Actualités :: Filippe Savadogo : “La plupart des conflits sont les conséquences de (...)

A quelques jours du Xe Sommet des chefs d’Etat des pays membres de la Francophonie et à quelques trois mois de la XIVe édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), l’ambassadeur du Burkina à Paris a été l’invité de la rédaction de Sidwaya le mercredi 3 novembre 2004.

Ainsi donc après M. Maurice Portiche, ancien ambassadeur de France au Burkina, Filippe Savadogo est le deuxième diplomate que Sidwaya a eu l’honneur de recevoir.

Pendant plus de deux heures, l’ambassadeur journaliste et ancien secrétaire général du FESPACO s’est départi de la langue de bois généralement reconnue aux diplomates. Sans ambages, il a abordé l’actualité politique nationale marquée, entre autres, par l’affaire dite “Hermann Yaméogo”, les problèmes de décentralisation et la XIVe édition du Fespaco.

Au plan sous-régional, il a touché du doigt l’épineuse question du drame ivoirien.

Cet homme de contact et de relations publiques était à l’aise pour parler de la coopération décentralisée entre la France et le Burkina qu’il représente à Paris depuis près de huit ans et du Xe Sommet de la Francophonie prévu pour les 26 et 27 novembre à Ouagadougou.

NB : L’entretien a eu lieu avant les récents développements de la crise ivoirienne.

Sidwaya (S.) : L’actualité politique au Burkina aujourd’hui est dominée par les accusations de la Mauritanie contre notre pays et l’affaire dite Hermann Yaméogo. Quelle lecture faites-vous de ces événements ?

Filippe Savadogo (F.S.) : Lorsque nous avons eu connaissance des accusations portées par la Mauritanie contre notre pays, cela a été une réaction d’étonnement et de surprise. En effet, dans l’arène internationale lorsque vous portez une accusation contre un pays, vous devez en apporter la preuve. Et là nous sommes devant le fait qu’il y a ce qu’on appelle des accusations verbales radio-télévisées avec toujours la même rengaine : « les suspects sont au Burkina ». Tout de suite nous avons compris que ce sont des accusations gratuites parce que simplement, il n’y a pas un début de preuve. Nous avons d’ailleurs été conforté dans notre position lorsque petit à petit nous avons vu que les personnes accusées d’être au Burkina, ont été arrêtées en Mauritanie ou ont été retrouvées à la frontière de la Mauritanie et des pays voisins. Notre pays n’a pas de frontière avec la Mauritanie.

S. : Et l’affaire dite Hermann Yaméogo ?

En faisant une lecture comme vous des informations publiées par la presse, il y a ce qu’on appelle en diplomatie, le principe de précaution ou plus simplement de manière élémentaire, il est toujours conseillé de ne pas prêter le flanc. Lorsqu’on entreprend un voyage et qu’il peut avoir une interprétation quelconque, on peut s’en abstenir.A propos de ces allégations, Sidwaya a apporté des éléments de lecture que j’ai découverts en faisant le parallèle des contenus. Tout cela met aussi mal à l’aise chacun d’entre nous. Le principe de précaution est la première valeur qu’il faut observer face à une situation donnée.

S. : Vos collègues ambassadeurs à Paris vous interpellent-ils au sujet de ces accusations mauritaniennes ?

F.S. : Les expressions de sympathie, les commentaires et tout un ensemble de soutiens nous sont toujours parvenus. Le Burkina Faso est un pays qui à l’extérieur, a une excellente image.

S. : Le Burkina est en pleine réorganisation de sa décentralisation. Avec la création de ses régions administratives, cela n’influe-t-il pas sur les relations entre le Burkina et ses partenaires impliqués dans la décentralisation au Burkina Faso ?

F.S. : Vous savez que les cadres de jumelage-coopération sont les cadres les plus libres et les plus indépendants qui existent. Lorsqu’il y a un jumelage qui se crée, cela ne se fait pas par décret mais provient d’abord de l’amitié entre deux personnes. Les cadres de jumelage naissent à partir d’une histoire d’amitié, et lorsqu’il y a cette relation, personne ne peut s’y interposer. Le Burkina Faso est l’un des premiers pays sinon le premier pays africain à avoir un cadre normalisé de textes d’orientation sur la décentralisation. La France a ce cadre de la décentralisation depuis 1982 avec la Loi Gaston Deferre.

S. : Au niveau de la coopération décentralisée, on a assisté à une époque donnée à des problèmes dans certaines villes et qui ont eu des répercussions au Nord. Peut-on croire aujourd’hui que les épisodes que nous avons connus sont maintenant terminés ?

F.S. : Je dirai que tant qu’il y aura des hommes, il y aura forcément des préoccupations. Bien souvent nous pensons que ce qui se passe chez nous au Sud ne se passe pas au Nord, mais ce n’est pas du tout vrai.Ce qui veut dire que les relations et le travail doivent se faire en toute transparence.Nous avons vu des gens au Nord qui, à travers des sous-couverts de jumelage-coopération, ont mené des actions pas licites au Sud et vice-versa. De ce point de vue, nous ne devons pas croire que les tares viennent seulement d’ici. Je pense plutôt qu’il faut appeler à une transparence des comportements aussi bien au Sud qu’au Nord et à une capacité de restitution de tout ce qui est fait. Il ne faut pas travailler sur des projets sans qu’il n’ y ait des rapports, des audits. Grâce à ces rapports, on apporte vite les preuves des malentendus et tout rentre dans l’ordre comme ce le fut avec plusieurs cas.

S. : L’actualité, c’est aussi la crise ivoirienne.

Comment votre chancellerie a géré cette question à Paris ?

F.S. : Cela me permet de dire que lorsqu’il y a une crise quelconque, nous la ressentons à partir de Paris. La crise ivoirienne est une crise que nous vivons quotidiennement à Paris et qui nous concerne. D’abord, parce que les grands acteurs et le pays qui participent à la résolution de cette crise relèvent en partie de notre juridiction. Il y a eu aussi des négociations qui se sont faites en France et notre rôle a toujours été un rôle clairement déterminé par le ministère des Affaires étrangères : défendre les intérêts de notre pays et encore les intérêts de notre pays ! Pour un pays comme la France qui est le pays des droits de l’homme et du citoyen, nous comprenons combien l’intégration peut avoir une réelle valeur.

Le problème de la Côte d’Ivoire concerne le Burkina Faso pour plusieurs raisons. D’abord au début du siècle, nous n’avons pas demandé à aller là-bas. Ce sont les travaux forcés qui ont amené des centaines de milliers de Burkinabè en Côte d’Ivoire. Ils s’y sont installés, ils ont travaillé pour le développement de cette région de l’Afrique de l’Ouest. Mieux, nous sommes à la quatrième ou cinquième génération de Burkinabè ou d’Ivoiriens d’origine burkinabè. Pour nous qui sommes en France, lorsque nous voyons des membres du gouvernement français, des présidents d’institutions qui sont des enfants de la première génération d’émigrés espagnols, italiens ou portugais établis en France, nous comprenons que le monde doit être tolérant.

Enfin un homme politique français disait que si nous remontons à trois générations, il y a à peine 30% de Français qui sont des Français de souche !

S. : Les accords de Marcoussis piétinent. Ne peut-on pas repenser ces accords ?

F.S. : Lorsque plusieurs pays, les instances des Nations unies et les protagonistes de la crise ivoirienne ont réfléchi à une question et signé des accords, c’est que ces accords sont bons. Mieux, il y a moins de deux mois, les accords de Marcoussis ont été validés par les accords d’Accra III.Quelquefois, nous nous demandons si ce sont les accords qui constituent un problème ou si c’est plutôt les hommes qui doivent les mettre en œuvre qui posent problème. Et de ce point de vue, il est prématuré de débattre d’une affaire qui n’a pas encore connu un début d’application.

S. : Le représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire en la personne de Albert Tévoedjré a été plus ou moins contesté par des responsables du régime ivoirien. En tant que diplomate, comment appréciez-vous cette façon d’agir des autorités ivoiriennes ?

F.S. : Il faut faire la part des choses lorsqu’on entend certains commentaires. Lorsqu’une personne qui ne représente qu’elle-même fait un commentaire, il ne faut pas s’y attarder. Par rapport aux échéances fixées, le représentant de l’ONU a dit que s’il n’y avait pas de nouvelles élections, nous entrerons dans une situation où il n’y aura plus de légitimité. Ce qui est effectivement vrai, puisqu’il y a eu une date butoir qui a été fixée. Le représentant de l’ONU a simplement appelé à une accélération de la mise en œuvre de ces accords et à leur prise en compte afin d’être dans les délais. A partir de ce moment, lorsque quelqu’un prend la parole pour faire des commentaires sur des déclarations d’une personne qui est mandatée par l’ONU, il est difficile que nous tenions compte des commentaires (je m’excuse) qui sont faits à l’emporte-pièce.

S. : La solution politique est-elle possible en Côte d’Ivoire ?

F.S. : Il n’y a pas de problème sans solution. Un problème politique ne peut être résolu que grâce à la volonté des politiques. Je crois que la Côte d’Ivoire traverse une période difficile et qu’elle va se réconcilier avec elle-même ; ce que nous espérons en toute bonne foi parce que la crise ivoirienne a certainement des répercussions sur notre pays que nous aimons beaucoup.

S. : La solution militaire est-elle exclue ?

F.S. : (Rires suivis de silence) : Les conflits naissent dans l’esprit des hommes et c’est dans l’esprit des hommes que nous devons trouver les solutions aux conflits. En ce qui concerne notre pays nous en appelons à un apaisement de toutes les velléités guerrières. Et comme l’ont dit les gens avant nous, les conflits armés n’ont jamais apporté une solution durable. Sincèrement il faut trouver une solution grâce aux débats, au processus démocratique et tout le reste parce que la plupart des conflits dans ce monde sont les conséquences de processus politiques inachevés ou d’élections mal menées.

S. : Les 26 et 27 novembre se tiendra à Ouagadougou le Xe Sommet de la Francophonie. Comment l’ambassade du Burkina à Paris a préparé cette rencontre ?

F.S. : La décision d’organiser le sommet de Ouagadougou a été prise en 1999 à Moncton. Il y a presque six ans. Cette décision fait suite à la candidature de notre pays pour accueillir ce grand sommet et donner toute la dimension de cette communauté où nous sommes partie prenante tout en gardant notre identité propre. Après Moncton, la candidature du Burkina Faso a été entérinée à Beyrouth et depuis bientôt deux ans, un comité d’organisation a été mis en place. Au sein de ce comité, je suis le délégué aux relations internationales en ma qualité de sherpa du chef de l’Etat, c’est-à-dire son représentant personnel. Il est important de comprendre qu’il existe deux volets : l’organisation pratique de terrain et le volet intellectuel et thématique du sommet. Nous avons travaillé pendant toutes ces années à donner une orientation au sommet de Ouagadougou et à faire en sorte que nos idées puissent être acceptées et intégrées dans la thématique du Sommet.

S. : Est-ce à dire que vous ne travailliez que sur les thèmes et que vous n’aviez pas contacté des chefs d’Etat ou le maximum de personnalités pour les inciter à participer à ce Sommet de Ouagadougou ?

F.S. : Les invitations qui ont été faites par le Président du Faso à l’endroit des cinquante six (56) chefs d’Etat et de gouvernement ont été portées à la connaissance de leurs représentants à partir de Paris où nous avons le siège de la Francophonie. C’est un travail quotidien fastidieux que nous avons mené. Ce qui m’amène d’ailleurs ces jours-ci à Ouagadougou où nous devons mettre la dernière main sur l’ensemble de ces préparatifs en vue de la réussite du Sommet. Mais un ambassadeur à Paris a, dans son agenda normal, la Francophonie dans la mesure où le siège de cette organisation est à Paris.

S. : Quelles pourraient être les attentes du Burkina par rapport au Xe Sommet de la Francophonie ?

F.S. : La Francophonie ne doit pas être un alignement des pays francophones derrière une organisation sans contrepartie. Les intérêts guident le monde, nous devons faire en sorte que la Francophonie convienne à l’Afrique et au Sud. La Francophonie doit œuvrer à ce que le développement économique de nos régions s’enrichisse des avancées économiques des pays francophones. Voilà pourquoi le président du Faso a proposé que dans le volet économique des discussions du sommet soit mis en exergue la solidarité économique à travers par exemple les micro-crédits, les petites et moyennes entreprises, les activités rémunératrices des femmes et d’autres projets de production. Nous avons le souci que l’éducation, qui reste la clé de voûte du développement, soit prise en compte à Ouagadougou. La question des nouvelles technologies de l’information et de la communication sera elle aussi au centre des échanges de Ouagadougou. Il y a dix ans, il était clairement établi que la présence francophone sur Internet était minime. Même un pays comme la France avait du retard ; mais ce retard est en train d’être comblé. Ce n’est pourtant pas le cas de la plupart des pays francophones. Nous appelons aussi à la coopération citoyenne. Le forum de la société civile qui s’est tenue ici en est une illustration. Nous avons enfin les questions genre, santé et jeunesse qui vont être abordées au Sommet de Ouagadougou.

S. : Est-ce que toutes ces problématiques ne débordent pas du cadre strict de la Francophonie ?

FS. : Justement, voilà pourquoi la Francophonie ne veut pas ressembler aux Nations Unies. La Francophonie ne veut pas faire comme les autres. Elle veut simplement être un lieu de concertation qui puisse nous permettre de mieux nous amarrer à la mondialisation. Depuis Kananaskis, Monterey, Genève et récemment à Evian et ailleurs le G 8 a toujours essayé de défendre des préoccupations des pays développés.Mais grâce à la Francophonie et à la France, nous avons pu porter les préoccupations des pays du Sud au G 8. S’il n’y avait pas eu de concertations au préalable, nous n’aurions pas pu avec beaucoup de vigueur revendiquer notre place et solliciter une solidarité agissante. Nous sommes en train de préparer la seconde partie du Sommet mondial de la société de l’information (SMSI). Nous avons discuté de ce sommet à Rabat, il y a de cela quelques temps. Lorsque nous sommes arrivés à Genève, nous avons pu défendre les points de vue de la communauté francophone.

S. : Quelle est actuellement la vision de la Francophonie ?

FS. : La Francophonie a une vision essentiellement politique, culturelle et économique. Lorsque le président Abdou Diouf a pris en main la Francophonie à Beyrouth, il a dit dans sa feuille de route que ce qu’il devrait améliorer c’est l’économie des pays du monde francophone qu’il connaît mais également une coopération dynamique qui puisse nous aider à nous aider. Je crois qu’avec à sa tête un homme d’expérience comme Abdou Diouf qui est non seulement un grand administrateur de l’Etat mais qui a aussi présidé aux destinées d’un pays comme le Sénégal, il y a une plus-value. Et nous devons faire en sorte de ne pas tout amasser et dire que nous savons tout faire. Il faut plutôt faire des choix. La vision de la Francophonie, c’est de défendre des idéaux en commun. Quel idéal en commun voulons-nous défendre ? Je prends un seul exemple : la Convention internationale sur la diversité culturelle. Elle est un élément fondamental de notre identité culturelle que nous défendrons auprès de l’UNESCO. La plupart des pays du Sud ont accepté de soutenir cette convention parce que nous estimons que c’est une convention qui nous arrange. Ce n’est pas parce que j’apprends le français que je ne dois pas apprendre ma propre langue, que je dois perdre mon identité. De ce point de vue, cela est une vision commune. Prenons le cas du NEPAD. Ce sont les dix doigts d’une main. On ne peut pas tout faire. Il y a la bonne gouvernance, l’agriculture, la culture, les infrastructures, le développement sociétal et tout un ensemble de faisceaux. Est-ce qu’il faut dire que la Francophonie peut tout faire ? Elle ne peut pas tout faire, elle ne sait pas tout faire et elle n’en a même pas les moyens. Voilà pourquoi, nous avons fait des choix, et pour la grande thématique de Ouagadougou, nous avons choisi de nous attaquer à des préoccupations économiques de base comme l’économie de proximité, les micro-crédits, les activités rémunératrices. Nous avons prévu de continuer à consolider la démocratie dans nos pays à travers les observations aux élections, la prévention des conflits et aussi la coopération dite citoyenne. Il y a également le fait que nous devons faire en sorte que les nouvelles technologies qui sont peut-être un des éléments les plus faciles à appréhender soient répandues. D’autres aspects comme l’éducation, l’environnement, la biodiversité sont par ailleurs, concernés dans cette vision de la Francophonie. Ce sont en fait, des actions déjà menées. Quand on prend le cas de l’éducation, on voit que l’UNESCO s’y investit. La Francophonie vient en appui. C’est pour cela que parmi les invités du sommet, nous aurons des banquiers, des spécialistes du développement, des micro-crédits etc. Ce sera un sommet de vérité que nous devons revendiquer et accompagner.

S. : Les objectifs de la Francophonie sont énormes. Mais de quels moyens dispose-t-elle pour les atteindre ?

F.S. : La Francophonie dispose de la richesse de ses hommes. C’est comme lorsque Sidwaya naissait et qu’on disait qu’il ne ferait pas deux ans. Il a vingt ans déjà. Je crois qu’il faut croire en tout idéal. Il y a de cela quelques décennies, un de vos collègues journalistes Albert Londres a écrit sur Ouagadougou en 1926, il y disait qu’on avait tracé deux grandes voies qui menaient vers la présidence et se demandait pourquoi on construisait de si grands chantiers à Ouagadougou, une ville qui a cinq mille (5 000) habitants. Il n’y a même pas 80 ans qu’il le disait. Aujourd’hui Ouagadougou a plus d’un million cinq cent mille habitants. Il faut souvent croire en certains idéaux surtout lorsque vous êtes partie prenante et que vous défendez votre propre initiative. La Francophonie n’est pas française. Elle est une communauté de pays ayant le français en partage. Lorsqu’on reproche aujourd’hui à nos pays d’être dans la Francophonie, on oublie que des pays comme la Guinée-Bissau, la Guinée Equatoriale, le Cap-vert, Sao Tomé et Principe et d’autres pays lusophones et hispanophones sont dans la Francophonie et nous ne désespérons pas que l’Angola et le Mozambique y viennent. Mais mieux, nous avons la Pologne, la République Tchèque, la Grèce, l’Arménie, la Hongrie, l’Autriche, la Georgie et la Croatie qui demandent à y entrer. Ce n’est plus uniquement une communauté de langues mais aussi une communauté de destin.

S. : Comment expliquez-vous ce complexe qui consiste pour des dirigeants de pays francophones ou même des Français à parler l’anglais lors des grandes rencontres internationales ?

FS. : Voilà un élément. Quand nous vous disons que la Francophonie n’est pas forcément française, il est arrivé quelquefois que certaines personnalités utilisent l’anglais en lieu et place du français dans l’arène internationale. Nous avons vu le cas à Bruxelles où lorsqu’un des grands responsables de la Banque européenne qui est Français a choisi de s’exprimer en anglais, la délégation française s’est retirée. Ce ne sont pas des actions de ce genre que nous devons comprendre. Nous avons le devoir de défendre un idéal mais nous ne pouvons pas être plus royaliste que le roi et il faut que nous ayions chacun en vue nos intérêts propres.

S. : Si l’on regarde le classement fait par le PNUD, les pays francophones sont les derniers. Si l’on jette également un coup d’œil du côté des conflits en Afrique, on s’aperçoit que les pays francophones sont les plus concernés, en témoignent la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo... Est-ce que la Francophonie ne porte pas la poisse ?

FS. : Bien souvent, on ne se rend pas compte de ce qui est positif lorsque nous sommes nous-mêmes concernés ; comparaison n’est pas raison.La Francophonie n’est qu’un instrument qui permet de mieux faire et de bien faire. Il y a des points tels que la culture, l’identité culturelle, la défense de certains idéaux qui, effectivement, sont des éléments bien ancrés en Francophonie. Nous devons alors bien regarder et voir ce qui peut être positif pour nous ; parce que nous avons nos destins en main depuis quand même beaucoup d’années et que nous devons nous assumer pleinement. Je n’ai pas de raison d’être pessimiste.

S. : On dit couramment de l’ambassadeur qu’il est l’envoyé spécial du président du Faso. Qu’est-ce que cela signifie et quelles sont vos missions au regard des liens étroits entre Paris et Ouagadougou ?

F.S. : Un ambassadeur où qu’il se trouve est le représentant personnel du chef de l’Etat. Il agit en son nom. Il prend des décisions dans l’esprit et la lettre qui cadrent bien avec ces prérogatives. Enfin, il fait en sorte que l’esprit de la mission corresponde aux grands objectifs tracés par la diplomatie du Faso. Pour moi, je me considère comme un ambassadeur investi de la confiance du chef de l’Etat et qui pense faire en sorte que les intérêts du Faso soient toujours bien défendus. Que les gens aient une bonne connaissance de notre pays et apprennent à l’aimer. Ma mission également est la défense des Burkinabè de France et de notre juridiction.

Vous avez suivi récemment la décoration d’un certain nombre de compatriotes à Paris. A travers eux, c’est une reconnaissance exprimée par le président du Faso à l’ensemble des Burkinabè qui défendent les intérêts de notre pays. Cela met en exergue l’appel du chef de l’Etat lors des vœux du nouvel an lorsqu’il disait que les Burkinabè de l’étranger doivent participer à la construction de la nation. Enfin, ma mission est de consolider aussi les relations d’amitié, de solidarité et de coopération économique entre nos deux pays.

S. : Paris est une place spéciale quand même...?

F.S. : Paris est en fait une métropole où par les faits historiques le Burkina Faso entretient des liens privilégiés avec la France. Mais, c’est la même chose pour les autres pays francophones et idem pour les anglophones par rapport à Londres.

S. : Lors du voyage de Jacques Chirac à Ouagadougou, il a dit que « je t’appellerai désormais Blaise et toi, tu m’appelleras Jacques ». Comment vous, vous vous retrouvez entre Jacques et Blaise ?

F.S. : (Grands rires). Je me réjouis de cette amitié entre les deux présidents. Vous savez avant l’amitié, c’est la charité. Après l’amitié, c’est la solidarité. Je pense que c’est cette dimension humaine que nous devons cultiver en tout temps et en tout lieu.

Ces relations amicales sont bénéfiques pour notre cher pays et la France.

S. : On ne vous connaît pas comme étant un activiste politique. Cela est-il un atout ou un handicap ?

F.S. : Je pense que dans l’exercice de la fonction de chef de mission, nous avons un droit de réserve, lequel doit permettre que chacun se sente en confiance. De ce point de vue, nous défendons les idéaux du Faso et aussi la ligne diplomatique de notre pays. Bien entendu, en tant que représentant du chef de l’Etat, nous défendons les idéaux du développement solidaire et du Programme de large rassemblement tracés par S.E.M. le président du Faso.

S. : Vous avez abrité un certain nombre d’activités à Paris notamment les Journées économiques du Burkina. Comment est-ce que la communauté burkinabè s’est investie ?

F.S. : Les Burkinabè sont des gens simples et qui ont du respect pour autrui. A partir de ce moment, ils ne demandent rien d’autre en retour que le respect. L’une de nos missions a été de mettre les Burkinabè en confiance avec leur pays et avec leur ambassade pour des objectifs qui puissent permettre de développer le Faso tout en leur permettant de jouir des conseils que nous pouvons leur donner. Nous avons essayé d’encourager les Burkinabè à investir au pays. A cette occasion, nous avons invité des banquiers, des promoteurs immobiliers à faire des propositions. Cela a été bien accueilli. Nous encourageons l’épargne de nos ressortissants. Nous les encourageons à ne plus être fiers d’avoir fait 20 ans sans aller au pays. Ils doivent comprendre qu’il ne faut jamais oublier le pays et toujours tenir compte de ce facteur. Récemment, nous avons réussi à convaincre un Burkinabè à retourner dans son village situé à côté de Ouahigouya après 40 ans. Il vient d’y construire une maison. Nous les encourageons lorsqu’il y a de mauvaises récoltes à envoyer le produit qu’ils auraient pu investir dans le PMU, au village et à susciter et soutenir les actions de coopération décentralisée.

S. : La gestion des Burkinabè de France est-elle facile ?

F.S : Une bonne gestion de sa propre famille commence par une organisation minimale. Pour un tout jeune journaliste, c’est un carnet d’adresses. Nous avons mis en place un mailing-liste qui permet à tout Burkinabè d’avoir au moins des contacts et des informations auprès de notre ambassade. Nous avons pu, grâce aux recoupements et à la carte consulaire, créer une nouvelle dynamique dont se félicitent la plupart des Burkinabè de France. Ils se sentent en confiance et nous nous en réjouissons.

S. : Quelle image du Burkina vendez-vous ?

F.S. : C’est d’abord l’image d’un pays qui n’est pas assis mais qui est debout et qui se bat pour sa dignité et son développement. Il ne faut jamais faire pitié. Il faut être digne. Les Burkinabè l’ont toujours été que ce soit à Ouagadougou ou en campagne.Je vends l’image d’un pays qui se bat contre l’hostilité de la nature, de l’environnement qui se bat encore pour qu’il y ait à manger s’il ne pleut pas.

Ce sont des actions de développement, de production. C’est l’image de femmes courageuses qui ont envie d’avoir des forages autour ou à côté du village.

C’est aussi l’image des femmes qui se lèvent à 4h du matin que vous rencontrerez à vélo allant acheter des légumes et fruits pour les revendre.

S. : Vous avez évoqué le nombre des Burkinabè en France, 3 500 environ. Dans quel secteur d’activité les retrouve-t-on le plus ?

F.S. : Je dois dire fièrement qu’il y a plus de Français au Burkina que de Burkinabè en France. La plupart des Burkinabè sont des gens qui ont une activité et qui sont bien insérés dans le tissu social français. Ce dont je m’en réjouis parce que nous n’avons pas beaucoup de soucis avec eux. Je voudrais aussi dire que la plupart d’entre eux sont venus d’Afrique avec leurs anciens patrons qui ont vécu au Burkina ou en Côte d’Ivoire et qui ont trouvé qu’ils avaient du mérite. Travailleurs en général, ils sont dans le domaine des gens de maison, c’est-à-dire la cuisine, le gardiennage et aussi dans le secteur de l’hôtellerie en dehors des étudiants.

S : Comment l’ambassadeur arrive à gérer le passage de la droite (UMP) à la gauche (socialiste) ?

F.S. : Un proverbe dagara affirme que « lorsque ta tante change de mari, il faut changer de parents à plaisanterie ». En d’autres termes, un diplomate doit être en mesure de s’adapter à toute cohabitation et de rester dans une neutralité positive et surtout d’avoir des relations dans tous les milieux économiques, politiques. ..du pays de résidence. Mais, en règle générale dans le respect de l’amitié, nous arrivons à gérer ces situations et à comprendre que lorsqu’on est dans un pays, nous devons observer le principe minimal de précaution. Cela se passe bien.

S. : Cela fait huit ans que vous êtes ambassadeur. N’êtes-vous pas fatigué de ce fauteuil ?

F.S. : « Le travail satisfait, la paresse séduit ». Lorsque vous avez encore la chance de servir votre pays, vous ne devez pas croire qu’il y a un temps pour se reposer ou un temps où on est fatigué. Bien au contraire, il faut toujours poursuivre le travail chaque jour comme si vous veniez d’arriver. Enfin, la confiance placée en un ambassadeur est une confiance dont vous devez toujours relever tous les défis.

S : Le FESPACO se tiendra du 26 février au 05 mars 2005. Comment l’ambassadeur Filippe Savadogo se retrouve dans ses moments du ESPACO ?

F.S. : Le FESPACO est l’une des manifestations les plus importantes de notre pays. C’est une locomotive pour plusieurs manifestations au Burkina Faso. Je viens de voir la création du Salon international du tourisme et de l’hôtellerie de Ouagadougou (SITHO) et des Universités africaines de la communication (UACO). Je me souviens encore de nos voyages épiques à Gaoua dans le cadre de la Semaine nationale de la culture (SNC). Tous ces effets d’entraînement me rassurent que le FESPACO a inspiré beaucoup de bonnes manifestations. Ceux qui l’ont créé dans les années 70 méritent notre respect et notre considération. Il est clair que regarder toujours dans le rétroviseur, on voit un peu de nostalgie mais enmême temps, vous savez que la vie est comme un long fleuve tranquille, on ne peut pas toujours se retourner infiniment mais plutôt être utile là où on est en nous enrichissant des expériences passées. Je salue le travail qui continue d’être fait au FESPACO. Nous aidons sur la place de Paris à promouvoir le FESPACO et le cinéma africain. Cela se passe bien.

S. : Pensez-vous que le FESPACO a permis au cinéma africain et burkinabè de prendre du galon ?

F.S. : Je ferai mien cet adage de Sembène Ousmane qui disait que « nous avons porté le FESPACO, maintenant c’est le FESPACO qui nous porte ». Cela veut dire simplement qu’au départ du FESPACO, étaient les cinéastes africains et qu’aujourd’hui avec sa stabilité, ce sont eux qui viennent se ressourcer auprès de notre festival. Pour moi, le FESPACO a sorti le cinéma africain comme le disait le président Lamizana, du ghetto. On a amené la problématique du cinéma africain de la périphérie au centre des préoccupations. Néanmoins, l’évolution dans toute oeuvre humaine est inéluctable. Le FESPACO a commencé avec très peu de films et aujourd’hui, nous en sommes à plusieurs centaines. Le FESPACO n’avait pas de marché du cinéma ; il en a créé un. Il est ensuite devenu un festival du cinéma et de la télévision. Il s’est enrichi d’un marché de la télévision et de séries vidéo, etc. Chaque fois que l’audiovisuel est menacé, il renaît de ses cendres comme le sphinx. Moi, j’ai bon espoir que le FESPACO va continuer d’évoluer et rester un festival de grande réputation. Le FESPACO, ce n’est pas seulement les films dans les salles, il y a aussi les projections populaires et les rencontres professionnelles.

S. : Avec la fermeture des salles, peut-on tenir le FESPACO dans deux salles que sont le Ciné Burkina et le Neerwaya...?

F.S. : Il faut poursuivre la sensibilisation. Nous allons certainement jouer le rôle que nous jouons toujours. C’est-à-dire que le journaliste est l’homme qui mesure la température de son temps et fait de la prévention. Si votre préoccupation est cela,j’applaudis des deux mains afin qu’on prenne à bras le corps la question.

S. : Le siège du FESPACO tarde à se matérialiser. Vous qui avez posé la première pierre, il y a très longtemps maintenant...?

F.S. : J’ai bon espoir parce que je suis passé aux abords du siège. J’ai vu que le bâtiment monte. Cela permettra d’abriter le siège administratif. Il ne faut pas perdre espoir puisque le deuxième bâtiment sur trois est en construction.

S. : Est-ce facile de passer de la communication à la diplomatie ?

F.S. : Maintenant que j’ai une petite expérience de la diplomatie, je me rends compte que c’est de la communication. Les journalistes et les diplomates font chaque jour de la communication.

On apprend beaucoup dans les métiers de la communication à aller vers les autres.

Une ambassade reste comme une entreprise qui doit mobiliser les gens autour des questionnements de celle-ci et rendre au mieux ce qu’elle peut offrir.

Pour moi, l’ambassade du Burkina Faso à Paris est une fenêtre ouverte sur le Burkina en France.

La diplomatie, c’est le savoir-faire mais surtout le faire-savoir.

S. : Avez-vous le temps d’avoir des loisirs ?

F.S. : Le grand acteur de cinéma, Dany Gloover que j’aime beaucoup, disait que « notre vie est comme ce que nous faisons et ce que nous faisons est notre vie ».

Sidwaya

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