Actualités :: Burkina : « Il faut que l’Etat mette ouvertement en mission les guides (...)

Considéré comme l’un des Burkinabè de la diaspora les plus actifs sur les questions socio-politiques nationales, Moumouni Pograwa avait, ces trois dernières années, marqué une sorte d’arrêt, laissant libre cours également à des spéculations à son sujet. Homme d’affaires basé à Abidjan, en Côte d’Ivoire, M. Pograwa brise le silence par cette interview qu’il a accordée le 8 septembre 2023, à son domicile sis au quartier Wayalghin (Ouagadougou). Dans ces échanges, il a été question, certes, de sujets socio-politiques, mais aussi de climat des affaires au Burkina.

Lefaso.net : Vous êtes l’un des Burkinabè de la diaspora les plus fréquents au Burkina. De quoi est faite une journée M. Pograwa au bercail ?

Moumouni Pograwa : C’est avant tout avec un sentiment de devoir et de fierté que je retrouve à chaque fois, et comme tout autre Burkinabè de la diaspora, le pays. Ma journée, elle est donc comme celles de tous les Burkinabè, avec beaucoup de social. Il y a quelques jours, j’ai même reçu une attestation de reconnaissance de la délégation spéciale de l’arrondissement où je réside (arrondissement N°5, ndlr). Pour moi, c’est un devoir et je le fais sans tambour ni trompette. Et j’estime que malgré ce qu’on fait et qui est apprécié, c’est une goutte d’eau dans la mer, au regard des besoins et de la taille des défis. Qu’à cela ne tienne, dans la mesure où cela soulage des personnes, on rend grâce à Dieu. Je profite donc de l’occasion pour dire merci au président de la délégation spéciale de l’arrondissement et à toute son équipe pour cet honneur.

Que chaque Burkinabè, où qu’il se trouve, puisse se rappeler et apporter sa contribution à la mère-patrie, quelle que soit la taille du geste. Quel que soit ce que vous apportez, c’est toujours un plus et, personnellement, je n’hésite pas à le faire, sur tous les plans. Je fais les choses comme je les ressens. Je pense que lorsque vous êtes dans un milieu (quartier, service, communauté, société…) et que vous occupez une certaine position, il faut apporter quelque chose qui puisse soulager les autres. Cela est très important. C’est aussi cette philosophie qui m’anime et qui m’a emmené par exemple à réaliser ces quelques centaines de mètres de bitume pour soulager les populations et je suis heureux que cela serve et change un tant soit peu le visage du quartier.

Vous avez pris part activement, jusqu’à ces dernières années, à l’animation de la vie socio-politique burkinabè. Quand vous faites le point de toutes ces batailles, que vous avez menées aux côtés de vos anciens camarades de lutte (…insurrection populaire d’octobre 2014, transition, résistance au coup d’Etat de septembre 2015, retour au pouvoir constitutionnel avec Roch Kaboré puis coup d’Etat en janvier 2022 dans un contexte d’insécurité cruciale), quel est votre ressenti ?

C’est vraiment un sentiment de désolation, de tristesse. Au début, quand on commençait notre engagement, on ne vivait pas cette situation. Notre vision était beaucoup plus politique et sociale. Mais par la force des choses, le pays s’est trouvé confronté à cette difficulté sécuritaire. De l’extérieur, quand on regarde, c’est très difficile à supporter. Je ne sais pas si de l’extérieur nous avons un regard plus exagéré de la situation, plus affligé que ceux qui sont à l’intérieur, mais, on vit très mal, très difficilement la situation de notre pays. Surtout ce sentiment d’impuissance de ne pouvoir changer la donne. Personnellement, ce sentiment d’impuissance me ronge beaucoup. Le sentiment patriotique qui nous a toujours animé, cette envie de toujours apporter à notre pays, de mobiliser nos amis et les Burkinabè de l’extérieur pour qu’ensemble on puisse sortir notre pays de cette situation, nous pousse malgré tout à ne pas baisser les bras.

On continue à apporter notre contribution. Et je suis sûr qu’on va s’en sortir. Quand on regarde d’autres pays qui ont connu ce type de difficultés et qui ont, aujourd’hui, réussi à s’en sortir, j’ai bon espoir. De quelle manière, je n’en sais rien, mais il y a de l’espoir. J’étais à Bruxelles, il y a quelques semaines, à l’invitation des Burkinabè de la diaspora qui avaient justement organisé une soirée de collecte de fonds pour venir en aide aux déplacés internes. J’y ai senti la tristesse des Burkinabè qui vivent à l’étranger. Ils ne comprennent pas ce qui arrive à leur pays et font tout ce qu’ils peuvent, de plusieurs façons, pour apporter leurs contributions. A un moment donné, j’avais l’impression que les gens se disent que leurs contributions ne font pas bouger les lignes. Je leur ai dit qu’il ne faut pas qu’on ait le sentiment que, quand on apporte un centime, ce n’est rien. Il faut continuer et avoir cet espoir qu’on va s’en sortir, et on s’en sortira, c’est une certitude.

Ces dernières années, vous vous êtes effacé des débats publics au Burkina. Pourquoi cette option du silence ?

C’est vrai que depuis deux ou trois ans, j’ai fait le choix de me retirer de la vie publique. Cela répond au fait que pendant des années, je me suis consacré aux questions publiques, j’ai été de toutes les luttes au Burkina Faso. Mais à un moment donné, il fallait que je m’occupe un peu de ma famille et de mes affaires ; parce que j’avais mis tout cela un peu en suspens. J’étais très engagé, si fait que je n’ai pas vu mes enfants grandir et mes entreprises avaient commencé à prendre un coup (parce que je n’étais pas là pour donner de nouvelles orientations). Il me fallait donc marquer cet arrêt, m’occuper de ma famille et de mes entreprises. Mais, je n’ai jamais mis fin à ma contribution pour le pays, je le fais sans tambour ni trompette, comme je l’ai toujours fait. Ceux qui me connaissent savent le degré d’amour que j’ai pour le Burkina Faso. Depuis deux à trois ans maintenant, vous êtes le tout premier média auquel je m’adresse ; je déclinais toutes les demandes à intervenir publiquement. Je suis heureux de ‘’revenir’’, parce que beaucoup m’attendaient également.

Votre engagement public s’est également traduit par la création du mouvement « C’est le Moment, CLM ». Que devient cette organisation ; a-t-elle disparu avec votre pause de la scène publique ?

On peut le dire ; parce que lorsque vous occupez une telle position de leadership, votre action ne peut pas laisser indifférents ceux qui sont avec vous. Dès lors, le jour où vous n’êtes pas là, le groupe prend un coup, même si vous passez le témoin, c’est comme si vous partez avec l’âme de la chose, et je crois que c’est ce qui est arrivé au mouvement « C’est le Moment ». Je reconnais que mon retrait n’a pas été facile pour mes camarades qui n’ont pas compris, surtout que je me suis retiré sans explications, cela a un peu porté un coup. Certains des camarades ont même mal pris ce retrait, parce qu’on suscitait quand même beaucoup d’espoir au sein de la diaspora burkinabè, et même sur place ici au Burkina. Si vous vous rappelez, on a fait quasiment le tour du monde, et ici au Burkina, pour installer des représentations.

Il faut rappeler que c’est un mouvement qui est parti d’une organisation de la société civile, pour être ensuite transformée en organisation politique (et jusqu’à aujourd’hui, notre récépissé reste toujours valide en tant que parti politique, même si nous avons suspendu nos activités depuis deux ans maintenant). Comme il existe donc juridiquement jusqu’à aujourd’hui, on ne sait jamais, peut-être que lorsque les conditions seront réunies (levée de la mesure portant suspension des activités des partis politiques), on va trouver une stratégie pour revenir. Dans tous les cas, ce mouvement répond à un seul objectif : apporter notre contribution à l’édification de notre pays. Quels que soient l’organisation et les acteurs. Je pense que le moment venu, il (CLM, ndlr) se fera entendre (étant donné que ce sont toutes les organisations politiques au Burkina qui sont en ce moment en berne).

Lire aussi : Moumouni Pograwa, leader de la diaspora : « Roch Kaboré a juré qu’il va protéger la vie des Burkinabè et défendre l’intégrité du territoire »

Mais on ne sentait même plus le mouvement CLM depuis avant même le coup d’Etat contre le pouvoir que vous avez à un moment soutenu, le pouvoir Roch Kaboré ! Et d’ailleurs, dès l’annonce de sa création, des observateurs, et même certaines de vos connaissances, ont vu en ce mouvement politique, de l’opportunisme, une initiative créée pour la réélection du président Roch Kaboré. Ne donnez-vous pas raison à ces acteurs ?

D’abord, quand on crée un parti politique, c’est pour conquérir et gérer le pouvoir d’Etat. C’est cela le fondement d’un parti politique. Il y a des centaines de mouvements qui ont soutenu le pouvoir Roch Kaboré, tout comme aujourd’hui, on a des centaines qui soutiennent le pouvoir en place. On aurait pu se limiter à une organisation de la société civile, comme bien d’autres ! Mais si nous sommes allés à un mouvement politique, c’est que quelque part, on avait des ambitions, et l’ambition principale était de conquérir le pouvoir d’Etat. Mais, on peut être un parti politique et par le jeu des alliances ou au regard des attentes, soutenir tel ou tel autre candidat. Ce qui est d’ailleurs de l’ordre normal des choses. Vous remarquerez qu’il y a eu des regroupements lors des élections passées, que ce soit au niveau de la majorité que de l’opposition politique ! Cela veut dire qu’on peut être né parti politique, mais soutenir par des attentes un autre mouvement ou un autre candidat, et c’est ce que nous avons fait.

Ceux qui disent que nous avons soutenu un candidat, c’est normal, et cela n’enlève rien à notre engagement à apporter notre contribution à la construction nationale. Ce qu’on peut, à la limite, nous reprocher, c’est pourquoi avoir choisi le candidat de la majorité que celui de l’opposition ? Mais là aussi, on peut rappeler que la politique, c’est la saine appréciation des défis du moment. Et nous avons, à l’époque, examiné les programmes qui étaient proposés. Nous avons estimé que, de loin, celui de Roch Kaboré était le plus réaliste et qui prenait en compte les aspirations du peuple burkinabè. Si un programme de l’opposition nous avait attiré, on allait faire le choix d’un candidat de l’opposition. C’est ainsi que nous avons apporté notre soutien à notre Roch Kaboré.

Finalement, en novembre 2021, nous avons quitté la majorité, pour rester cohérents avec nous-mêmes ; parce qu’on était parti sur des préalables qui n’ont pas été respectés. Des engagements avaient été discutés et pris en termes de participation de la diaspora à la vie de la nation. Je disais à l’ancien président qu’il a deux pays à gérer : les Burkinabè de l’intérieur et les Burkinabè de l’extérieur dont le nombre est pratiquement la moitié de ceux de l’intérieur. Donc, on ne peut pas les ignorer et Dieu seul sait la ressource humaine de qualité dont elle regorge dans divers domaines et qui peut apporter à notre pays. Il faut simplement mettre en place une bonne politique pour permettre sa participation efficace à l’édification du Burkina Faso, comme le font d’ailleurs si bien beaucoup de pays africains.

En juillet 2018, lors du premier forum de la diaspora, une des doléances était que l’Etat puisse créer les conditions pour faciliter l’investissement au pays (des participants ont soulevé le climat pas favorable d’un investissement : lourdeur et tracasseries administratives, corruption…). Pensez-vous qu’en dehors de l’insécurité que le pays traverse, il y a des reformes à faire pour davantage attirer les investissements, de façon générale ?

Là, vous vous adressez à l’homme d’affaires, et en tant que tel, je dirai qu’avant d’investir dans un pays, je regarde trois éléments (je me pose donc trois questions). D’abord, est-ce que si j’investis, je ne vais pas perdre mon argent ? Un investisseur, c’est celui qui prend le risque, et le risque, c’est de perdre son investissement. Donc, il cherche à savoir s’il y a des facteurs qui rassurent ou vont mettre en danger son investissement. Chaque pays travaille pour être attractif en matières d’investissements (on ne peut pas vivre sans investissements, ça n’existe nulle part dans le monde, mêmes les Etats-Unis, la Chine, la Russie… s’y intéressent).

Il n’y a pas de pays qui se suffit. Sur ce premier aspect, c’est-à-dire sécuritaire, il y a déjà un problème. Et en tant que membre de l’association des hommes d’affaires de la diaspora vivant en Côte d’Ivoire, je peux vous donner les chiffres ; depuis la crise sécuritaire, le nombre d’hommes d’affaires burkinabè qui délocalisent s’est multiplié par dix (ce sont des chiffres qui existent dans des chambres de commerce). C’est dire que nous-mêmes Burkinabè, l’Etat ne nous offre pas de garantie et qu’on ne fait pas confiance à notre pays pour injecter notre argent. Et si tel est le cas, ce ne sont pas les étrangers qui vont le faire, et cela est grave.

Le deuxième élément, c’est de savoir si l’environnement politique permet la pérennité de mon investissement. Je ne vais pas venir signer un contrat avec un gouvernement aujourd’hui et six mois après, on me dit que la signature n’est plus valable. Donc, la stabilité politique est très importante. La question, c’est : est-ce que le Burkina est stable politiquement ? Si non, il fait donc peur à un investisseur.

Troisième élément, c’est de me demander, si l’environnement sécuritaire n’est pas propice et que celui politique ne l’est pas non plus, que malgré tout, je veux quand même prendre le risque : est-ce que le code de l’investissement est adapté ?

Lorsque vous regardez ces trois éléments, il y a problème. Cela porte un sérieux coup aux investissements, pour ne pas dire plus. Et la conséquence est que s’il n’y a pas d’investissements, il n’y a pas de nouveaux emplois crées, et s’il n’y a pas de création de nouveaux emplois, même des anciens emplois vont être touchés à un moment donné. Du coup, des jeunes qui sortent des écoles ne peuvent pas avoir du travail et pire, ceux mêmes qui ont un emploi, leur niveau de vie diminue ; parce que les entreprises ne peuvent pas supporter la situation à cause du fait que l’Etat va davantage compter sur elles pour mobiliser des ressources. En d’autres termes, s’il n’y a pas de nouveaux investissements, l’Etat est obligé d’augmenter les impôts sur les entreprises qui existent, qui sont déjà affaiblies. Dès lors, ces entreprises qui existent ne peuvent plus recruter. Ainsi, on augmente par an, le nombre de chômeurs, on allonge la liste de personnes vulnérables, qu’on expose aux différentes tentations.

Donc, en tant qu’investisseur, je réfléchirai par deux fois, par rapport aux éléments en face que je viens de présenter. Ça, je parle de l’homme d’affaires.
Mais, le Burkinabè que je suis, le patriote que je suis, prend le pas sur l’homme d’affaires. Pour preuve, c’est dans la crise que j’ai investi près de 500 millions de francs CFA ici au Burkina, pendant que des Burkinabè de l’intérieur quittent pour aller construire des immeubles à l’extérieur. Il y a des gens qui sont dans l’administration publique burkinabè ici, et qui partent acheter dans d’autres pays, des maisons pour leur famille. J’en connais plein. Donc, j’ai investi en pleine crise ici au Burkina. C’est le patriotisme et je continue d’apporter ma contribution à travers ce plan également. C’est ainsi que je comprends les choses.

Vous évoquez, comme d’autres acteurs, le code de l’investissement qui ne serait pas attractif et favorable au climat des affaires de façon générale. N’est-ce pas paradoxal donc que les gouvernants successifs parlent d’incitation à l’entreprenariat, notamment des jeunes, sans avoir des réformes réelles sur ce plan !

Dans tous les cas, tous les pays africains, d’une manière ou d’une autre, n’auront pas le choix que de promouvoir l’entreprenariat, l’auto-emploi. Il n’y a pas une alternative. Pour l’instant, c’est la solution unique. Maintenant, la question, c’est de savoir est-ce que l’Etat a vraiment mis en place les éléments pour favoriser l’auto-emploi, les affaires, l’entreprenariat (parce qu’il appartient à l’Etat de mettre en place tous les mécanismes pour permettre aux jeunes de s’auto-employer) ? L’auto-emploi et l’entreprenariat, c’est la meilleure solution aujourd’hui et c’est ce que j’encourage. On n’a même pas le choix que de se lever et s’inventer, soi-même.

Le défi, c’est de trouver un gouvernement qui puisse imaginer tout ce qui est imaginable pour favoriser la mise en place de cette politique. Il y a des pays africains qui enregistrent en moyenne 50 entreprises par jour. Cela est dû à l’environnement des affaires, l’environnement politique et à l’environnement sécuritaire. Vous verrez un jeune par exemple, avec deux ou trois motos pour faire de la livraison, qui a tout de suite compris que dans l’informel, il a moins d’opportunités, et automatiquement, il crée une petite entreprise. Il entre dans le formel. Au Burkina, on n’a pas le choix que de réfléchir à une politique réelle pour favoriser l’auto-emploi, l’entreprenariat… (il faut une politique de vision, à long terme).

Vous avez, en novembre 2017, organisé « Diaspo invest » (forum économique, ndlr), qui a permis au Premier ministre d’alors, Paul Kaba Thiéba, de présenter le PNDES (Plan national de développement économique et social) pour la première fois dans la diaspora et de recueillir plus de 350 milliards d’intention d’investissements. Avez-vous pu dresser un point de ces intentions qui ont été émises ? Par ailleurs, « Diaspo invest » se voulait-il un cadre spontané, circonstanciel ou institutionnel ?

Effectivement, et c’est aussi le lieu de réaffirmer que la diaspora regorge de génies ; parce que c’est un coup de génie, l’initiative. Malheureusement, c’est resté une initiative sans suite. L’objectif était de susciter l’intérêt de la diaspora burkinabè, mais aussi d’autres hommes d’affaires qui pourraient être attirés par le Burkina. A l’époque, c’était notre manière de montrer aux yeux du monde que le Burkina Faso est de retour sur le chemin de la stabilité, de la démocratie. Il fallait donc qu’on arrive à convaincre le monde des affaires que le Burkina Faso est un paradis pour les investissements ; d’où la mise en œuvre d’une campagne de communication et c’est ce que nous avons imaginé.

Et les dirigeants ont eu le flair, ils se sont engagés et nous avons effectivement eu plus de 350 milliards FCFA d’intention d’investissements. Nous avons fait le point et on a remis le dossier au ministre du commerce de l’époque, qui était chargé de suivre la suite. Nous n’étant pas institutionnels, c’était donc au gouvernement, à travers ce ministère, de prendre le relais. Et c’est à ce niveau qu’il y a eu insuffisance et l’initiative est restée en chemin, malgré le succès de l’événement. Je me passe des détails que nous avons eus après, mais ce que je peux dire, c’est que le Burkina doit faire un vrai toilettage institutionnel et mettre en place une véritable politique. C’est dans cet esprit que je pense que la dépolitisation de l’administration qui est entamée est une très bonne chose, je félicite vraiment cette volonté. A l’époque, cet élément (politisation de l’administration, ndlr) a eu un impact négatif sur la suite de l’initiative. Donc, la dépolitisation de l’administration est un grand pas vers l’amélioration du climat général des affaires au Burkina Faso. Cet élément a beaucoup freiné l’initiative « Diaspo invest » et les intentions d’investissements.

Au regard de la politique actuelle, qui tend à miser sur les ressources endogènes, une initiative comme « Diaspo invest » ne mérite-t-elle pas d’être institutionnalisée ? Si oui, dans quelles conditions cela peut-il se faire ?

Tout à fait ! Si la première édition a été un succès, cela voudrait dire que c’est une nécessité. L’initiative était certes privée, mais avec un accompagnement institutionnel. Donc, il faut que ce soit l’Etat qui accompagne, que l’Etat soit motivé, organisé. L’Etat lui-même peut prendre l’initiative à son compte. Si nous, à notre petit niveau, arrivons à organiser une initiative pareille qui mobilise des intentions de plus de 350 milliards de francs CFA d’investissements, imaginez si l’Etat s’y met et s’approprie l’idée. Et quand nous l’avons fait, on a pu mettre en corrélation les deux gouvernements (burkinabè et ivoirien représentés au plus haut niveau). Ça aurait donc pu être une très solution, si l’Etat avait saisi l’opportunité. Cela ne coûte rien à l’Etat de l’organiser chaque année.

Si l’idée s’était poursuivie, je pense qu’aujourd’hui, on n’aurait pas eu besoin d’institutions financières internationales. Aujourd’hui, la politique du pouvoir nous donne raison. Prenez un pays comme le Liban, qui, depuis trois à quatre ans, connaît une faillite au niveau de l’Etat, mais c’est sa diaspora qui tient le pays jusqu’à aujourd’hui. C’est dire qu’ils ont compris tôt l’importance de leur diaspora et la diaspora a compris l’importance de soutenir l’Etat. Le climat a été créé, si fait que la diaspora soutient l’Etat aujourd’hui. Quand je pense que nous sommes plus nombreux à l’extérieur que la diaspora libanaise, mais que nous ne sommes pas à mesure de mettre en place une bonne structure pour canaliser tout ce potentiel, je dis c’est vraiment dommage.

Dans le cadre de vos affaires, vous avez fait parler de vous également par les distinctions, tant en Côte d’Ivoire qu’à l’international. On peut citer, entre autres, le prix Félix Houphouët-Boigny pour la promotion de l’immobilier, le Grand prix de l’émergence, cette reconnaissance attribuée par ce consortium aux Émirats. A quoi vous renvoient toutes ces distinctions ?

Dans mes activités, je cherche toujours l’excellence. Je suis quelqu’un de très dur en affaires. Cela a aussi pour conséquence que je suis productif et propose à mes clients, des services et produits de qualité. Du coup, les personnes qui suivent tes activités ne sont pas indifférentes à ce que tu apportes. Surtout dans l’économie ivoirienne, je suis l’un des promoteurs immobiliers agréés depuis une quinzaine d’années, le plus petit et le plus jeune. Tout est parti en 2013, lorsque le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, a mis en place son programme présidentiel (un de ses programmes-phares). A son lancement, le gouvernement a mis en place un processus de recrutement de promoteurs immobiliers (on était une centaine, où il y avait de grands groupes en la matière en Côte d’Ivoire). Le chef de l’Etat a demandé qu’on ouvre une petite brèche pour les jeunes qui veulent s’essayer. C’est dans cette brèche que nous sommes entrés, faisant de nous aujourd’hui ce que nous sommes.

Je ne finirai jamais donc de remercier le président Ouattara, parce que c’est lui qui m’a fait (pas en me remettant une enveloppe, mais par sa politique, sa vision). Je suis donc un des fruits de cette politique du président Alassane Ouattara, qui est de créer des champions nationaux. Moi, je fais partie des champions nationaux que le président Ouattara a créés, et je n’ai pas honte de le dire. Donc, toutes ces distinctions, je pense que c’est au regard de ce parcours et du fait que dans mes domaines d’intervention, je fais l’effort d’être le meilleur. A chaque fois qu’on me dit que je dois recevoir un prix, je demande s’ils ne se sont pas trompés (je dis aux initiateurs que ce n’est pas sûr que je sois le meilleur). Mais c’est cela aussi, ce sont la plupart du temps des gens et des organisations que je ne connais pas, qui ont leurs critères de sélection. Je suis reconnaissant à toutes ces organisations et à toutes ces personnes qui pensent que je fais de mon mieux et qui m’encouragent donc par ces prix, qui me poussent à offrir davantage de moi-même et à faire encore mieux. Ma douleur, c’est que mon propre pays ne m’offre pas cette opportunité institutionnelle de le faire. Mon pays ne doit pas être comme un lieu de repos pour moi.

Qu’est-ce que vous auriez voulu qu’on fasse pour vous permettre d’éclore ici également ?

Je parle toujours de l’environnement des affaires. Il faut que l’Etat ait une politique audacieuse, une politique également qui informe et sensibilise la jeunesse que la vie, le temps, ce n’est pas pour s’amuser. Tout cela va ensemble et c’est le fondamental. Pour la petite histoire, j’avais lancé une société ici. J’ai d’abord payé le siège (le bâtiment qui doit l’abriter), je l’ai ensuite équipé. J’y ai fait un investissement d’environ 300 millions. On avait également fait le recrutement de six personnes. On attendait maintenant le plan institutionnel et tout ce qui devait s’en suivre. C’est dans ça que nous avons fait pratiquement une année d’attente, tout en payant les gens qu’on a recrutés. Finalement, on était obligé de laisser tomber (parce que côté administratif, ça n’a pas suivi).

On a fini par démobiliser, j’ai démonté les équipements (dont voici une partie derrière vous et derrière le bâtiment) et revendu le bâtiment. J’ai délocalisé la société en Côte d’Ivoire, proposé au gouvernement et la semaine qui a suivi, nous avons commencé à l’opérationnaliser. Il y a un mois, un forum a été organisé à Abidjan et le Burkina Faso était pays invité d’honneur, avec la présence de ministres. J’y avais envoyé une équipe, qui avait un stand, et lors de la visite, un ministre est passé à notre stand et a dit que ce qu’on propose est très intéressant et qu’ils auront besoin de nous au Burkina.

Il a donc demandé à ses services de prendre davantage de contacts et d’informations avec nous pour la suite. Lorsque l’équipe m’a fait le retour, j’ai dit s’il savait que c’est une société qui a été d’abord créée au Burkina… Je relate cela, pour montrer la complexité en matières d’investissements au Burkina. Et ça me fait encore mal, quand je vois que des politiques, des intellectuels, mobilisent les jeunes sur des thématiques qui n’ont pas de sens dans le fond, des thématiques à polémiques alors que les vrais problèmes sont-là, en bas et qui attendent qu’on les examine sérieusement… Il faut parler des vrais problèmes pour chercher les vraies solutions, il faut être pragmatique. Ici, on aime trop le discours. Ailleurs, j’ai six sociétés, mais au Burkina, j’ai tenté. Malgré tout, celle que j’ai délocalisée, j’ai gardé son siège social ici au Burkina.

La préoccupation aujourd’hui pour les Burkinabè, c’est l’insécurité. Comment de l’extérieur vivez-vous cette situation que le pays traverse et quelles sont, à votre avis, les solutions qu’on peut y apporter ?

Le rôle d’un gouvernement, c’est d’apporter au peuple et aux populations de son pays, le bien-être. C’est bien de faire la guerre, surtout quand on nous l’impose. Mais, la guerre finit toujours. On a imposé la guerre au Burkina. Si on ne la faisait pas, je ne sais pas si l’Etat burkinabè existerait. Mais, à un moment donné, si on est conscient que la guerre ne peut pas continuer éternellement, et la guerre va s’arrêter, il faut opter aussi pour d’autres mécanismes. Je suis heureux de constater que l’élément de langage a changé ; au lieu de demander à ce que le peuple contribue à l’effort de guerre, on parle d’effort de paix. Cela est déjà bien. Ça signifie qu’on pense à en sortir.

Tous ceux qui ont pris les armes, qui sont Burkinabè et qui sont radicalisés (et il y en a qui le font certainement par ignorance), si on met en place une politique de dialogue, on peut ramener certains à la raison. Quand je parle de dialogue, ce n’est pas avec les chefs terroristes, mais plutôt avec nos propres frères burkinabè, qui sont carrément dans l’ignorance. Dialoguer avec eux ne veut pas dire de les accepter dans leur forfaiture. Dialoguer avec eux, parce qu’on ne peut pas continuer à les tuer. Si on a d’autres possibilités, il faut travailler également sur cela, pour les ramener à la maison. Et on doit trouver la solution pour les ramener à la maison. Cette solution se trouve dans les discussions qu’on peut mener avec eux ; nos frères, nos enfants, nos sœurs…qui sont des embarqués. Cela peut se faire sous une formule simple : on les appelle les ‘’jihadistes’’ qui, selon eux, sont des gens qui luttent pour la religion.

Je ne suis pas un érudit du Coran, mais je ne pense pas qu’il y a un passage dedans qui commande à un musulman de prendre une arme contre un individu. Ils sont carrément dans l’ignorance donc. Les gardiens de ce Coran, que sont les leaders religieux, on ne leur a pas donné la place qu’il faut pour ramener ces enfants égarés à la maison. C’est bien de faire la guerre, mais on doit y associer la sensibilisation, la déradicalisation. Et seuls les guides religieux, les chefs coutumiers, peuvent faire ce travail. Il faut qu’on leur donne les moyens pour le faire. Il faut que l’Etat les mette ouvertement en mission.

Si l’Etat ne les met pas en mission, ils vont se sentir comme des spectateurs, pourtant ils sont des acteurs et c’est à eux de mener cette mission. Il n’y a pas une localité au Burkina (une commune, un village, un secteur, un hameau) où on n’a pas une mosquée. Et dans ces mosquées, ce sont des imams qui dirigent les prières. La prière, c’est la parole, ce sont des prêches au cours desquels, on parle aux fidèles, ce qui est bien et ce qui n’est pas bien. Il faut donc les mettre à contribution, donnez-leur ce pouvoir-là, cette mission et vous verrez combien de jeunes Burkinabè on va récupérer. Surtout ceux qui sont dans l’ignorance. Ça, c’est une première vague qu’on va récupérer parce que leurs guides religieux leur auraient ouvert les yeux.

La deuxième piste de solutionnement, c’est que lorsqu’on récupère un village et que les habitants sont retournés (j’imagine qu’il y aura au préalable un système mis en place pour sécuriser le village), il faut y poursuivre le travail de déradicalisation et de sensibilisation. C’est nécessaire pour que ceux qui reviennent dans le village, ceux qui y étaient restés, ceux qui s’étaient radicalisés et qui vont revenir, puissent continuer à entendre le message de sensibilisation, pour que même si les terroristes reviennent pour recruter, ils comprennent que ce n’est plus possible.

Donc, de la même façon on a mis en place des VDP communaux et VDP nationaux, il faut mettre en place des comités locaux (communes, villages) et nationaux de sensibilisation et de déradicalisation.

Et dans le même temps, il faut que les actions de développement suivent. On ne peut pas libérer un village, une ville et passer à autre chose, ce serait laisser les jeunes de ce village sans moyens de subsistance, sans perspectives. On ne peut pas finir avec cette guerre si le développement ne suit pas. Pour cela, il faut investir dans les infrastructures de base. Si l’Etat trouve les moyens pour payer les armes, il peut aussi trouver un petit moyen pour que si on libère un village, on mette en place une sorte de régie communautaire. On n’a pas le choix que de lancer cette grande campagne.

Tout n’est donc pas guerre. Je suis convaincu que si on ajoute ces aspects, on va commencer à voir une amélioration de la situation vers une sortie de crise. Maintenant, ceux qu’on n’arrive pas à ramener à la raison, l’Etat fait ce qu’il a à faire, c’est-à-dire que ceux qui veulent être expédiés au paradis, que l’Etat les y accompagne !

A vous de clore l’interview !

J’ai bon espoir que nous allons sortir de cette crise. Mon souhait, c’est que le Burkina Faso recouvre rapidement le chemin de la liberté, de la démocratie. Je parle de démocratie, celle qui est adaptée à nos réalités. J’estime qu’il y a un standard en matière de démocratie, qu’on doit adapter à la réalité de chaque pays, à son histoire, à sa sociologie. C’est le fait de vouloir prendre celle d’autres pays qui fait qu’on ne s’en sort pas, il y a des incompréhensions. Nous n’avons pas réussi à l’adapter à nos cultures. En tous les cas, il faut poursuivre avec le régime démocratique, on n’a pas le choix.

Il faut se l’approprier, respecter ses règles, c’est le seul système qui peut nous permettre de nous en sortir. Même la Chine dont certains critiquent le système…, on parle de « démocratie à la chinoise ! ». Mettons en place donc une démocratie burkinabè, parce que c’est le seul système qui permet d’exister. Il faut le faire, en mettant en place de bonnes institutions et les respecter. Le monde est devenu ainsi, on n’a pas le choix. Le Burkina Faso ne peut pas vivre en dehors du monde et sans tenir compte des autres, ce n’est pas possible. Alors, si tel est le cas, il faut respecter le système mondial (on n’a pas le choix que de vivre dans le système du monde).

Il faut de bonnes institutions et des hommes qui les incarnent. C’est cela qui donne confiance aux partenaires et nous rend crédibles aux yeux du monde. Il ne faut pas que nos institutions fonctionnent selon les humeurs des différents régimes. Nous devons redonner confiance aux peuples du monde et cette confiance-là, c’est à nous de la créer ; parce que déjà, les Burkinabè mêmes n’ont plus confiance en eux-mêmes.

Il faut commencer par nous faire mutuellement confiance. Cela passe par la mise en place d’institutions solides, pertinentes, qui n’existent pas au gré des puissants du moment, que ces institutions soient gérées par des hommes crédibles, moralement irréprochables, des personnes qui aiment leur pays. Vous verrez qu’avec ça, on aurait réglé plusieurs problèmes à la fois. Que chaque dirigeant comprenne qu’il n’est que passager, tôt ou tard, il ira laisser ce pays. Que chacun travaille de ce fait dans l’intérêt de tous les Burkinabè.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
Photos et vidéos : Auguste Paré
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