Actualités :: Les Burkinabé, à bon droit, ont appris à être circonspects"

Il y a un petit bail que Me Hermann Yaméogo n’avait pas accordé d’interview à San Finna. Nous l’avons approché et , toujours disposé à s’entretenir avec les hommes de média, il s’est prêté à notre jeu de uestions/réponses. Le détour en vaut la chandelle. Lisez plutôt !

Vous semblez toujours sur vos réserves extrêmes par rapport à la présumée tentative de coup d’Etat. Pourquoi ?

Trop de dénonciations du genre ont débordé sur des règlements expéditifs de triste mémoire. Alors les Burkinabé, à bon droit, ont appris à être circonspects. Ils refusent de mordre à l’hameçon sans chercher à voir et à comprendre, encore et surtout que cette affaire éventée par le Commissaire du gouvernement a été dès l’origine détricotée par un certain nombre de faits qui ont ancré le doute dans l’opinion. Sauf à l’instruction préparatoire de consolider ultérieurement le dossier pour lui donner plus de substance et de crédibilité, et à nous amener nos autres qui sommes dubitatifs à battre notre coulpe, je resterais comme la majorité des Burkinabé sur la position d’extrême réserve .Cependant, ma conviction est faite que cette affaire, pour avoir été déclarée sous contrôle de longue date de l’aveu même des autorités, ne pouvait qu’être téléguidée, circonstance qui pourrait éventuellement jouer sinon en absolution en tout cas en atténuation des condamnations encourues par ceux qui sont poursuivis.

Quelles sont vos réflexions par rapport à la garde à vue ?

C’est tout simplement de la séquestration, de la torture morale, ce qui en soi est suffisant pour entacher toute la procédure. Il ne faudrait pas s’étonner si demain il y a des rétractations pour cause d’ aveux forcés.

Norbert Tiendrébéogo est arrêté ; l’opposition a-t-elle bien réagi ?

Oui. Elle a immédiatement fait bloc : le G 14, la COB. Des contacts ont même eu lieu en dehors de ces regroupements pour arrêter une stratégie commune pour la libération du Président du FFS. Quelles que soient nos divergences, il serait irresponsable de ne pas les subalterner à l’essentiel de la solidarité vis-à-vis de notre compagnon dans l’adversité. Une brèche sur ce plan serait préjudiciable à tous.

On parle de l’implication du Togo et de la Côte d’Ivoire ; cela ne vous gêne-t-il pas aux entournures, vous qui y avez des relations ?

Je n’ai pas connaissance qu’on ait officiellement impliqué ces Etats. Ensuite, les amitiés que j’ai dans ces pays ne sont pas assujetties à des sautes d’humeur entre gouvernants. Par contre, ce qui me gênerait, c’est qu’on oublie le sort de nos ressortissants dans ces terres d’accueil au point de rentrer en belligérance avec ces pays qui sont nos véritables poumons économiques.

Sidwaya, le 27 Octobre dernier, a eu ces propos : " : " La rumeur a fait de Hermann Yaméogo un potentiel bénéficiaire du coup d’Etat s’il avait été exécuté avec succès. Devons-nous en être étonnés ? Celui-ci ne rêve-t-il pas dans son lit que de la chute de Blaise Compaoré, même lorsqu’il dormait à ses côtés sur un matelas commun ? Les acteurs politiques doivent savoir que seuls les actes et déclarations peuvent les grandir ou les perdre. Hermann Yaméogo, lui seul, sait ce qu’il a semé et ce qu’il va récolter. Espérons seulement qu’il n’a pas semé du vent…. ". Qu’en dites-vous ?

Ce n’est pas la première fois que je suis l’objet d’ " amabilités " du genre de la part de Sidwaya qui est la voix de son maître. J’ai donc reçu la menace 5/5 mais je ne m’en émeus pas outre mesure. Sidwaya fait partie de ces journaux bien introduits qui contribuent à éclairer l’opinion sur qui est qui, sur la nature des amours et des désamours du pouvoir. Je suis dans le collimateur, c’est pas infamant, c’est pas nouveau, point barre !

Avez-vous été menacé dans le cadre de cette affaire ?

La presse avait relayé des bruits au sujet d’ un coup en préparation et au travers duquel il était projeté de mettre la main sur des responsables de l’UNDD. Nous ayant mis la puce à l’oreille, nous étions sur nos gardes. Je n’ai pas été encore à proprement parler menacé. Je sais seulement que de grands intrigants auraient aimé m’impliquer dans l’affaire pour terminer le travail entamé avec le coup de force dans mon parti ; ils en seront encore pour leurs frais !

Je remercie tous ceux, et ils sont nombreux, qui, au pays ou à l’extérieur, m’ont constamment tenu informé et qui, s’ inquiétant de mon sort, m’ont prodigué des recommandations de prudence, même de départ du territoire.. Je ne suis pas parti et je ne vois pas ce qui pourrait m’amener à le faire. Car voyez-vous, une lecture lucide de notre vie politique depuis à peu près deux décennies montre que l’opposant de la société politique ou civile qui n’intègre pas la dimension de la mort dans son combat, n’a pas une perception véritable des réalités nationales. Au Burkina Faso, une brochette d’hommes sont morts à cause et par la politique : beaucoup d’anonymes mais également beaucoup d’illustres dont Thomas Sankara, Norbert Zongo, Oumarou Clément Ouédraogo… La liste pourrait s’allonger demain avec un Nama Germain, un Kwamé Lougué ou un Hermann Yaméogo. Les raisons qui ont prévalu aux disparitions d’hier n’ont pas malheureusement disparu aujourd’hui…

Les diplomates ont été informés de la tentative de putsch. Qu’en pensez-vous ?

Le premier galop de communication à propos de cette affaire a fait un " flop " qui a irrémédiablement porté un coup à la crédibilité du dossier. Le pouvoir a voulu rebondir. Il parle maintenant de gestion triphasée : sécuritaire, judiciaire, diplomatique. Il faut gommer les erreurs du début par la présentation d’une gestion sereine, soucieuse de légalité et de transparence. Mais cela ne semble pas avoir atteint tous les objectifs. Non seulement les politiques et la société civile ont été royalement ignorés dans cet exercice de communication mais les abus constatés dès le début de la garde à vue ont contribué à marquer à tout jamais la procédure du sceau de l’ illégalité.

Personnellement, j’incline à croire que nous sommes arrivés à un stade où on gagnerait à régler politiquement le dossier. Cela suppose que le pouvoir accepte aussi de reconnaître sa part de responsabilité car je persiste à dire que nous n’en serions pas là aujourd’hui si un regard attentif avait été accordé à la situation sociale des militaires, à leurs demandes catégorielles surtout que, fait suffisamment exceptionnel, ils avaient menacé de marcher en 1999 et porté récemment leurs revendications devant la justice en constituant conseil. Ce n’est donc pas en forçant pour juger et condamner sur des bases ténues, en se perdant en prestations médiatiques pour tenter de faire avaler la pilule et redonner des couleurs à son image, que le pouvoir règlera définitivement la question ; les problèmes resteront toujours posés.

Quelle réflexion vous inspire l’assassinat de Tidiane Paré ?

L’assassinat de Tidiane Paré est l’ illustration de la banalisation et de la professionnalisation du crime chez nous. Tout montre, dans les circonstances de sa commission que nous avons affaire à un professionnel. Ce genre d’individus font payer très cher leurs services et ils ne courent pas les rues. Quelles que soient les motivations profondes de cet acte odieux, elles ont toutes les chances de rester inconnues tout comme son auteur. C’est donc autant la prime à l’impunité que le processus de " bolivisation " de notre pays qui inquiètent.

Que dites-vous de l’ " aventure " de Liermé Somé ?

Liermé Somé est l’un de ces rares journalistes qui travaillent dans la continuité de Norbert Zongo pour que la presse garde sa vocation de contre-pouvoir. Il ne roule pas sur l’or et ce n’est pas pour autant qu’il est devenu un journaliste " marron " prostituant sa plume au plus offrant. Cela ne pouvait que lui attirer les mêmes antipathies que celles qui ont été fatales à Norbert Zongo.

Je suis simplement désolé qu’il s’en trouve qui aient le front de plaisanter avec ce qui aurait pu être un drame. Si Liermé Somé était effectivement passé à la trappe, on aurait assisté à un concert de condamnations, de lamentations mais comme il n’est ni mort, ni blessé, on va jusqu’à oublier le danger encouru pour brocarder l’événement. C’est triste et comme un encouragement aux exécuteurs de basses besognes.

Pensez-vous que notre armée a besoin d’être repensée ?

Absolument. Pendant longtemps, on a considéré l’armée comme un " no man’s land ", comme un domaine où il était interdit surtout aux civils d’y fourrer le nez. Je revendique le droit d’être informé de la vie de l’armée et de pouvoir en parler, parce que nous sommes en république et qu’en république, l’armée est là pour tous.

Maintenant que ses problèmes sont étalés au grand jour, on doit en parler et leur trouver des solutions. Des solutions pour régler les problèmes courants mais également pour restructurer l’armée, la moderniser afin de lui permettre de faire face aux sollicitations nouvelles dont elle est l’objet. En effet, les militaires connaissent aussi des problèmes sociaux qui empoisonnent leurs vies, c’est bien connu de tous mais à ces problèmes, s’ajoutent des frustrations multiples. Des militaires promotionnaires d’un même grade peuvent être logés à des enseignes si différentes que pendant que l’un affecté à la garde rapprochée peut acheter à son épouse portable ou frigidaire, l’autre peine à donner le " nassongo " quotidien. Si on y rajoute les difficultés pour se soigner, le détournement de l’armée de ses missions classiques, le non paiement de sommes dues pour missions à l’extérieur, on a là un échantillon des problèmes internes qui rongent l’armée et qui demandent qu’on les résolve.

A côté de cela, il y a la nécessité de restructuration de l’armée pour la déconnecter de l’autorité politique et pour la préparer à relever certains défis collectifs. Il s’agira de parvenir à lui appliquer le cantonnement territorial et juridique pour en faire véritablement une armée républicaine, de l’outiller pour lui permettre de lutter contre le banditisme transnational, l’émigration sauvage, le terrorisme et pour mieux l’impliquer dans l’entreprise d’intégration sous-régionale.

Dans le cadre de la relecture de notre programme, nous allons à l’UNDD entreprendre une série de conférences régionales sur les choix stratégiques du parti. Je compte proposer l’inscription de la réforme de l’armée dans la thématique des choix à retenir.

Les manifestations grandioses du 43 ème anniversaire de l’armée qui ont suscité la polémique ont été marquées par un drame. Votre sentiment.

C’est vrai que les contradicteurs n’ont pas épuisé jusqu’à présent leurs arguments par rapport à la célébration de cet anniversaire qu’on a voulu exceptionnel. Je ne suis pas dans le principe contre de telles manifestations mais cet anniversaire m’apparaît beaucoup plus comme la manifestation d’une fuite en avant. Comment l’armée, qui connaît des problèmes internes, pouvait-elle avoir le cœur à la fête ? Comment les populations burkinabé, préoccupées au plus haut point par le difficile quotidien et les incertitudes des lendemains compte tenu notamment de nos relations avec certains pays voisins, pouvaient-elles se prêter à cet exercice de thérapie collective ? Evidemment comme le mauvais œil s’est mis de la partie avec ces centaines de personnes brûlées lors de la retraite aux flambeaux, il ne faut pas s’étonner que ceux qui étaient contre la manifestation en concluent à la justesse de leurs préventions.

Par ailleurs, le thème retenu : " Intégration sous-régionale pour la paix et le développement " ne m’a pas paru relever d’une bonne intuition quand on sait que dans les facteurs qui contrarient l’intégration, il y a le rôle joué par certaines armées dans les conflits. La manifestation aurait peut-être atteint son objectif si elle s’était passée en famille pour discuter des problèmes de famille dans l’optique de réellement leur trouver des solutions. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est " râpé " !

La morosité nationale est une question à l’ordre du jour. Il y en a même qui vont jusqu’à parler de crise nationale. Qu’en pensez-vous ?

Je dois dire que depuis que je suis en politique, c’est l’une des rares fois où je sens avec autant d’appréhension un tel mécontentement populaire. Il y a comme une déferlante en cours et qui n’est pas liée à des causes superficielles. En tant que leader et élu, je suis comme beaucoup d’autres sollicité, consulté, appelé à des intercessions. Nous sommes placés en situation de sentir et de voir venir les choses et cela m’autorise à dire que le malaise a pris des proportions inquiétantes. Dans les secteurs sociaux fragiles comme l’éducation, la santé, la jeunesse, il a dépassé tous les seuils de tolérance.

J’ai pu partiellement toucher du doigt la réalité au niveau de la santé, en me rendant dernièrement aux Urgences. La situation qui était déjà grave il y a quelques années s’est encore plus détériorée. Les malades jonchaient le sol dans des conditions déshumanisantes. C’est sûr, les infrastructures manquent de même que le personnel mais il y a quasiment de la non-assistance à personnes en danger quand malgré les aides conséquentes dont bénéficie l’Etat dans ce secteur, il ne parvient pas à faire face, même dans des modestes proportions, à une demande aussi fondamentale que la santé.

Au niveau de l’éducation, il n’est que de se référer au budget pour se rendre compte du délaissement de ce secteur qui relève des déficits graves au niveau des infrastructures, du personnel enseignant et des ressources affectées dans le cadre des dépenses de fonctionnement et d’investissement.

Les manifestations de la pauvreté sont de plus en plus visibles et contribuent à une déprime nationale menaçante. Les plaintes s’accompagnent toujours de récriminations pour ne pas dire plus par rapport à l’incurie du pouvoir, à sa richesse ostentatoire et à l’absence de solidarité véritable.

Ce n’est pas dans des réformettes qu’on trouvera les solutions ni en ouvrant le banquet gouvernemental pour calmer les choses. Il faut obtenir le changement des structures et des hommes qui se sont encroûtés au pouvoir et là il est évident que seule une mobilisation déterminée de l’opposition pourra convaincre ceux qui nous gouvernent que cette fois-ci, le peuple est décidé à exercer son droit au changement.

On dit souvent de l’opposition qu’elle est victime du syndrome de l’incantation, qu’elle ne fera pas mieux que le pouvoir. Votre avis.

De telles assertions gagnent en volume au fur et à mesure qu’on approche de l’échéance de 2005. Lorsqu’elles viennent du pouvoir ou de sa " banlieue ", on comprend mais je suis amusé lorsque de façon répétitive, je tombe sur le même couplet provenant de milieux censés être plus critiques. Je dirai d’abord que même si ce n’était que pour voir d’autres bobines au pouvoir, le peuple est prêt.

Quant au fait de ressasser sans arrêt ce refrain sur le verbalisme de l’opposition, son manque de programme, cela relève tout simplement d’une pré-campagne destinée uniquement à paver les chemins du pouvoir en 2005 à ceux qui l’exercent depuis près de 20 ans. C’est bas et plus encore insultant pour l’immense majorité des Burkinabé qu’on décrète ainsi inintelligents, incapables d’assurer la relève de la " race élue " qui nous gouverne ! Ceux qui parlent ainsi ne savent pas que bien de grandes réformes qui ont permis quelque peu au pays d’avancer viennent des propositions de l’opposition.

Pour ma part, je ne suis pas peu fier du programme de l’UNDD et de la contribution de nombre de responsables de ce parti à la résolution de certains problèmes au plan interne comme externe.

Comment analysez-vous le cadre d’expression politique burkinabé et comment l’opposition peut-elle réussir l’alternance ?

Pour l’observateur non averti, le cadre d’expression politique est tout à fait correct. Nous avons une Constitution qui repose sur des organes différenciés, nous avons des lois qui instituent un droit des partis (financement, statut de l’opposition….) et un droit de suffrage (bulletin unique, paraphe des bulletins, prise en charge des délégués des partis…), nous avons le pluralisme consacré en politique, dans les médias, dans les syndicats, dans les mouvements de droits de l’homme... Nous avons même des organes de contrôle relatifs à la presse, à la corruption, à la transparence électorale, à l’éthique.. et pour couronner tout cela, le pays a noté une percée notable de l’opposition aux dernières élections de 2002.

Mais sous la couche de vernis démocratique, il y a ces réalités moins belles : le tripatouillage de la Constitution, la déstabilisation des partis, la propension du pouvoir à tout dénaturer, à ne pas donner suite aux lois votées, à refuser d’accepter l’opposition comme l’interface de la majorité en s’acharnant à l’étouffer. Il y a aussi la monopolisation, comme signalé plus haut des médias d’Etat au profit du pouvoir, le fait de ne jeter que des miettes aux partis pour leurs activités, l’utilisation des moyens de l’Etat pour sa politique… Tout cela oblitère les conditions du libre jeu démocratique, handicape les partis et explique le nombre considérable d’épaves politiques qui encombrent l’espace partisan, alourdissent et fragilisent le processus électoral.

Mais pour être juste, le personnel politique s’est souvent accommodé des ingérences du pouvoir dans le jeu partisan ce qui a favorisé l’intrusion dans cette arène de beaucoup de compétiteurs dont les vocations politiques n’étaient pas évidentes. Voilà un peu l’instantané de ce qu’on vit.
Pour que l’opposition réalise l’alternance, il importe d’obtenir du pouvoir qu’il se soumette aux lois de la République. Mais cela ne suffit pas.

L’opposition elle-même doit se remettre en cause, rompre avec ses mauvaises habitudes. Elle doit se doter d’un programme alternatif reposant sur un contrat de partage du pouvoir. Pour la présidentielle de 2005, l’opposition doit s’entendre solennellement et par écrit pour soutenir un candidat au premier tour ou à défaut reporter ses voix sur le candidat de l’opposition le mieux placé au second tour. En tout état de cause, les candidatures d’accompagnement ou de barrage doivent être dénoncées au peuple et combattues avec vigueur.

De façon plus particulière, il est primordial que les opposants se ressoudent autour du combat pour l’application de l’article 37 de la Constitution dans le respect de la volonté exprimée par le constituant originaire : nul ne saurait briguer plus de deux mandatures. Si ces conditions sont remplies et si par ailleurs les exigences liées au renforcement de la transparence électorale sont satisfaites, l’espérance de changement étant incontestable dans tout le pays, l’alternance sera à portée de main.

Qu’est-ce qui vous déplaît le plus en politique ?

Il y a sans doute beaucoup à dire quand on sait le mal que peuvent causer l’ingratitude, l’hypocrisie -et j’en passe- en politique mais n’étant pas un guerrier dans l’âme, ce qui m’horripile au plus haut degré, c’est de voir sacrifiée à travers la violence, la guerre, la vie d’autres hommes pour assouvir des ambitions personnelles.

L’assassinat de Jean Hélène, au-delà de l’affliction, fait en ce moment l’objet d’une tentative d’instrumentalisation politique. Vos sentiments et analyses sur la question ?

On ne peut qu’être révulsé par l’assassinat du journaliste Jean Hélène. J’ai eu le privilège de recevoir l’homme à domicile, de communiquer avec lui à plusieurs reprises. Même si je n’ai pas été satisfait de ce qu’il ne relayait pas mes points de vue sur la gestion de la crise ivoirienne, je ne lui en reconnaissais pas moins du courage et un profond attachement à la terre africaine. Cet homme, à l’exemple de Norbert Zongo, de Carlos Cardoso, fait son entrée de façon tout aussi dramatique dans le martyrium des hommes de presse. Sa mémoire doit être protégée et la meilleure façon pour y parvenir, me semble-t-il, ne devrait pas consister dans la recherche acharnée de dividendes politiques à partir de ce meurtre. Malheureusement, c’est le fait dominant.

A vouloir par un gavage diplomatique, médiatique, politique, transcender le meurtrier pour identifier les autorités ivoiriennes comme les auteurs principaux de ce crime -en raison de la politique d’ivoirité et du climat de haine dont on les rend seules responsables- on ne fait rien d’autre que se servir de l’assassinat de Jean Hélène pour régler des comptes. Non seulement, je trouve inconvenant un tel commerce parce que peu respectueux de la mémoire du disparu mais il se tient sur la base d’une imputation exclusive de responsabilités injuste à la charge des autorités.

Si le principe est de minorer la responsabilité du coupable qui a porté le coup fatal pour incriminer le moralement responsable, il ne faut pas alors craindre, pour reprendre certains propos, de ratisser large. On pourra partir du raisonnement que Jean Hélène serait toujours vivant si la France n’avait pas imaginé le travail forcé au temps de son empire, si Houphouët Boigny n’avait pas convaincu les étrangers qu’ils étaient pour toujours en Côte d’Ivoire comme chez eux, si nos chefs d’Etat respectifs avaient eu une véritable politique de gestion des flux migratoires, si les appétits de prédation des richesses de la Côte d’Ivoire ne s’étaient pas faits irrépressibles après la mort d’Houphouët, si enfin il ne s’était pas trouvé des pouvoirs pour apporter des appuis multiples aux rebelles dans leur expédition du 19 Septembre qui a tourné à la partition de fait du pays.

Une tutelle onusienne de la Côte d’Ivoire, cela vous inspire-t-il ?

Il ne faut pas rigoler. La Côte d’Ivoire est loin d’être le Kosovo. Si ce que certains considèrent comme une idée géniale n’est pas encore proposé pour la Somalie en déliquescence qui menace la sécurité mondiale notamment via Al Qaïda, ni en son temps pour la Sierra Leone ou le Liberia qui ont dégoûté la conscience universelle par l’ampleur des crimes contre l’humanité qui ont été commis, ce n’est pas à la Côte d’Ivoire qu’il faut chercher à appliquer cette thérapie. En fait, ceux qui ont commandé cette sortie doivent se détromper : ce n’est pas comme ça qu’on va continuer à diriger par procuration nos Etats africains avec des présidents au rabais pour servir servilement les intérêts de certaines puissances. Le néo-nationalisme africain en forte expansion chez les jeunes, et qui se fait plus virulent à cause de l’égoïsme des riches de ce monde, en est le signe le plus vivace.

Comment analysez-vous la résurgence des coups d’Etat en Afrique ?

C’est à la fondation qu’on reconnaît la bâtisse. En effet, la vague de démocratisation des années post-guerre froide en Afrique ne s’est pas faite sur des bases qui devaient en assurer l’enracinement et le développement durable. La plupart des chefs d’Etat se sont convertis de mauvaise grâce à la démocratie. Ils ont joué le jeu mais pas franc jeu. Nous nous sommes retrouvés avec une démocratie neutralisée, verrouillée par des Présidents qui ont fait main basse sur le pouvoir politique, économique, médiatique et décidés de se pérenniser au pouvoir. Comme ils ont compris qu’un président africain pour durer doit avoir des supporters présidents plus haut placés, ils se sont donné les moyens d’avoir des parrains. L’extérieur s’est trouvé ainsi en situation, au grand désespoir des opposants, de fermer les yeux sur bien de dérives démocratiques alléguant invariablement qu’il faut laisser le temps au temps, et patati et patata.

Lorsque les blocages au libre jeu de la démocratie atteignent ces cimes et qu’ils encouragent au plan interne des inégalités insupportables, cela amène les citoyens et les acteurs politiques à voir l’alternance démocratique comme une utopie et à se satisfaire de l’intervention de l’armée, seule structure qui bénéficie du monopole de la contrainte organisée, pour changer la donne et permettre à la machine démocratique de redémarrer. Ce point de vue a été relayé par de grands démocrates à travers l’Afrique (Sénégal, Cameroun, Zimbabwe, Guinée, Mauritanie…) et a trouvé beaucoup d’observateurs au plan africain comme au plan international pour opiner du chef aux changements intervenus en Centrafrique et en Guinée Bissau en dehors des normes constitutionnelles.

La seule solution pour éradiquer ces ruptures de légalité, c’est de ne pas les provoquer, c’est d’arrêter de jouer avec la démocratie et d’arrêter de considérer l’Etat comme un bien susceptible d’appropriation ad vitam aeternam !

Mais il ne faut pas se faire des illusions. Aujourd’hui les Etats classiques ne sont plus seulement dans l’incapacité de faire face aux demandes sociales des collectivités nationales, elles sont de moins en moins en mesure de produire la démocratie, de gérer la sécurité et d’assurer le droit. Tant qu’on n’admettra pas comme un fait incontournable cette évolution consistant à accepter le " mondial-souverainisme " c’est-à-dire le transfert de certaines compétences nationales à une communauté supra nationale, nous avancerons toujours vers des manifestations accrues d’insécurité universelle. Bonjour le terrorisme, l’émigration sauvage……. qui font fi de hommes et des frontières !

Propos recueillis par V.T
San Finna

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