Actualités :: "L’objectivité n’est pas la vertu première des politiciens"

Sur invitation de l’ambassadeur de la République de Chine au Burkina, une mission de la CENI, conduite par son président, Moussa Michel Tapsoba, a séjourné du 17 au 22 mars 2004 à Taïwan. C’était dans le cadre des élections présidentielle et référendaire qui se sont déroulées dans ce pays le 20 mars 2004.

Moussa Michel Tapsoba, que nous avons approché à son retour de Taïpeh, nous parle non seulement du séjour de la mission, mais aussi d’autres sujets touchant à l’actualité nationale, notamment la question de la modification du code électoral, qui suscite actuellement beaucoup de discussions.

Vous avez conduit du 17 au 22 mars 2004 une mission de la CENI à Taïwan. Peut-on savoir qui étaient vos compagnons de voyage ?

• Dans l’invitation qui nous a été adressée, le diplomate chinois accrédité auprès de notre pays a souhaité que la délégation soit composée des membres de la CENI et d’organisations de la société civile. C’est ainsi que j’ai saisi trois organisations que j’ai estimées être représentatives, pour qu’elles me communiquent des noms. Nous étions donc cinq Burkinabè à nous rendre à Taïpei.

Il y avait deux membres de la CENI dont un commissaire, et moi-même ; le président de la Ligue pour la défense de la justice et de la liberté (LIDEJEL) ; la vice-présidente du Groupe d’études et de recherches sur la démocratie et le développement économique et social (GERDDES-Burkina) et la coordinatrice nationale de l’Observatoire indépendant des élections (O.I.E.).

Cette mission s’inscrivait dans le cadre de la coopération qui existe entre la CENI et l’ambassade de Chine. Vous avez été témoin de la contribution de la République de Chine dont nous avons bénéficié à plusieurs reprises dans l’organisation des élections comme dans ce que nous sommes en train d’exécuter en ce moment, c’est-à-dire l’informatisation du fichier électoral national.

Comment avez-vous trouvé Taïwan ?

• Taïwan est une île à côté de la Chine continentale, qui se caractérise par un système de gouvernement tout à fait différent ; car, comme vous le savez, la Chine continentale est communiste alors que Taïwan est libérale et très occidentalisée. Nous avons vu une île bien construite, visiblement développée et malheureusement surpeuplée. Taïwan n’a de place vide que quand c’est des montagnes, le reste étant occupé soit par des habitations, soit par des cultures. Ce que j’ai remarqué aussi au cours de cette visite est que les Taïwanais travaillent sans cesse.

On a vu un pays qui n’a pas de ressources naturelles, même pas de la place pour faire de la grande culture. Et pourtant, c’est un pays développé. Ils nous ont expliqué qu’ils ont beaucoup investi dans l’homme, qui est une grande richesse. Effectivement, ils sont aujourd’hui à la pointe de toutes les technologies. Presqu’un tiers de la population, nous ont-tils confié, a le doctorat d’Etat. C’est dire qu’investir dans l’homme est très important et que le deuxième volet capital, c’est le travail.

Ces deux choses, du reste liées, à mon avis, peuvent nous inspirer au Burkina Faso, nous qui n’avons pas non plus de ressources naturelles, mais avons des hommes.

Le travail et l’instruction, voilà donc deux éléments à même d’amener au développement un pays dépourvu de ressources outre sa population. En résumé, c’est cette expérience que nous avons ramenée de Taïwan, et nous souhaitons que notre gouvernement investisse davantage dans l’éducation des citoyens burkinabè, et que ceux-là renouent avec les vertus du travail.

Qu’avez-vous retenu de votre séjour à Taïwan ?

• Notre séjour, comme je l’ai déjà signalé, se situait dans le cadre des élections de ce pays. Nous avons vu un processus électoral qui a abouti aux deux scrutins, présidentiel et référendaire.

Le référendum n’a pas pu aboutir dans la mesure où moins de la moitié des citoyens taïwanais s’étaient déplacés pour le vote ; or il fallait, conformément à la condition prévue par le code électoral, qu’il y ait au moins la moitié des inscrits qui y participe. Concernant l’élection présidentielle, elle s’est bien déroulée ; et la démocratie a donc prévalu puisque les résultats finaux donnaient une très faible marge entre le candidat de l’opposition et celui qui gouverne en ce moment.

Il n’y avait que 27 000 voix de différence entre les deux candidats. Bien sûr, comme vous avez pu le suivre à travers les médias, cela a suscité beaucoup de préoccupations au niveau de l’opposition. On a également été témoins de la descente dans la rue de militants qui sont allés jusqu’à faire des sit-in devant la présidence. Mais tout cela s’est passé dans le calme.

Pourtant, la veille de l’élection, le président sortant a été victime d’une agression. A votre avis, est-ce une tentative d’ assassinat ou un montage à la chinoise ?

• Nous étions en effet sur place et avons été inquiets qu’à la veille du scrutin, un candidat ait été agressé. Dans les commentaires sur l’incident, que nous avons suivis, d’un côté il y avait l’opposition qui prenait cela pour un montage politique ; de l’autre, le gouvernement, qui soutenait la thèse d’un attentat fomenté par l’opposition. Mais au vu des résultats, l’on peut se poser beaucoup de questions sur l’attentat.

Car lorsqu’on voit la marge qui séparait les deux candidats, l’on est tenté de penser que l’attentat a peut-être permis d’attirer une sympathie des électeurs en faveur du candidat sortant, et que si cela n’avait pas eu lieu, sa réélection n’aurait pas été sûre.

Il faut aussi se rappeler que les sondages, parus une dizaine de jours avant les élections, donnaient l’opposition pour favorite. Quand on fait donc la liaison entre les deux, l’on se dit que sans l’attentat, l’opposition aurait gagné. Il faut signaler qu’on n’a pas pu trouver les auteurs de l’attentat. Cela nous a quand même paru bizarre pour un pays très organisé.

Quel commentaire faites-vous alors des résultats des élections taïwanaises ?

• Il faut d’abord noter que c’est seulement en 1996 que l’on a commencé à organiser en Chine des élections au suffrage universel pour élire le président de la République. C’est dire que c’est une démocratie émergente comme la nôtre et qu’elle n’a pas non plus beaucoup d’expériences. Il faut donc rapprocher cet état de fait de la qualité du scrutin. Mais c’est un pays développé qui dispose de beaucoup de moyens si bien que sa commission électorale, que nous avons vu travailler, n’a pas eu de difficultés.

On avait les résultats en temps réel. Par ailleurs dans certains aspects, notre institution électorale a aussi des atouts. En effet, la commission électorale de la République de Chine nous a laissé entendre que nous sommes beaucoup plus indépendant qu’elle. Ce qui veut dire qu’il faut tout relativiser, car tout est fonction de l’histoire de chaque pays. Nous avons aussi été inquiets quand, entre-temps, l’opposition avait demandé qu’on recompte les voix.

Mais on nous a tout de suite rassurés que quelle que soit la discussion qui peut se mener dans l’île, on est au moins sûr d’une chose : il n’y aura pas d’irruption militaire dans le jeu politique parce que tous les Taïwanais sont d’abord des militaires avant d’être des politiques ; il n’y a donc pas de possibilité de prise du pouvoir par l’armée parce qu’il y aurait eu des difficultés entre les hommes politiques. En conclusion, nous estimons que c’est une démocratie établie ; c’est même une référence que beaucoup citent chaque fois qu’on parle de démocratie dans cette partie du monde.

Quels enseignements avez-vous tirés de votre séjour ?

• Je retiens que le Burkina a une côte élevée dans l’esprit de tous les citoyens taïwanais. Tous ceux que nous avons rencontrés connaissent le Burkina Faso au moins de nom. On nous a expliqué qu’au moment où la Chine développait la coopération avec l’Afrique, les premières missions sont venues dans notre pays en 1965.

Et vous vous souvenez qu’en 1973, la Chine continentale a pris la place de Taïwan aux Nations unies. C’est une résolution de l’ONU à laquelle a obéi notre pays. Mais quand il y a eu l’opportunité de reprendre nos relations avec Taïwan, le Burkina l’a fait. En conséquence, les Taïwanais admirent beaucoup la fidélité du Burkina Faso dans ses amitiés. C’est là un aspect qui nous a beaucoup marqué.

Tous régimes confondus, ils estiment qu’il y a une suite dans l’amitié que la Haute-Volta ou le Burkina a entretenu avec la République de Chine.

Y a-t-il des aspects de l’organisation électorale chinoise qui soient importables au Burkina ?

• Je ne pense pas ; car comme eux-mêmes l’ont souligné, la structure électorale burkinabè est en avance sur la leur qui est composée de membres, tous désignés au prorata de la représentation des partis politiques au Parlement par le Premier ministre, une désignation ensuite entérinée par le président. Cependant, les Taïwanais disposent de plus de moyens que nous. Cet aspect n’est donc pas à importer parce que nous faisons avec les moyens suivant le développement de notre pays en matière d’organisation électorale. Ce qu’il y a de plus important, c’est que la démocratie se construise et que même s’il y a des reflux, cela n’interrompe pas le processus démocratique.

Avez-vous rencontré des Burkinabè de Taïwan ; si oui, de quoi a-t-il été question ?

• Notre programme était très chargé si bien que sauf les membres de l’ambassade, qui nous ont chaleureusement accueillis, il ne nous a pas été possible de rencontrer les autres compatriotes résidant à Taïwan. Tous les membres de l’ambassade, qui ne sont pas très nombreux, nous ont reçus à dîner avec leurs familles.

Dans quelle mesure les Burkinabè de Taïwan et d’ailleurs pourront participer un jour à un scrutin majeur comme la présidentielle ?

• Le code électoral permet aux Burkinabè de l’étranger de participer aux scrutins, mais à condition de venir s’inscrire au Burkina et d’y voter. Pour l’instant la loi ne permet pas aux Burkinabè de l’extérieur de voter depuis leur pays de résidence. Ils sont donc obligés de rentrer s’il veulent accomplir ce droit de citoyen. Ce qu’il faut peut-être relever, c’est que la loi organise leur inscription. Contrairement aux citoyens résidant au Burkina, ceux de l’étranger ont jusqu’à une semaine avant le scrutin pour se faire inscrire sur les listes électorales.

A quel stade êtes-vous dans le processus d’informatisation du fichier électoral ? Et à quand le produit fini ?

• Nous avons commencé le travail le premier avril ; ce qui veut dire que nous sommes tout à fait au début, mais le travail avance très bien. La preuve, les deux premiers jours de travail nous donnaient déjà plus de 50 000 noms d’électeurs saisis. Il est prévu six mois pour saisir les données qui existent, mais j’ai l’impression que nous pourront achever l’informatisation de ce volet avant le délai. Pour le reste, il faudra attendre la révision exceptionnelle pour inclure les nouvelles données.

Quelle est la position de la CENI sur le débat relatif à la proposition de modification du code électoral ?

• La CENI n’a pas de position sur le débat qui se mène actuellement. Après les législatives 2002, nous avons fait des suggestions pour une amélioration technique du code électoral. Je crois que ce qui divise actuellement la classe politique, ce sont des options de fond sur le code électoral. Nous suivons aussi le débat.

A mon avis, la classe politique ne devrait pas avoir une position de principe contre la relecture du code électoral. Nous avons rencontré les différents groupes parlementaires et chacun était d’accord avec nos suggestions d’amélioration. Il faut bien que l’on relise le code, qu’on l’inscrive à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale pour qu’on puisse inclure ces améliorations. On est tous d’accord que certains points du code électoral sont aujourd’hui dépassés.

A titre d’exemple, dans l’actuel, on parle d’élections provinciales qui n’existent plus. Vous savez aussi qu’il y a des dispositions nouvelles qui modifient l’organisation du territoire avec la création de communes rurales qui ne figurent pas dans l’actuel code électoral.

Il faut donc mettre ces questions à l’ordre du jour de la session de l’Assemblée nationale. Je pense que, dans le principe, on ne devrait pas récuser la possibilité de relire le code électoral. C’est une loi qui nécessite une large concertation pour la relire et je pense qu’on ne doit pas se cantonner dans les rapports de force à l’Assemblée nationale pour la voter. Il faut aussi se dire que c’est une loi qui est très pratiquée si bien qu’elle ne peut pas être statique. Elle doit évoluer au fur et à mesure que l’on avance dans la pratique démocratique. Chaque élection peut apporter de nouveaux enrichissements qui méritent d’être pris en compte.

En ce qui concerne maintenant les autres aspects de fond qui sont également inscrits dans la proposition de loi de quelques députés de la mouvance présidentielle, il est difficile de se prononcer parce que l’objectivité n’est pas toujours la vertu première des débats politiques. Néanmoins, j’ai comme l’impression qu’il y a des partis qui, sans le savoir, travaillent pour l’alternance, et d’autres qui, aussi inconsciemment, œuvrent contre l’alternance pourtant révendiquée par presque tous.

Ce que j’ai vu récemment à Taïwan est éloquent : il y a beaucoup de partis, mais il n’y en a que trois ou quatre grands, ce qui rend l’alternance possible dans ce pays. On a vu des exemples identiques dans beaucoup d’autres pays. Au Ghana à côté, il y a, je crois, sept partis politiques pour tout le pays avec seulement quatre à l’Assemblée nationale. Seuls les partis forts peuvent réaliser l’alternance.

Il y a lieu, si l’on veut consolider la démocratie, qu’on travaille au renforcement des partis et non à permettre leur démultiplication ou leur émiettement. Il faut pour ce faire développer des mécanismes favorables à cela. C’est cet aspect qui rend difficile le débat politique puisqu’on ne sait pas ce qui est objectif ou ne l’est pas. Ce sont des attitudes de principe que l’on adopte généralement en politique ; c’est-à-dire que tant que c’est l’adversaire qui propose quelque chose, je le combats même si au fond de moi-même je suis convaincu de la pertinence de sa proposition.

Comme je l’ai dit tantôt, il est difficile de se prononcer sur ce genre de débat. Il faut être dans une position politique pour pouvoir apprécier. Pour me résumer, je dirais que la CENI n’a pas de position de principe. Nous appliquons la loi qui est votée et sommes toujours prêts à appliquer d’éventuelles nouvelles dispositions.

Vous auriez proposé que désormais l’on implique l’administration dans l’organisation des élections ?

• J’ai effectivement lu dans l’exposé des motifs de la proposition de loi que c’est la CENI qui a réclamé cela. Non ! Ce que nous avons réclamé est écrit et connu de tous. Mais cela ne nous gêne pas tant qu’on n’est pas venu nous poser la question.

Je voudrais alors saisir l’opportunité que vous m’avez offerte pour dire que nous n’avons jamais demandé l’introduction de l’administration, parce que nous aurions rencontré des difficultés dans l’organisation des élections législatives.

Je vais cependant dire que la CENI a besoin de toutes les administrations pour organiser les élections : de la sécurité, du ministère des Finances, car nous avons besoin d’argent pour travailler, du ministère de l’Information pour nous aider à sensibiliser les électeurs, du ministère de l’Administration territoriale, car nous utilisons leurs locaux dans les provinces chaque fois qu’il y a des élections...

Nous avons donc besoin de toutes les administrations, mais pas particulièrement d’un supposé ministère sans lequel nous ne pourrions pas organiser les élections. En conclusion, je trouve que c’est peut-être une mauvaise compréhension de ce que nous avons écrit.

Propos recueillis par Hamidou Ouédraogo

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