Actualités :: Francis Blondet, ambassadeur de France au Burkina : "Il n’y a plus de chasse (...)
Francis Blondet

Chaque 14-Juillet, les Français du Burkina célèbrent à l’instar de leurs compatriotes leur fête nationale. Comme l’année dernière, le sport sera en bonne place parmi les activités au programme. Mais à la différence des autres années, le 14-Juillet 2004 se tient au moment où les tirailleurs africains ont connu une décristalisation de leur pension.

Oh, coïncidence, cette année se fête le 60e anniversaire du débarquement de Provence, théâtre de combats pour de nombreux Africains engagés lors de la Deuxième Guerre Mondiale. De toutes ces questions, l’ambassadeur de France au Burkina, SEM Francis Blondet en a parlé avec une équipe de Sidwaya. Bien sûr, d’autres questions liées à l’actualité ont aussi constitué le menu de cette interview exclusive à Sidwaya.

Sidwaya (S.) : Cette année, le peuple français célèbre le 215e anniversaire de la prise de la Bastille. Quel sens donner à cet évènement plus de deux cents ans après ?

Francis Blondet (F. B.) : Cette année comme toutes les autres, l’occasion nous est donnée de nous rappeler ces trois grands concepts que sont Liberté - Fraternité - Egalité qui sont sortis de la chute de la Bastille. Cela marque la chute d’une dictature. Aujourd’hui plus que jamais, ces mots ont un sens dans le monde.

S. : L’entente cordiale sera également célébrée avec la présence de cavaliers britanniques aux côtés de soldats français ; cela traduit-il une vitalité de l’axe-franco - britannique ?

F. B. : Ce n’est pas une pratique nouvelle, car depuis une dizaine d’années, nous invitons des partenaires étrangers, comme des chefs d’Etat africains à la célébration du 14 juillet. Le président du Faso, M. Blaise Compaoré a été parmi les premiers chefs d’Etat africains invités dans ce cadre. Nous avons fait défiler le corps d’armée franco-allemand. Tout ce qui est européen est associé à notre fête nationale. Et comme vous l’avez vu aux manifestations du débarquement, il n’y a plus d’ennemis, ou d’alliés car nous sommes dans un contexte européen.

S. : Quels sont les grands moments qui marqueront les festivités du 14-Juillet au Burkina Faso ?

F. B. : Au Burkina il y aura la fête des sports et la réception donnée à la résidence de France. Nous allons à l’occasion recevoir plus de 2000 invités, sans compter les Français résidents ou de passage.

S. : Les années précédentes, des Burkinabè recevaient des distinctions du gouvernement français lors du 14 Juillet. En sera-t-il de même cette année ?

F. B. : Il n’y aura pas de remise de décorationS cette année pour deux raisons. La foule et le bruit qu’il y aura ne permettent pas de donner toute l’importance qu’une décoration peut avoir. La seconde raison, c’est qu’il y a cette année la cérémonie du débarquement à Toulon qui a vu la présence des soldats africains. Les Africains qui ont participé à ce débarquement iront en France pour recevoir une décoration.

S. : Combien de Burkinabè sont intéressés par ces festivités ?

F. B. : Nous sommes en train de vérifier le nombre des Burkinabè qui ont pris part à ce débarquement avec les associations des anciens combattants. Il y a environ une quinzaine de vétérans qui ont fait la campagne d’Italie et le débarquement en Provence. C’est un tout petit nombre. A ceux-là on remettra une décoration en septembre lors d’une cérémonie qui leur sera consacrée. Nous ne voulons pas noyer les décorations dans les festivités du 14-Juillet.

S. : La décristalisation tant attendue par les travailleurs sénégalais a, de l’avis des premiers concernés, accouché d’une désillusion. La France est-elle prête à revoir les clauses en vue de porter les pensions des tirailleurs sénégalais au niveau de leurs homologues français ?

F. B. : Avec l’augmentation des pensions, le pouvoir d’achat des anciens combattants a augmenté. Aujourd’hui, la pension d’un tirailleur lui permet un niveau de vie supérieur à son homologue français en fonction du salaire minimum. Mais le plus important, c’est que ces pensions sont indexées alors qu’elles étaient cristallisées. Cela veut dire quand on décidait une hausse, il fallait attendre plusieurs années pour décider d’une nouvelle hausse. Maintenant chaque année, les pensions sont indexées en fonction du coût de la vie, du taux d’inflation, etc. Cela est devenu automatique.

S. : Comment explique t-on que certains aient perçu 10 000 à 15 000 francs, voire tout au plus ?

F. B. : Il faut remarquer qu’il existe plusieurs pensions. Il y en a qui sont trimestrielles et d’autres semestrielles et il y a la pension d’invalidité. Les anciens combattants touchent leur pension en fonction du temps passé au front et du niveau de leur pension initiale. Mais l’augmentation a été de 20% avec un rappel sur 5 ans. Cela équivaut à une année entière étant donné que 20% sur cinq ans donne 100%. Si certains ont touché 10 à 15 000 francs, d’autres en ont eu plus d’un million.

S. : La France s’est toujours faite défenseur des pays les moins avancés. Dans le nouveau contexte de l’élargissement de l’Europe, les pays africains pourront-ils toujours compter sur ce soutien ?

F. B. : Les pays africains en particulier nous ont aidé à mieux les aider depuis qu’il y a le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). Cela est inscrit dans les obligations des pays les plus riches notamment le G8. C’est un cadre qui permet à l’ensemble des pays africains de poser leurs problèmes et de présenter leurs initiatives. Sur l’initiative coton des pays sahéliens, nous avons été les premiers Européens à prendre parti pour les pays africains. C’est nous qui avons suscité la position européenne sur le coton. Nous sommes les premiers avec les Britanniques à promouvoir une augmentation de l’aide publique au développement. Nous pensons qu’il faut à la fois renforcer l’aide publique et d’autres formes d’aides. Le président de la République française a pris l’engagement en début d’année 2003 de faire passer l’aide française de 0,32% du PIB à 0,40% sur 5 ans.

Cela va se traduire par un énorme flux. Nous travaillons sur une idée française à partir d’une idée britannique. Cela est basé sur la taxation des revenus des pays riches au profit de l’aide publique. Il existait le projet de taxes Tobin mais aujourd’hui, nous allons plus loin.

S. : Est-ce le souci de l’aide au développement qui implique le volet sécurité dans la politique française en Afrique ?

F. B. : En matière de maintien de la paix, nous sommes les plus actifs. Cela est possible parce que nous avons encore des bases en Afrique, ce qui n’est pas le cas des autres partenaires. Nous avons proposé un système de renforcement des capacités africaines en maintien de la paix (RECAMP). Cela a déjà été mis en œuvre de manière modeste et peut servir de passerelle à une future armée africaine soutenue par l’Europe.

C’est encore nous qui avons proposé à la Commission européenne de consacrer une partie du Fonds européen de développement (FED) à un soutien logistique des opérations de maintien de la paix. Ce n’est pas la peine de faire des plans de développement s’il y a la guerre. L’école de pensée à Bruxelles voulait dissocier les actions de maintien de la paix aux actions de développement. Aujourd’hui une partie du FED est consacrée à soutenir des soldats européens qui participeront aux missions de maintien de la paix. Cela a fonctionné au Liberia et en Côte d’Ivoire.

S. : La France intervient pratiquement dans tous les secteurs de développement en Afrique. N’y a-t-il pas lieu de recentrer la coopération ?

F. B. : Il faut constater que les capacités nationales ont beaucoup progressé. Il ne s’agit plus pour nous de faire ou de penser à la place des concernés. Il y a des ressources humaines, des textes, des lois, un Etat. L’action du bailleur est subsidiaire et se substitue de façon marginale et ponctuelle. C’est pourquoi, nous n’avons pas de raison de maintenir une présence importante d’assistants techniques. Nous allons continuer de réduire le nombre d’assistants techniques de moins de 10% par année. Cela ne veut pas dire que c’est un manque d’intérêt. Cela correspond à la maturité d’un partenaire qui sait se débrouiller tout seul. La plupart des assistants techniques sont des seniors ; c’est-à-dire des experts de haut niveau qui interviennent sur des sujets très ponctuels auprès d’un ministre ou dans des structures très spécialisées.

Il y a peu de secteurs où il faut absolument intervenir. "Y a en assez" du paternalisme. Nous étions dans une relation qui n’était pas très saine. On est sollicité de toute part. Mais je dirai qu’on vous aidera si vous vous aidez vous-même. Il faut quitter cette relation perverse de grand-frère. C’est la fin du paternalisme. L’aide en termes financiers ne diminue pas, au contraire la réduction se situe uniquement au niveau du nombre des assistants techniques.

S. : Dans ce cas, les pays d’Afrique francophone pourraient se retourner vers d’autres partenaires ?

F. B. : Nous ne sommes plus à l’époque de la guerre froide. Aujourd’hui, la part d’aide publique de la France est de 10% dans le flux monétaire qui arrive au Burkina. On a maintenant pris l’habitude de travailler avec les Européens, la Banque mondiale, Taïwan... Il n’y a pas d’exclusivité. La France est un des partenaires du Burkina Faso et travaille avec tous les autres partenaires.

S. : Depuis votre arrivée à Ouagadougou, les relations entre la France et le Burkina Faso semblent plus discrètes.

F. B. : Ce n’est pas un ambassadeur qui doit dire aux Burkinabè comment il faut se conduire, comment il faut penser. Il faut quitter cette relation inégale. On attend des conseils plus ou moins amicaux d’un frère. L’ambassadeur de France est un Européen qui travaille avec ses frères de la Communauté européenne. Or, la commission de l’Union européenne qui dispose d’une représentation à Ouagadougou a son mot à dire dans tous les domaines y compris politiques. Si on prend la commission, on est dans la majorité des bailleurs de fonds pour le Burkina.

Plutôt que de donner des conseils sur la vie des partis, sur la société, il me semble important de rappeler au Burkina Faso qu’il n’est pas sur une île quelque part sur un océan. Il appartient à une région, à la communauté internationale. Il ne doit pas donner l’impression de jouer tout seul.

S. : Les Etats-Unis viennent d’organiser une conférence internationale sur les OGM à Ouagadougou. On constate qu’aujourd’hui, les Américains sont fortement présents dans bien des secteurs en Afrique francophone. Paris perd-elle le privilège des rapports qu’elle entretient avec des pays considérés comme sa chasse gardée ?

F. B. : Il n’y a plus de chasse gardée. Le fossé qui se creuse entre les pays riches et les pays pauvres nous interdit de raisonner en termes de chasse gardée. Il faut que ceux qui ont plus de moyens se penchent sur les cas des pays les moins avancés. Je dis bienvenue à tous ceux qui voudraient aider le Burkina Faso.

S. : Quelle est la position de la France sur les OGM ?

F. B. : La France n’a pas encore de position sur les OGM parce que c’est un problème qui entre dans les prérogatives européennes. On réfléchit entre Européens et on se pose même des questions sur la viabilité des OGM. On n’est pas dans la même démarche que les Américains. On ne peut pas dire qu’on est concurrent parce qu’on n’est pas encore arrivé à avoir une idée nette sur les OGM. Il faut plusieurs années d’observation et d’informations. J’envisage l’organisation d’une réunion en automne avec ceux qui savent et ceux qui ont encore besoin de connaissances sur les OGM. Il ne faut pas faire toujours confiance qu’aux scientifiques.

S. : Dans quelques jours, il y aura Accra III sur la crise ivoirienne. Que peut-on attendre de cette énième rencontre ?

F. B. : Nous disons qu’il n’y a pas de solution militaire pour la Côte d’Ivoire, mais une solution politique. Et cette solution politique se fera entre les Ivoiriens. Peut-être avec beaucoup plus de médiations des pays voisins. La seule solution est que toutes les parties en présence doivent se mettre d’accord. Il n’y a rien d’autre que Marcousis. D’ailleurs, personne n’a rien d’autre à proposer.

S. : Un mot pour conclure cet entretien ?

F. B. : Je suis agréablement surpris de voir qu’au Burkina, le 14-Juillet est une fête populaire. Je suis également content de voir que les Français sont la première communauté non africaine et contribuent fortement à l’activité de ce pays.

Par rapport à l’année dernière, on a enregistré une légère augmentation de la communauté française vivant à Ouagadougou. La crise ivoirienne y est pour quelque chose car nos compatriotes qui résidaient en Côte d’Ivoire sont à Dakar, à Accra, à Ouagadougou, pour certains. Cela veut dire que le Burkina offre une stabilité, une prévisibilité.

Jean Philippe TOUGOUMA
Romaric DOULKOM
Minata COULIBALY (stagiaire)
Sidwaya

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