Actualités :: Hermann Yaméogo : "Au Burkina, les accusations sont faites à la tête du (...)

De retour de Londres où il a séjourné du 11 au 22 décembre 2004, Me Hermann Yaméogo, président de l’Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD), nous fait le bilan de son séjour londonien dans l’entretien qui suit.

Maître, vous venez de rentrer d’une mission à Londres. Pouvez-vous rappeler ce qui vous a conduit dans la capitale britannique ?

• Plusieurs raisons ont motivé ce déplacement à Londres. Il y a d’abord que j’ai reçu l’invitation de mouvements de droits de l’homme et de groupes de pression pour faire ce déplacement ; mais il y a aussi qu’il est apparu, des réflexions de mon parti et des miennes propres concernant la vie politique nationale, sous-régionale et internationale, qu’il fallait absolument, pour la survie des partis politiques et de la démocratie, que nous étendions le champ de nos relations au-delà du Burkina Faso et du continent.

Pour vous donner des exemples concrets, nous constatons tous que les règles du jeu démocratique sont entièrement malmenées, faussées par le pouvoir en place, qu’il y a confusion et monopolisation de fait de tous les pouvoirs et principalement de l’organe judiciaire, que les élections fraudées sont toujours validées par les organes judiciaires ; nous constatons le développement du « tout sécuritaire » au Burkina Faso, le non-respect de principes essentiels garantis par la Constitution : non-respect des immunités parlementaires et diplomatiques, arrestations et perquisitions arbitraires, dossiers et préventions montés à la tête du client...

Mais ce qui est plus grave et qui décourage l’implantation de la démocratie, c’est que le pouvoir a tissé une toile qui lui assure une protection médiatique et diplomatique qui renforce son impunité.

Que peuvent faire les partis politiques d’opposition, les mouvements de droits de l’homme lorsqu’ils dénoncent les crimes impunis, les violations de la Constitution, les ingérences à l’extérieur... et que les pays développés, à forte tradition démocratique, les organisations internationales africaines ou mondiales ferment non seulement les yeux, mais vont jusqu’à assurer leur protection à ces pouvoirs ?

Les partis d’opposition sont en danger en Afrique. La démocratie est menacée en Afrique par une espèce de coalition internationale contre la primauté du droit, par le développement d’une démocratie hypocrite qui s’appuie beaucoup plus sur le suffrage des médias que sur le suffrage populaire.

Sauf à joindre nos efforts à ceux qui luttent au plan international contre ce phénomène pervers, notamment en faisant des déplacements auprès d’eux pour leur expliquer les réalités que nous vivons, il n’y a pas, de mon point de vue, beaucoup d’espoir quant à l’évolution favorable du droit des partis et de l’enracinement d’une véritable démocratie dans notre pays et en Afrique.

Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne vous a pas été facile de vous rendre au pays de la Reine Elisabeth.

• Comme vous le savez, mon passeport était arbitrairement détenu à la Sûreté nationale depuis deux mois. Les rendez-vous que j’avais pris n’ont pu être de ce fait honorés. Il m’a fallu constituer conseil afin d’introduire une procédure de référé. Cela m’a valu l’agréable surprise de voir restitué mon passeport sur intimation du procureur du Faso, une heure avant que le juge des référés n’ait à statuer sur la procédure.

A partir de là, les choses sont allées très vite. J’ai même pu bénéficier du concours du protocole de l’Assemblée nationale, de l’Ambassade du Burkina Faso au Ghana, pour que le visa me soit accordé, à Accra, où j’ai dû dépêcher un envoyé pour les besoins de la cause. C’est l’occasion pour moi, ici, de les en remercier.

Comment avez-vous redécouvert ce pays ?

• Je n’étais pas retourné dans ce pays depuis 40 ans, mais j’ai constaté que les Anglais étaient toujours aussi serviables, courtois. J’ai également pu voir que Londres a changé énormément dans la composition de sa population. Les étrangers y sont légion. Et, fait remarquable, ils sont généralement bien intégrés dans cette ville cosmopolite.

J’ai été surpris de voir que beaucoup d’Africains avaient la nationalité, des emplois rémunérateurs, que beaucoup d’entre eux avaient des fonds de commerce, travaillaient comme avocat, docteur... Mais ce qui m’a aussi frappé, c’est l’attachement des Britanniques à tout ce qui touche aux libertés publiques et démocratiques. Ils n’ont pas inventé le « Bill of Rights » pour rien.

Pour tout vous dire, j’ai redécouvert un pays où j’ai senti que la voix des opposants africains et de tous ceux qui luttent pour la démocratie et la préservation du continent des phénomènes de néo-domination peut être entendue.

Qu’est-ce que vous y avez fait concrètement ?

• J’ai pu avoir trois types d’entretiens.
Des entretiens avec des associations politiques et internationales et des mouvements de droits de l’homme. Cela a concerné l’Internationale Libérale, l’Internationale Socialiste et l’Internationale Communiste en constitution. Au niveau des mouvements de droits de l’homme, j’ai pu avoir des entretiens, des visites auprès de Human Rights Watch, Inter Right, Article 19, Amnesty International.

Un deuxième type de rencontres a concerné les partis politiques et les groupes parlementaires. Ainsi, je me suis entretenu avec les responsables du Parti libéral, du Parti travailliste, de la Ligue communiste. J’ai pu aussi prendre contact avec certaines de leurs fondations et m’entretenir avec des représentants de la Chambre des Lords.
La troisième série d’entretiens a concerné certains médias et certaines Chancelleries. J’ai pu par exemple me rendre à la BBC, où l’on a bien voulu m’interviewer, puis à l’Ambassade de Chine, d’Allemagne, d’Afrique du Sud.

Quels furent les grands moments de votre séjour londonien ?

• Il y a eu beaucoup de moments forts. D’abord, l’accueil dont j’ai été l’objet par les responsables du Parti libéral. Au cours de cet entretien, des liens ont été établis par nos deux partis et sur conseil de ces responsables, j’ai pu prendre contact avec d’autres organisations proches du Parti libéral. Le même accueil et la même compréhension m’ont été accordés par le Parti travailliste. La Ligue communiste, que j’ai également rencontrée (et qui suit particulièrement la situation au Burkina Faso depuis Thomas Sankara) s’est montrée très préoccupée par la situation chez nous.

Au niveau de ces trois partis, nous avons abordé les questions que j’ai évoquées, relatives à la vie politique au Burkina Faso et dans la sous-région. Les points de vue exposés sur les phénomènes de néo-domination qu’on constate à travers l’Afrique notamment en RDC, en Côte d’Ivoire, en RCA, ont particulièrement intéressé les partis politiques, qui ont promis d’approfondir la réflexion sur le sujet.

Je citerai également comme grand moment l’accueil dont j’ai été l’objet à la Chambre des Lords, véritable antre chargée d’histoire, où il n’est pas facile de pénétrer. Au-delà des discussions très fructueuses que j’ai pu avoir avec les Lords qui m’ont reçu, j’ai eu l’honneur, en compagnie du représentant du Forum des libertés, M. Narcisse Nabo, de visiter certaines salles et d’avoir accès à certains documents historiques que l’on ne réserve généralement qu’aux hommes et femmes de grande marque.

Quel bilan tirez-vous de tout cela ?

• Comme on dit, c’est une première visite à travers laquelle j’ai, pour ainsi dire, défriché et semé. Si les promesses de moisson me semblent très plausibles, il faudra laisser le temps faire son œuvre ; mais je reste en tout cas très impressionné à plus d’un titre.

D’abord par l’efficacité des organismes qui m’ont invité, l’entregent de leurs responsables, l’éventail de leurs relations à Londres. Pour tout vous dire, dans cette ville, j’ai été totalement ébahi par la solidité des solidarités africaines ; j’ai pu voir à l’œuvre de jeunes Africains qui travaillent en synergie, dans la tradition des devanciers qui, avant les indépendances, ont œuvré à renforcer le nationalisme africain.

En les voyant soudés autour des problèmes du continent, j’ai eu la conviction qu’un nouveau mouvement panafricaniste pouvait encore partir de Londres. Je n’ai pas manqué d’en parler avec eux et je suis sûr que la surprise peut venir, car ils ont tout à fait conscience que sans le sursaut des intellectuels, des patriotes, des nationalistes africains, l’Afrique risque de connaître une nouvelle vague de domination qui risque cette fois-ci de lui être fatale.

A eux aussi, avec lesquels j’ai passé des heures de discussion qui m’ont fait connaître la chaleur de leurs demeures, fait partager leurs repas, je dis merci pour l’accueil, mais aussi pour m’avoir permis de me ressourcer et de revenir encore plus galvanisé pour le combat à mener en faveur du continent.

Vous auriez débattu plus de droits humains que de politique. Une option ou une stratégie ?

• En tout premier lieu, je me suis attaché à expliquer comment au Burkina Faso s’était développée une démocratie en trompe-l’œil, dans laquelle, comme je le disais tantôt, les libertés publiques et démocratiques sont piétinées. Je suis revenu sur la kyrielle de crimes économiques et de sang qui restent impunis.

J’ai particulièrement mis l’accent sur l’affaire Noël Yaméogo, dont ils étaient déjà informés, et j’ai été rassuré par la détermination affichée de mes interlocuteurs de suivre de près ce dossier. Noël leur est apparu en effet comme un détenu politique qui paye curieusement le prix des immixtions du régime burkinabè à l’extérieur.

Je n’ai pas pu passer sous silence le phénomène de la cancérisation de l’Afrique par le mercenariat d’Etat. Ce concept a surpris et intéressé bien de nos interlocuteurs et j’ai eu l’assurance que la question serait évoquée au niveau des deux Chambres par les groupes avec lesquels je me suis entretenu.

Ce déplacement tombait, comme qui dirait, à pic, car il coïncide avec l’accession imminente de la Grande-Bretagne à la présidence de l’Union européenne et du G8. Les responsables politiques britanniques, je l’ai remarqué, sont décidés à faire en sorte que la politique africaine soit repensée à différents niveaux pour une meilleure prise en compte des réalités africaines.

De vos interlocuteurs, lesquels vous ont le plus impressionné ?

• Des interlocuteurs, j’en ai eu beaucoup qui m’ont impressionné par leur connaissance de l’Afrique et même du Burkina Faso en particulier.

Le temps passé avec Luis Ayala, secrétaire général de l’Internationale Socialiste, la nature de nos échanges tant sur la situation au Burkina Faso que dans la sous-région et au plan international, m’ont permis d’être édifié par les qualités humaines de l’homme autant que par ses compétences. J’ai eu l’occasion aussi d’être réconforté en le voyant approuver certaines propositions que je fais depuis longtemps par rapport à la promotion de la démocratie et depuis un peu moins longtemps sur le règlement de la crise ivoiro-sous-régionale.

Qu’attendez-vous comme retombées, pour l’UNDD en particulier et pour l’opposition en général, de votre visite ?

• Encore une fois, il faut attendre que la graine que nous avons semée mûrisse. Mais d’ores et déjà, il est important que nous ayons pu nous faire connaître, établir des relations qui seront inscrites dans la durée. L’UNDD est maintenant connue dans bien des milieux politiques et associatifs à Londres.

Le combat que mène l’opposition dans le cadre d’« ALTERNANCE 2005 » a également été expliqué et cela a séduit. J’ai pu apprendre que le Chili s’intéressait même à notre expérience, l’opposition y étant confrontée à la nécessité d’aller en rangs serrés aux élections en limitant la multiplicité des candidatures. Sur la question, j’ai expliqué que le plus important au niveau d’« ALTERNANCE 2005 » était que nous nous entendions sur le report républicain .

Nous sommes à la veille de 2005. Quel message et quels voeux le président du parti adresse-t-il à ses compatriotes ?

• 2005 est une année de défis. Au plan économique et social, les manifestations du 18 Décembre viennent de le montrer, la croissance est beaucoup plus un mirage qu’une réalité. Si elle existe, c’est au profit de la petite minorité qui n’arrête pas de s’enrichir alors que la majorité continue de s’appauvrir. Les forces politiques et sociales doivent apprendre à mener le combat du salut public pour l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre, pour une meilleure satisfaction des demandes sociales : augmentation des salaires, lutte contre la valse de la hausse des prix... Il y a aussi le combat prioritaire à mener contre l’insécurité.

Il ne peut plus être à la charge du seul pouvoir, surtout qu’il contribue à cette insécurité à travers des ingérences à l’extérieur du pays par des soutiens à des rebelles qui font de notre territoire national un champ de trafics : armes de guerre... 2005 doit nous permettre de desserrer l’étau de cette espèce de glacier sous-régional que le pouvoir a érigé en pourrissant ses relations avec nombre de ses voisins.

L’alternance en 2005, c’est le combat de libération nationale qui doit être l’affaire de tous les Burkinabè. C’est donc des vœux traditionnels de santé, de bonheur, de prospérité que je prodigue aux Burkinabè mais aussi des vœux de mobilisation, de courage, pour mettre un terme à la monarchisation du pouvoir et imposer le renouvellement à la tête de l’Etat pour le plus grand bien des citoyens de notre pays et des peuples de la sous-région.

Entretien réalisé par O. Sidpawalemdé
L’Observateur Paalga

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