Actualités :: "Coups d’Etat et démocratie" : Regards croisés sur un thème antinomique
Basile Guissou

Basile Guissou"Coups d’Etat et démocratie", tel a été le thème de la table ronde organisée par le Mouvement des intellectuels du Manifeste pour la liberté le samedi 8 mai 2004 au Centre de presse Norbert-Zongo. Les deux orateurs, en l’occurrence Luc Ibriga et Basile Guissou, n’ont pas eu la même vision des choses.

Depuis la tentative présumée de putsch, le mot coup d’Etat a une occurrence assez importante dans le langage des Burkinabè. Si certains l’évoquent pour exalter ses mérites dans le sens qu’il permet d’éjecter les dirigeants véreux du pouvoir, d’autres par contre condamnent ce qu’ils qualifient de raccourci pour accéder au pouvoir, dont les conséquences à tout égard sont pour le moins catastrophiques.

En organisant cette table ronde du samedi 9 mai 2004, le Manifeste pour la liberté a offert un cadre d’expression, caractérisé par une liberté de ton dont les élèves, étudiants et chercheurs n’ont pas manqué de se servir.

Avant les différents exposés, les intellectuels du Manifeste ont fait une déclaration dans laquelle ils ont salué le procès des présumés putschistes, qui, selon eux, a édifié le peuple burkinabè sur la nature de l’armée et les manœuvres et intrigues des hommes de la IVe République. Ils ont dénoncé l’opacité qui entoure la gestion du patrimoine national : "Pendant que la pauvreté gagne du terrain, une minorité ne cesse d’étaler une opulence ostentatoire sans qu’on ne sache très bien d’où elle tire ses revenus" .

Tout en reconnaissant à notre peuple le droit au changement profond, les intellectuels ont relevé que les coups d’Etat ne sont pas une réponse appropriée. Ils ont entre autre exigé que les auteurs des crimes crapuleux soient traduits devant les juridictions compétentes et que les auteurs des crimes économiques soient traduits en justice. Après la lecture de la déclaration par le coordonnateur national, le professeur Mahamadé Savadogo, Basile Guissou, chercheur au CNRST, a livré sa communication.

Le sociologue préviendra d’emblée qu’il ne trahirait pas ses convictions au travers de son exposé. Pour lui, l’histoire politique de notre pays se fait avec les militaires, en témoigne le grand nombre de coups d’Etat dans notre pays. "Je n’ai pas accompagné le coup d’Etat de 1983. Je l’ai préparé et exécuté, je vous le dis, j’étais dedans", a fièrement souligné M. Guissou, qui a déclaré ne rien regretter et reste convaincu qu’en Afrique le vote est un long processus qui se prête à beaucoup d’injustices.

Cette position défendue par "l’ancien putschiste" a été largement partagée par les participants à cette rencontre de réflexion, et ce, d’autant plus que la démocratie en Afrique, si c’en est une, ouvre la voie à la pérennisation au pouvoir des dirigeants qui se comportent comme des chefs coutumiers : modification du code électoral, révision de la Constitution, utilisation des moyens de l’Etat dans les campagnes électorales, tripatouillages des élections, etc., la liste des maux qui renvoient l’avènement d’une vraie démocratie en Afrique aux calendes grecques est encore longue.

De "bons" coups d’Etat, on en a cité : celui du 25 novembre 1980 par exemple, à la faveur de quoi le colonel Saye Zerbo est parvenu au pouvoir sans effusion de sang et voire même "sans un seul coup de fusil" ,défendraient certains, et Toumani Touré ouvre la voie de la démocratie en évinçant Moussa Traoré.

Quand l’heure vint de parler du droit avec le Maître assistant Luc Ibriga, les arguments précités se sont volatilisés à la lumière des articles et des alinéas : "Le coup d’Etat est fondamentalement illégal et foncièrement mauvais", a souligné en guise d’introduction le juriste. Pour M. Ibriga, le coup d’Etat est une violation du droit positif burkinabè et bien plus du droit international.

L’article 167 de notre constitution a été brandi à cet effet. Pour lui, le coup d’Etat instaure l’Etat de police qui est aux antipodes des valeurs démocratiques par le fait d’une minorité qui n’a pas reçu l’onction de la majorité. L’idée selon laquelle le coup d’Etat pourrait être mis à contribution pour implanter la démocratie est pour M. Ibriga une illusion dont il faut se défaire.

Il cite les cas de Robert Guéi et d’Ibrahim Baré Maïnassara, qui se passent de tout commentaire. Le défenseur du droit positif a toutefois stigmatisé la faible institutionnalisation de la démocratie, caractérisée par la patrimonialisation du pouvoir et la corruption généralisée qui ne peut que faire, selon lui, le lit des messies. Cet argumentaire basé sur les règles de droit n’a pas beaucoup convaincu quand ont sait justement que c’est le non-respect du droit qui conduit souvent à l’usage regrettable des canons.

Quoi qu’on dise, le droit naturel exigera toujours la place qui lui sied. Un philosophe contemporain a dit au sujet du droit naturel et du droit positif que "la justice est le doute sur le droit, qui sauve le droit". Si nous en sommes à traiter toujours de thèmes antinomiques comme"Coup d’Etat et démocratie", c’est que l’Etat de droit demeure sous nos cieux un mythe.

Abdou Karim Sawadogo

L’Observateur

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