveau est très bas. … On a renvoyé trois milles instituteurs pour recruter des instituteurs révolutionnaires qui ne connaissaient rien. La qualité de l’éducation a ainsi baissé. (Entretien, Ouagadougou, le 31 juillet 2022).

D’autres résistances sont venues des sacrifices demandés au peuple comme l’explique une enquêtée ayant occupé des postes de responsabilité :

C’est vrai qu’il y avait des mesures en déphasage avec nos réalités sociales, tel le projet d’instituer un salaire vital que les femmes ont trouvé que cela allait leur créer plus de problèmes que de bien. La limite de certaines actions aussi, c’est parce que c’était sur la base du volontarisme, tout le monde n’avait pas la même volonté, le même engagement que Sankara (Entretien à Ouagadougou, le 03 septembre 2022).

4 Conclusion

Sous la révolution (1983-1987), l’émancipation des femmes était un objectif clairement affiché du pouvoir révolutionnaire. Son leader Thomas Sankara avait conscience, d’une part, que les rapports sociaux de sexe ne relèvent pas de la nature mais qu’ils ont été institués par des individus mâles des différentes sociétés et, d’autre part, que ces rapports sont une force agissante dans la société, aussi fondamentale que les relations économiques ou les structures politiques. Aussi, il a travaillé à l’avènement d’une révolution culturelle afin que l’on cesse de considérer les femmes comme des êtres inférieurs.

Dans un esprit d’égalité des sexes, la révolution a donné de l’espace aux femmes pour une prise de parole publique, pour être des citoyennes, des sujets actrices de la décision du pays des hommes intègres. Nous pouvons donc dire avec Sankara (2007e : 258) que « l’émancipation de la femme passe par son instruction et l’obtention d’un pouvoir économique. Ainsi le travail au même titre que l’homme, à tous les niveaux, la même responsabilisation et les mêmes droits et devoirs sont des armes contre l’excision et la polygamie ».

Ces faits mettent en lumière l’importance de la volonté politique pour un changement structurel des sociétés même si cette volonté politique se heurte à des résistances liées à l’idée d’un ordre hiérarchique « naturel » entre les hommes et les femmes faisant que la situation des femmes évolue lentement.

L’atteinte de changements sociaux d’importance s’avère en effet, un processus long et multidimensionnel et il faut donc, comme le dit Sankara (2007d), « oser inventer l’avenir » et il en a tracé la voie. Icône de la révolution culturelle, il a été un indéfectible défenseur de la cause des femmes, même si toutes ses ambitions n’ont pas été comblées. C’est un féministe d’avant-garde !

Références

Ilboudo, M. 2007. « Le féminisme au Burkina Faso : mythes et réalités dans les féminismes », Recherches Féministes, Vol 20, n02 p. 163-177.

Ilboudo, M. 2006. Droit de cité, être femme au Burkina Faso. Montréal, Éditions du remue-ménage, 165 p.

Lénine.1973. Sur l’émancipation de la femme. Recueil d’articlés, Moscou, Éditions du. Progrès, p. 5-11.

Rouamba Lydia .2017. « Les grands moments de la lutte des femmes au Burkina Faso ». Le journal en ligne lefaso.net, http://lefaso.net/spip.php?article80814

Rouamba, P.I.Z. Lydia. 2011. La participation des femmes à la vie politique au Burkina (1957-2009). Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal, Montréal, 414 p.

Rouamba, L. et F. Descarries. 2010. « Les femmes dans le pouvoir exécutif au Burkina Faso (1957–2009) ». Recherches féministes 23(1) : 99–122, disponible en ligne https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/

Sankara, T. 2007a. « Une société nouvelle, débarrassée de l’injustice sociale et de la domination impérialiste. Discours d’orientation politique 2 octobre 1983 ». Dans M. Prairie, ThomasSankara parle. La révolution au Burkina Fao 1983-1987, New-York : Pathinder, p.82-117.


. 2007b. « la liberté se conquiert dans la lutte. Assemblée générale des nations unies, 4 octobre 1984 ». Dans M. Prairie Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso 1983-1987, New-York : Pathinder, p.166-187.


. 2007c. « Il faut qu’ensemble nous combattions l’impérialisme. Entrevue avec Intercontinental Press, 17 mars 1985 ». Dans M. Prairie Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Fao 1983-1987, New-York : Pathinder, p.188-201.


2007d. « Oser inventer l’avenir. Entrevue avec Jean-Philippe Rapp, 1985 ». Dans M. Prairie Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso 1983-1987, New-York : Pathinder, p. 202-247.


2007e. « Sur l’Afrique. Entrevue avec Mongo Beti 3 novembre 1985 ». Dans M. Prairie, Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso 1983-1987, New-York : Pathinder, p.255-265.


2007f. « La révolution ne peut aboutir sans l’émancipation des femmes. Journée internationale des femmes, 8 mars 1987 ». Dans M. Prairie, Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Fao 1983-1987, New-York : Pathinder, p.355-394.

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