Actualités :: Burkina : « La contre-performance de l’UPC s’explique par la radicalisation du (...)

Enseignant dans des Universités occidentales, africaines (y compris au Burkina où il enseigne, depuis quelques temps, en diplomatie et relations internationales), Windata Zongo ne manque aucune actualité sur son pays, le Burkina. Analyste-consultant en géopolitique et relations internationales, il est également, et entre autres, spécialiste des questions de gouvernance des institutions et des organisations politiques. Chargé de programmes au Centre africain d’analyses et recherches diplomatiques et stratégiques (CAARDIS), Dr Zongo, fréquemment sollicité par Lefaso.net sur des questions liées à ses domaines de spécialité, revient, à travers cette interview réalisée en ligne, sur les élections du 22 novembre 2020, le nouveau gouvernement, la position de Zéphirin Diabré sur l’échiquier politique, la question de la réconciliation nationale, etc.

Lefaso.net : On a assisté à une année 2020 bouleversante avec le coronavirus qui a tout mis en veille. Avez-vous pu malgré cela exercer vos activités au niveau du CAARDIS ?

Windata Zongo : C’est assez prémonitoire parce que pour l’année 2020, on avait une série d’activités sur la diplomatie digitale comme je vous l’avais dit lors de la dernière interview. Il était prévu de mettre en lumière le digital dans l’activité diplomatique au vu de certains impératifs de plus en plus contraignants pour les acteurs de ce champ. Finalement le corona est venu imposer cette tendance qu’on a vue avec les chefs d’Etats de la CEDEAO par exemple, ainsi que leurs ministres qui ont vite basculé dans cette norme. Au finish tous les rendez-vous et activités diplomatiques de 2020 ont été virtuels. Nous aussi à CAARDIS (Missions – caardis) avons basculé naturellement dans le télétravail et cela ne nous a pas rendus moins efficaces.

Et du coup, quels sont les projets prévus cette année ?

Les engagements contractés et qui avaient été reportés à cause du coronavirus sont ce qu’on va d’abord évacuer avant de se projeter, à partir du second semestre, sur les activités de 2021 qu’on a déjà planifiées. Il s’agit principalement de la question sécuritaire dans son aspect humain et ses implications diplomatiques. Le site va encore subir des retouches dans l’objectif d’être encore plus pratique.

Au plan national, l’année 2020 aura été une année électorale. Quelles leçons, en rapport avec l’encrage démocratique, peut-on tirer ?

Effectivement, 2020 était une année électorale qui devait mettre en épreuve la bonne santé de notre démocratie et comme vous l’avez constaté, cela a été confirmé non seulement par tous les acteurs de cette campagne, mais aussi par la population burkinabè qui se sera une fois de plus illustrée par sa maturité. Et c’est tout ça qui nous a donné des élections apaisées.

Le ton de l’opposition pendant la campagne, de même qu’à l’annonce des premiers résultats, était suffisamment ferme sur les éventuelles insuffisances et fraudes, pour finalement faire unanimité autour du verdict final et allégeance à Roch Kaboré. Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce prompt revirement et quelle peut être la conséquence d’une telle ‘’harmonie’’ politique pour l’avenir de la démocratie burkinabè ?

Bon, le ton était effectivement monté durant la campagne, mais cela a toujours été le cas durant ces périodes-là. Mais maintenant, c’est la communication de masse qui permet d’amplifier et de théâtraliser cela. C’est d’ailleurs normal, parce que durant ces périodes, les politiques sont ‘’dans le match’’ et c’est de bonne guerre, tant que c’est dans le symbolisme. Après, le discours sur les fraudes n’a pas pris, car les Burkinabè ont une culture politique élevée maintenant et savent décerner les stratégies subversives et les instrumentalisations dont ils peuvent être victimes de la part des acteurs politiques, de l’intérêt national. Vous avez même vu qu’un député d’un parti politique de l’opposition a été contraint de s’excuser après avoir tenté en vain d’inciter la population à la défiance vis-à-vis de l’autorité. Au finish, on a assisté à un défilé de candidats malheureux pour féliciter le président Kaboré et c’est ce qui participe dans la forme, à consolider notre démocratie que les médias de plusieurs pays voisins ont citée comme exemple à suivre.

On a enregistré de nombreux regroupements d’indépendants à ces législatives, malgré tout, aucun n’a pu s’arracher un seul élu, quand bien même un sondage de 2018 révélait que les partis politiques perdent en crédibilité auprès des populations. Comment peut-on expliquer ce combat infructueux pour ces indépendants ?

Oui, mais il n’y a pas d’improvisation ni de spontanéité en politique. La conquête du pouvoir exige bien plus que de la volonté et de l’ambition. C’est un travail de longue haleine et de profondeur qui ne s’illustre pas seulement dans le virtuel. Ces indépendants n’avaient pas d’encrage, parce qu’ils ne disposaient pas pour la plupart, de la manne financière nécessaire, d’outils politiques conséquents sur lesquels s’appuyer et encore moins de machines de campagne persuasives ; donc les résultats obtenus sont logiques.

Le président Roch Kaboré est à son dernier mandat. Pensez-vous que cette posture va le conduire à un changement de style de gouvernance, notamment en termes de fermeté sur des questions ?

Je ne sais pas ce que vous entendez par fermeté dans la mesure où il ne peut gouverner qu’en tenant compte du modèle érigé depuis l’insurrection et qui accorde son indépendance à la justice en diminuant de facto, la capacité coercitive de l’exécutif. On peut toutefois espérer la culture de la rigueur et des résultats ainsi que la promotion de la probité, parce que ces valeurs là ne sont plus une réalité ici au Burkina Faso. Mais dans ce cas, chacun de nous y a un rôle à jouer dans ses prérogatives. Le président l’a d’ailleurs affirmé dans son discours après sa réélection et comme les calculs politiques sont derrières lui maintenant, on espère qu’il mettra cela en application, notamment dans les champs de la lutte contre la corruption et la culture du résultat.

Le Premier ministre Christophe Dabiré est reconduit, et avec lui, plusieurs ministres des gouvernements précédents. Qu’est-ce qu’une telle configuration peut expliquer ou annoncer ?

Le Premier ministre avait instauré dès son arrivée, une bonne dynamique que le président a jugée utile de poursuivre au vu des résultats obtenus. Et vous conviendrez avec moi que les ministres reconduits avaient fait du bon boulot. Donc, la logique veut qu’ils soient toujours là pour poursuivre leurs œuvres. Je pense que c’est ce qui justifie cette configuration.

Le ministère de l’Intégration africaine et des Burkinabè de l’extérieur rejoint le département des Affaires étrangères, alors que sa création était perçue comme une façon de mieux prendre en compte la diaspora. N’était-ce finalement pas pour le besoin du vote que ce ministère a été créé et n’est-ce pas également un mauvais message envoyé aux Burkinabè de l’extérieur ?

Non, on ne peut pas dire cela. Il y a des réalités que nous, citoyens de la plèbe, ignorons, mais qui concourent à la prise de décision des gouvernants. Ça peut être lié à une cohérence administrative, à des contraintes de budget… Dans tous les cas, je ne crois pas que les Burkinabè de la diaspora soient lésés, puisqu’un ministère délégué à eux destiné, a été créé. Pour moi, tout ce qui compte est que leurs doléances soient prises en compte et qu’ils sachent à quelle structure s’adresser.

On observe, au fil des gouvernements, que des ministères sont marqués par un changement perpétuel d’intitulés, des suppressions, reconstitutions, élagages, rajouts. Comment une telle instabilité peut-elle s’expliquer et quel est l’enjeu d’un tel mouvement pour l’administration et, partant, pour le pays ?

C’est lié à la feuille de route qui définit les champs de compétence.

Le départ du Chef de file de l’opposition, Zéphirin Diabré, donnant au pouvoir une majorité écrasante surtout à l’Assemblée nationale, ne va-t-il pas tirer la dynamique démocratique burkinabè vers le bas ?

Non, puisque c’est la volonté du peuple qui est ainsi illustrée. Et puis, fondamentalement, cela ne change rien pour le pouvoir ; puisqu’avec ou sans l’UPC, les partis de la majorité présidentielle disposaient déjà d’une majorité absolue.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette contre-performance de l’UPC ?

Je pense que cela s’explique par deux facteurs : la radicalisation du discours et les incohérences de son leader, facteurs auxquels s’ajoutent les querelles internes de leadership. Vous vous rappelez qu’après les élections législatives de 2015, l’UPC qui a choisi de prester dans l’opposition a radicalisé son discours contre le président Kaboré, sans doute par zèle, et s’illustrant dans une virulence parfois injustifiée, notamment dans le fameux sujet de la réconciliation nationale, et surtout celui de la gouvernance sécuritaire pour lequel son apathie et son instrumentalisation de la mort des soldats à des fins politiques, ont été unanimement critiquées.

A cela s’ajoute son alliance avec le CDP, pour laquelle, il légitime le contraire de ce qu’il avait combattu durant la gouvernance du président Compaoré lors d’une manifestation de ce parti au palais des sports. Après cela, il s’est approprié la lutte de ce parti, y compris son aspect contestable. Cette incohérence a été perçue comme une trahison par beaucoup de militants qui ne se reconnaissaient plus en lui et s’est avérée contre-productive. Au plan interne, on a vu des dissensions internes qui ont d’abord entraîné une première vague de départ de cadres du parti, puis une seconde juste avant les élections. Le parti était donc, avant les élections, en partie, vidé de sa substance et ne pouvait pas espérer mieux que ce désaveu.

Zéphirin Diabré sera chargé de piloter la réconciliation nationale, n’est-ce pas une mauvaise option que de confier une telle mission à un homme politique, acteur de batailles partisanes ?

Franchement, ce qui me gêne dans cette histoire n’est pas le fait de savoir qui est nommé dans ce ministère, mais plutôt l’usage même de cette notion de réconciliation nationale, tant cela ne correspond pas empiriquement à la réalité burkinabè. La réconciliation nationale est une action publique conceptualisée et introduite dans les discours politiques pour les Etats ayant subi des conflits internes et qui sont en situation de reconstruction ou de consolidation comme ce fut le cas dans plusieurs pays africains comme la Côte d’Ivoire, le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Burundi, le Niger, l’Ethiopie, Togo…

De nos jours, c’est devenu une notion fourre-tout que des politiques utilisent en fonction de leurs intérêts. Ici, après l’insurrection de 2014, des acteurs exclus du jeu politique ont ainsi introduit ce concept dans leur discours pour légitimer leur remise en selle dans le champ politique et c’est de bonne guerre. L’Etat, sans doute par souci de véhiculer une image de rassemblement a joué le jeu en y ajoutant des dossiers sociaux et de justice pendants tels que celui des radiés de 2011, les célèbres exilés politiques, les dossiers Sankara et Norbert Zongo… et a créé une structure qui devait les évacuer.

On se disait qu’on allait maintenant en finir avec cette fabrique que maintenant, on nous l’institutionnalise à travers un ministère. Mais dites-moi, a-t-on assisté depuis 2014 à un conflit politique qui a fracturé la société burkinabè et fait même des centaines de déplacés et de morts ? Y a-t-il eu un conflit ethnique ou politique suite à cette insurrection ? Les militants des partis politiques chassés du pouvoir ont-ils été obligés de fuir le pays et de s’exiler dans les pays limitrophes comme ce fut le cas par exemple en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger ? Les militants restés au pays sont-ils stigmatisés et ostracisés ou vivent-ils toujours au sein de la communauté ?

La résolution des dossiers Sankara ne relève-t-elle pas plus d’un devoir de justice réclamé depuis des années par le peuple et promis par le candidat Kaboré qu’autre chose ? En quoi la résolution du dossier Zongo participe-t-elle à une réconciliation nationale ? Les exilés dont il est question sont des élites politiques qui, pour la majorité, sont rentrés au pays dans l’indifférence générale s’ils n’ont pas d’ennuis judiciaires et ceux qui ne sont pas encore rentrés peuvent le faire en passant bien-sûr par la case justice et cela doit être non négociable. Donc, en définitive, de quelle réconciliation nationale on parle pour légitimer la création d’un ministère ?

De mon point de vue, le Haut Conseil de la réconciliation peut traiter ces dossiers dits de ‘’réconciliation nationale’’ qui se situent tous dans les champs social et judiciaire. Le discours de la réconciliation nationale ici est une fabrique pour les élites politiques et ne correspond pas, en termes d’envergure, avec la réalité socio-politique du pays. Heureusement d’ailleurs ! Donc, c’est la création de ce ministère là me gêne.

Dans cette nouvelle alliance, qu’est-ce que Zéphirin Diabré et son parti jouent comme risques et/ou gains ?

En tout cas, pour moi, il s’illustre toujours dans cette incohérence qui le caractérise depuis son alliance avec le CDP et risque gros. Je pense qu’il aurait dû demeurer dans l’opposition et travailler à reconstruire son parti avec une stratégie durable. J’ai même trouvé maladroit qu’il dise que le fait de rejoindre la mouvance est un choix des Burkinabè, alors qu’en réalité le choix a juste été de ne pas voter son parti. Ce genre de discours sert juste à légitimer son choix de rejoindre la majorité et de ne pas admettre en toute objectivité, son échec. Mais je crains que cela ne soit pas accepté par ceux qui l’ont voté et qu’il finisse par subir le même sort politique que Me Hermann Yaméogo qui avait en son temps, trahi les militants de l’ADF en rejoignant le CDP du président Blaise Compaoré dans la majorité présidentielle. Cet acte avait été l’élément déclencheur du déclin de celui-ci dans le champ politique.

Revenons à la maladie à coronavirus et ses implications pour les Etats. Comment le CAARDIS appréhende-t-il cette donne en termes de bouleversements socio-politiques ?

Ce sont surtout ses conséquences dans le modèle de gouvernance qui est important à analyser pour nous. Comment ce modèle s’accorde avec le coronavirus et surtout, comment se projeter face à de telles réalités pour ne pas impacter structurellement le modèle actuel ? C’est dans ce fil conducteur que nous allons travailler à construire les ateliers à venir dans les champs politique et surtout, pour ce qui nous concerne, diplomatique.

Faut-il s’attendre à nouvel ordre mondial notamment en termes de changements de rapport de forces politique, économique… ?

Est-ce que le coronavirus a occasionné l’hégémonie d’un Etat ? La réponse est non. Il était question d’un phénomène nouveau qui a permis de mettre en lumière la forte capacité réactive et de résilience de certains Etats par rapport à d’autres. Donc, même si cela doit désormais être pris en considération dans la définition de la notion multi-dimensionnelle de la puissance, ça ne remet pas structurellement en cause, la place des hégémons régionaux et mondiaux. Est-ce que le fait que les Etats-Unis d’Amérique aient mal appréhendé cette maladie contrairement à l’Allemagne et la Chine qui en ont profité pour faire une démonstration de puissance, signifie que ce pays est en déclin ? L’Allemagne ou le Canada peuvent-ils en profiter pour contester la domination américaine dans l’ordre multilatéral ? Je ne pense pas.

Comment l’Afrique, qui semble moins impactée par cette épidémie, peut-elle se renforcer au plan du développement et de rayonnement international ?

Je ne sais pas comment, structurellement, l’Afrique va pouvoir profiter du coronavirus pour profiler un rayonnement international ou un quelconque développement. Le continent est certes moins impacté que le reste du monde sur le plan humain et c’est très bien, mais dans le champ économique, il subit lui aussi le corona. Tous les pays de ce continent ont vu des secteurs de leurs économies déjà fragiles, touchés par le coronavirus et l’Union africaine a mis en place un comité de compétences composé de Tidjane Thiam, Donald Kaberuka, Ngozi Okonjo-Iweala et Trevor Manuel pour voir quelles solutions l’Afrique peut-elle trouver pour atténuer l’impact du corona sur les économies. Pour le reste, vous voyez vous-même que c’est un bouleversement structurel de l’ordre mondial auquel, l’Afrique, partie intégrante même périphérique, n’échappe pas. Les tentatives telles que l’initiative malgache de traitement du corona, qui a été instrumentalisée dans le champ diplomatique en tant qu’outil d’un panafricanisme médical, n’ont pas contribué à un quelconque rayonnement.

Pour conclure ?

Ce que je retiens de l’année 2020 au Burkina Faso, outre le coronavirus et ses impacts sociétaux, c’est que cela aura été une année de confirmation de l’élan très positif pris par nos forces de défense et de sécurité dans la lutte contre le terrorisme. Les élections ont été une terrible mise à l’épreuve pour elles, mais elles ont relevé le défi et c’est l’occasion pour nous tous de leur dire bravo pour le travail abattu depuis que le pays est confronté au terrorisme. De même, ceux qui sont à Ouagadougou, et je crois savoir que c’était le cas dans les autres grandes villes, ont constaté le travail abattu par la police pour que les citoyens puissent passer les fêtes de fin d’année en toute quiétude. Sur les routes, la police a vraiment fait un boulot extraordinaire et je n’oublie pas les sapeurs-pompiers que l’on a sentis prêts à parer à toute éventualité par leurs positionnements stratégiques dans la ville de Ouaga. Je voulais donc dire un grand merci à tous ces acteurs et souhaiter à tout le peuple burkinabè une bonne année 2021.

Interview réalisée en ligne par Oumar L. Ouédraogo
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