Actualités :: CEDEAO : Histoire d’une institution qui agonise

Le moins que l’on puisse dire est que la création de la CEDEAO a été le couronnement d’un long processus. L’on oublie trop souvent les grands ténors de la création de cette institution et on se contente de ne retenir que ceux ayant participé à son avènement officiel. C’est ainsi que certains, par omission ou par ignorance, attribuent la paternité de l’institution à des chefs d’État militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger de l’époque.

L’actualité brûlante autour de l’annonce de la sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO nous invite à replonger dans l’histoire de cette institution qui semble devenir le bouc émissaire de certains, un cache sexe pour d’autres.

Depuis 1945, les Etas ouest-africains se sont regroupés dans un grand ensemble économique sous l’égide du franc CFA : une première union économique. Ensuite, sous le leadership du président du Liberia William Tubman, une tentative d’intégration aura lieu en 1964 aboutissant en 1965 au regroupement cette fois-ci, des pays suivants : la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia. Cet effort d’intégration n’a malheureusement pas pu se propager en attirant les autres pays. Néanmoins, le président libérien a le mérite d’avoir essayé, après les liesses des indépendances et les fractions qui s’en sont suivies, le rapprochement des pays ouest-africains pour la défense de leurs intérêts communs.

Après ce désir d’union moins réussi, il va falloir attendre1972 pour que le chef de l’Etat du Nigeria, le général Yakubu Gowon, et son homologue togolais, Gnassingbé Eyadema, entreprennent des tournées dans la région pour promouvoir l’idée de l’intégration. Ainsi, grâce à leurs efforts, des projets ont été mis en avant et servi de base à l’élaboration, en 1975, du Traité de Lagos qui allait donner naissance à la CEDEAO. A l’origine, le Traité de Lagos se cantonnait à l’économie, mais du fait des problèmes politiques qu’a connus la région, il a fait l’objet d’une révision qui a permis, en 1993, L’élargissement de son champ d’application et de ses prérogatives. De plus, du fait des tensions et des conflits politiques qui régnaient dans la région et compte tenu de la nécessité de la stabilité pour la prospérité économique, la CEDEAO a adopté en 2001 un protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance. Mais que reproche-t-on à la CEDEAO ?

Il semble que la CEDEAO, pour la plupart des Sahéliens et même à voir les communiqués des gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger qui viennent de claquer la porte, est devenue une institution aux agendas cachés servant des intérêts impérialistes. A cet égard, il faut dire effectivement que la CEDEAO a géré les crises qui sont survenues dans ces pays avec moins de tac, moins de discernement, renforçant ces sentiments d’une institution sous influence étrangère. La CEDEAO, au lieu d’adopter une posture souple, une méthode compréhensive dans l’analyse de la crise politique du Mali et, dernièrement, du Niger qui était tout à fait complexe et comportait des enjeux énormes, a pris une posture guerrière se donnant l’air d’être une institution va-t-en-guerre. Pire, en prenant des sanctions contre ces pays où sont survenus des coups d’États, elle privait de fait des populations de leurs besoins existentiels, se faisant par là l’institution la plus impopulaire aux yeux des peuples.

Même si l’on peut faire des reproches à la CEDEAO, il semble qu’il est dangereux de s’inscrire dans un registre utopique et fantasmatique qui consiste à dire qu’elle est inutile et que la quitter irait mieux. Il est important de voir la réalité et d’y réfléchir pour ne pas jeter le bébé avec l’eau de bain. Le bras de fer entre CEDEAO et l’AES compliquera davantage les activités économiques dans la région ouest-africaine et conduira à des conséquences dommageables. Car, il faut le dire, ceux qui souffriront, ce sont toujours les pauvres populations qui sont d’ailleurs confrontées déjà aux dures réalités de la libre circulation des biens et des personnes. Si la sortie des pays membres de l’AES devient une réalité, il faut croire maintenant que les populations seront exposées à des prix exorbitants des produits venant dans les différents pays, aux difficultés de circuler et de voyager : des cartes de séjour et des visas verront évidemment le jour. Pourtant, il semble que la CEDEAO avait déjà eu une avancée significative dans ce sens et que malgré les tracasseries douanières, la libre circulation des biens et des personnes était en marche. Aussi, la CEDEAO a mis en place une carte d’identité pour tous les citoyens de ses membres qui restait tout simplement à être vulgarisée.

Ce qui se dessine avec la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO n’est ni bon pour ces pays, ni bon pour les autres membres restants de la CEDEAO. Cela n’honore pas l’Afrique. Cette sortie fracassante va fragiliser les liens solides entre les peuples bâtis depuis des décennies et exacerber les tensions sécuritaires et politiques en cours dans la région. Il est important que tous les pays comprennent que malgré leurs divergences politiques, ils ont des enjeux et des défis communs à relever. Aucun pays où aucun groupement de pays, quelles que soient ses potentialités en ressources minières ou minérales, ne peut se développer en s’isolant avec ses voisins.

Tout laisse croire que les États-Unis d’Afrique, un vœu si cher à Kwamé Nkrumah et à tous les panafricanistes dignes de ce nom, sont toujours loin d’être une réalité. Les chefs d’Etats militaires des pays membres de l’AES, dans leur quête effrénée de souverainisme, ne savent pas qu’ils contribuent davantage à repousser l’avènement d’un État fédéral africain. Mais il n’est pas trop tard pour bien faire et la CEDEAO, tout comme l’AES, peut toujours écouter l’un des dignes fils de l’Afrique, le savant Cheikh Anta Diop qui déclare en ces termes : « A mon avis, la sortie de l’impasse actuelle est assez claire. L’organisation rationnelle et économique du continent africain ou d’une partie quelconque de celui-ci ne peut précéder une organisation politique commune selon les lignes fédérales régionales ou continentales. La première étape consisterait à organiser politiquement une entité géographique puis, à l’intérieur de cet espace géographique, à procéder à une organisation économique rationnelle. L’inverse n’est pas possible. C’est pourtant ce que les chefs d’Etats africains tentent de faire depuis le tout début. Pourquoi ? Simplement par égoïsme, pour des intérêts de pouvoir personnels et égoïstes. Où en est l’Afrique dans tout cela ? »

Wendkouni Bertrand Ouédraogo

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