Actualités :: Burkina : « Le boulevard Thomas Sankara ouvre un boulevard pour mobiliser (...)

La commémoration du 36è anniversaire de l’assassinat du président Thomas Sankara et de douze de ses compagnons le dimanche 15 octobre 2023, a été marquée du sceau de la rebaptisation du Boulevard Charles de Gaulle en Boulevard Thomas Sankara, la pose de la première pierre du mausolée portant son nom, précédées quelques jours plus tôt de son élévation officielle au rang de Héros de la nation. 48 heures après la commémoration, nous avons rencontré un des principaux artisans de l’organisation, le colonel-major Daouda Traoré, vice-président, chargé de l’intérim du Comité international mémorial Thomas Sankara, dont le discours livré ce jour a retenu l’attention sur bien des aspects. Dans cette interview, l’ancien compagnon de Thomas Sankara revient sur les temps forts de la commémoration, apprécie la trajectoire du président Ibrahim Traoré et dégage des perspectives en matière de promotion des idéaux de Thomas Sankara et pour l’ensemble du peuple.

Lefaso.net : Après l’organisation d’un 36e anniversaire qui a été marqué par des actes forts, et une participation au sommet de l’Etat, comment vous sentez-vous aujourd’hui, vous qui avez été, avec votre équipe, la cheville ouvrière ?

Colonel-major Daouda Traoré : Un peu épuisés certes, mais on se sent très bien, avec les camarades, et nous sommes heureux que vous ayez pu nous revenir pour recueillir nos sentiments. On est vraiment étreint par l’émotion, pour cette commémoration qui s’est très bien passée. Ce fut une commémoration exceptionnelle, un hommage national qui a connu l’implication directe du chef de l’Etat, Son excellence le capitaine Ibrahim Traoré, de Son Excellence le Premier ministre, Me Joachimson Apollinaire Kyélèm de Tambèla, du gouvernement et des présidents d’institutions.

Les jeunes, les aînés, les compagnons de Sankara, et toutes ces personnalités qui se sont engagées depuis des décennies, pour défendre les idéaux de Sankara, commémorer le 15 octobre, réclamer justice pour lui, donc bien avant la création du Comité international mémorial Thomas Sankara, il y a de quoi être vraiment fiers. Il y a quelques années, on ne pouvait pas imaginer cela. Il y a quelques années, jusqu’en 2014, prononcer le nom de Thomas Sankara pouvait créer les plus grands tourments à des gens.

Nous pensons à des personnes comme Me Sankara (Bénéwendé Stanislas Sankara, un des avocats de la famille, ndlr), qui a connu la geôle, beaucoup de souffrances, des tentatives d’humiliation, et je profite pour saluer vraiment le combat qu’il a mené, avec d’autres camarades, pour faire vivre la mémoire de Thomas Sankara. Je les salue tous. Evidemment, je ne pourrai énumérer tous ces combattants, dont certains, comme Norbert Tiendrébéogo du FFS (Front des forces sociales), nous ont quittés.

Aujourd’hui, nous sommes très émus ; nous avons mené le combat, mais nous ne pensions pas que ça arriverait si tôt et de si belle manière, avec une implication au sommet de l’Etat et des actions qui ont rencontré l’assentiment de la population. Nous sommes donc heureux, nous dominons la fatigue un peu plus. C’est vraiment une occasion pour nous encore de saluer le chef de l’Etat, le Premier ministre, les membres du gouvernement, tous les ministères qui se sont impliqués à fond dans cette commémoration qui est pleine de perspectives.

A quoi ressemble l’organisation d’un tel évènement, dans ses jours précédents et suivants ?

Il y a beaucoup de stress évidemment, mais aussi beaucoup d’engagement, de stimulation, quand on voit le rôle de catalyseur que le chef de l’Etat a joué. Quand on vous dit que Sankara est fait Héros de la nation, eh bien, ça décuple les forces, ça donne un sentiment de gratitude et de reconnaissance qui fait qu’on est prêt à bousculer tous les obstacles.

L’organisation n’a pas été forcement parfaite, il y a beaucoup de camarades, de personnalités qu’on aurait voulu atteindre et les faire venir à cette commémoration, on n’a pas pu le faire parce qu’on était pris dans le feu de l’organisation et que les jeunes n’ont pas pu retrouver leurs domiciles. Je profite de votre canal donc pour leur demander profondément pardon, à tous ces camarades, à toutes ces personnalités. Je suis confiant aussi qu’ils nous comprendront.

C’est vraiment de l’exaltation, parce que c’est une reconnaissance des mérites de quelqu’un à qui nous nous identifions et nous sommes heureux de savoir que le chef de l’Etat, capitaine Ibrahim Traoré, s’identifie à lui, à ses idéaux et que, autant que possible, il les met en œuvre, dans un contexte complexifié, difficile à cause notamment de la crise sécuritaire, de la crise humanitaire qui y est liée, et également des agressions impérialistes et néo-colonialistes qui essaient d’agir de façon la plus barbare possible pour nuire à notre peuple, en nous refusant notamment la capacité d’acheter les armes dont nous avons besoin, et en menant des campagnes d’intoxication, de dénigrement et de contre-vérités.

Quand on sait tout cela, qui n’est qu’un aspect sûrement minime de tous les obstacles que nos dirigeants rencontrent, on ne peut que saluer l’action du chef de l’Etat, du gouvernement et demander à tous les patriotes sincères, à tous les révolutionnaires, à tous les citoyens, de se joindre à eux, pour les seuls combats qui vaillent aujourd’hui, à savoir défendre l’intégrité territoriale, donner à manger et à boire au peuple, le soigner et jeter les bases du développement auquel nous aspirons tous.

Quand vous voyez l’offensive agro-pastorale du chef de l’Etat, les projets liés à la production, l’APEC (actionnariat populaire), il s’agit de donner à boire et à manger aux gens, de leur permettre de dormir sous un toit sécurisé et dans un environnement de paix. Je ne pense pas que quelqu’un de raisonnable puisse s’opposer à de telles actions. Laissons les questions de postes, de maroquins non obtenus, les sentiments de frustrations individuelles peut-être compréhensibles ; et inspirés peut-être par la volonté de contribuer à bien servir le peuple.

Mais, le poète dit que de partout, on peut atteindre le ciel. On peut critiquer, suggérer, mais de manière constructive, respectueuse et sincère, pour ne pas faire le jeu de ceux qui veulent nous faire perdre l’essentiel, je dis bien l’essentiel. Et des hommes et des femmes sont aux premières lignes de ces combats, FDS, VDP, notamment, nous devons, tous, aider le gouvernement à les aider, à leur donner le moral, en plus des armes dont ils disposent aujourd’hui, nettement mieux que de par le passé.

Les actions-phares de cette commémoration, ce sont aussi cette reconnaissance officielle comme Héros de la nation, la rebaptisation du boulevard Charles De Gaule... Mais, d’aucuns disent que sous Blaise Compaoré également, cette reconnaissance a été faite, quelle est donc la particularité de celle du pouvoir actuel ?

Sous Blaise Compaoré, il n’y a eu aucune reconnaissance. Blaise, je me rappelle, même si la mémoire défaille parfois, s’est proposé, dans un discours, de donner à certaines personnalités le statut de héros et qu’il associerait le président Thomas Sankara à ces personnes. Que vos lecteurs m’excusent, si je n’utilise pas les termes exacts, je me fais vieux. Voyez-vous, il associait ; c’est comme si les autres avaient les mérites établis et qu’il associait Thomas Sankara à ceux-là. Bref, je ne voudrais pas interpréter ses propos ni imaginer sa pensée à l’époque, mais le fait est qu’il n’a fait aucun papier. Il n’y a eu aucun texte. Donc, c’était en réalité une exploitation politicienne d’un contexte, d’une situation.

Au niveau du Mémorial Thomas Sankara, nous nous sommes battus, pendant plusieurs années, pour avoir les textes, lois et autres relatifs au statut de héros de la nation, mais rien. C’est en 2022 que la loi a été adoptée, et en 2023 le gouvernement a pris les décrets d’application. C’est ce qui permet, sur la base de critères bien précis, par un dossier introduit par le Premier ministre et de par la volonté du chef de l’Etat, de pouvoir reconnaître le statut de Héros de la nation au président Thomas Sankara. Vous aurez remarqué qu’il n’y avait pas de boulevard d’envergure au nom de Thomas Sankara (il n’y avait que cette artère qui passe devant la gendarmerie nationale). Sinon, de façon claire, franche et nette, c’est le président Ibrahim Traoré qui a œuvré à cela, et ce n’est pas une simple route, ce n’est pas seulement une avenue, c’est un boulevard. Le boulevard Thomas Sankara est plein de symboles, de significations.

Comme je le disais, Thomas Sankara et De Gaulle, c’est vraiment loin d’être la même chose pour le peuple burkinabè. Je ne voudrais pas écorcher la mémoire de Charles de Gaulle, en parlant de son rôle dans la colonisation, la néo-colonisation, ses manœuvres contre toute velléité d’indépendance de nos pays, tout ce qu’il a mis comme bâtons dans les roues de Sékou Touré, quand il a dit "Non" à la nouvelle façon d’exploiter les peuples africains ; je n’évoquerai pas son mépris pour les anciens combattants qui sont allés sauver la France, ceux qui ont été cachés pour ne pas défiler aux yeux de tous pour la victoire à Paris, ceux qui ont été massacrés à Thiaroye, ceux qui sont morts, sans jamais approcher les niveaux de pension de leurs camarades français.

Bref ! Je ne veux pas aller dans tous ces domaines historiques, impérialistes et autres, par respect pour le peuple français dont certains se reconnaissent en ses actions pour la libération de la France occupée, mais ce que je trouve incontestable et indiscutable, c’est le rôle important de Thomas Sankara, qui mérite d’être magnifié avec ce boulevard, et nous l’espérons avec d’autres actions qui arrivent, par exemple, l’aéroport international de Donsin (nous espérons que le nom de Thomas Sankara sera donné à cet aéroport), même si déjà dans le monde, certains parlent d’aéroport international Thomas Sankara, pour l’actuel.

Nous pensons que ce Boulevard Thomas Sankara ouvre un boulevard pour mobiliser les consciences, pour contribuer à faire de chaque Burkinabè, un héros, là où il se trouve : dans les services, les champs, l’armée, les campagnes comme dans les villes, pour mener le combat que Sankara a mené et que tous ceux qui vont circuler sur ce boulevard, dans leurs diversités, d’une façon ou d’une autre, ressentiront cette dignité de Sankara, qu’ils se rappelleront le rôle qu’il a joué, d’abord pour donner au Burkina Faso ce nom de dignité, qui fait que beaucoup identifient le Burkina à Sankara, et vice-versa.

Quand des gens ne savent pas, à l’extérieur, où se situe le Burkina Faso, et que vous dites c’est chez Thomas Sankara, automatiquement, ils se retrouvent et ça ouvre bien de portes, cela a résolu des difficultés pour de nombreuses personnes, et les témoignages sont légion. Nous espérons donc qu’en circulant sur le boulevard, les gens vont se rappeler que Sankara était un citoyen digne, qu’il appelle à la dignité, qu’il appelle à une circulation correcte, pour préserver des vies sur ce boulevard, qu’ils se rappelleront son rôle dans l’écologie, bien avant l’heure, les trois luttes notamment, qu’ils se rappelleront que la cité 1 200 logements qui côtoie ce boulevard est le fruit du combat de Thomas Sankara et un symbole pour donner un toit à chaque Burkinabè (puisqu’il y en avait dans toutes les provinces, à travers les cités du 4-Août, qui ont été construites par Sankara et qui permettaient de loger des gens).

Nous espérons également que les gens se rappelleront le sport de masse, qui a été lancé par Thomas Sankara, la vaccination commando, les postes de santé primaires pour que dans chaque village, il y ait un centre de santé proche des populations. Bref, qu’en circulant sur ce boulevard, les gens puissent se rappeler beaucoup d’acquis, et que ce soit un miroir pour eux, se rappeler toutes les valeurs incarnées par Thomas Sankara et que même le fait de baptiser ce boulevard du nom de Thomas Sankara, soit la traduction du courage et du combat anti-impérialiste mené par Sankara et par Ibrahim Traoré.

C’est vraiment entre autres…, il y a beaucoup à dire et c’est pourquoi, nous souhaitons faire de ce boulevard, une vitrine. Nous réfléchissons à des actions pour que quand quelqu’un emprunte le boulevard Thomas Sankara, il se rappelle qu’il ne doit pas brûler le feu, que la promotion de l’environnement en ce lieu-là doit demeurer. Nous verrons avec la délégation spéciale de la commune de Ouagadougou et toutes les autorités compétentes, les riverains, les étudiants et les usagers de cette voie, comment contribuer, autant que faire se peut, à embellir ce boulevard et le faire parler à tous et pour tous.

Quand je dis nous, je parle évidemment de nos camarades, de toutes les organisations, de toutes les personnes de bonne volonté intéressées. Les actions et les comportements sur ce boulevard qu’empruntent tous les usagers sans distinction d’âges, de religions, de préférences politiques ou idéologiques, d’ethnies, de revenus, de nationalité etc., doivent traduire les valeurs d’unité, de patriotisme, d’amitié avec tous les peuples, de réconciliation et de dignité notamment.

Cela doit commencer par des actions de sensibilisation, pour dire aux usagers de ne pas brûler les feux tricolores, de porter leur casque, de ne pas téléphoner en conduisant, d’être courtois. etc. Et ce respect des règles et des valeurs nous concerne tous, à commencer par moi. Nous espérons que cela va positivement contaminer les autres voies de circulation et agir sur le mental des uns et des autres pour que la citoyenneté dans la circulation soit vraiment la chose la mieux partagée dans notre pays.

Vous espérez donc que cette action contribue à faire de chaque Burkinabè un héros, partout où il se trouve. Justement, à partir de là, quel doit être le combat à mener pour quitter le symbolisme pour le contenu, c’est-à-dire incarner ces valeurs à travers les actes ?

Je pense que d’une part, l’exemple vient du haut. Le chef de l’Etat Ibrahim Traoré, vous direz que j’aime parler de lui ; mais c’est non sans référence à son comportement et à des actions concrètes et à ses aspirations affichées pour notre pays qui me rappellent beaucoup le président Sankara, de même que les adversités auxquelles il est confronté, est dans la lancée. Il y a les proximités d’âges, de lutte pour l’intérêt général et non celui personnel, il s’est contenté de son salaire de capitaine, alors que le prédécesseur avait multiplié ça par je ne sais combien, il mène le combat anti-impérialiste, il exerce une souveraineté assumée, il dit la vérité et il mène le combat pour le peuple burkinabè.

Donc, je pense que l’exemple vient d’abord du haut et que ce leadership-là va inspirer, notamment les jeunes. Il y a quelques temps, j’étais allé chez un revendeur dans la rue, et au moment où j’attendais ma monnaie, le jeune est venu me dire : "mon colonel, ce billet-là, bientôt on va s’en passer, parce que la monnaie-là ne sera pas un instrument de domination sur nous". Voyez-vous, ça se passe dans la rue. Cela veut dire qu’il y a une grande conscientisation qui se fait et se poursuit.

C’est dire que lorsque le leadership est affirmé, avec des valeurs incarnées, il faut aussi qu’on agisse à la base ; parce que 27 ans de Blaise Compaoré, ça a contribué vraiment à dénaturer les valeurs d’intégrité que les Burkinabè avaient et c’est devenu l’appât du gain facile, les deals, la corruption, le manque de rigueur, etc. Nous pensons donc qu’il nous faut faire un travail, à la suite de tout ce qui est fait et du projet qui sera mis en place et qui va être dirigé par une structure étatique (le CIMTS sera-là pour accompagner). Nous souhaitons pouvoir mener des actions d’éducation au niveau des populations, des actions d’information, pour perpétuer la mémoire et les valeurs de Thomas Sankara, pour que les gens lient l’acte, les pensées, les professions de foi à la parole, pour faire connaître véritablement la pensée et la vision de Thomas Sankara.

Commencer déjà à sensibiliser sur le patriotisme dans les écoles, faire comprendre que tout le monde peut être un héros, et qu’il suffit que chacun s’y donne. Il s’agit également de faire savoir ce que Thomas Sankara a fait pour devenir Héros de la nation et comment les gens peuvent aller sur ses pas pour le développement de notre pays. Donc, il y aura beaucoup d’actions sur le terrain et évidemment, je pense que les infrastructures qui vont se lever ici vont contribuer à tout cela.

Parlez-nous justement de ces infrastructures …

Il y a par exemple cette tour de 87 mètres de haut, qui va s’élever ici, et qui sera visible par une très grande partie de la ville de Ouagadougou. Elle sera remarquable par toute personne qui va arriver par avion dans cette ville et va être un concentré de hautes technologies : l’environnement, l’énergie solaire, le numérique…, tout sera utilisé pour valoriser la vision de Thomas Sankara. Quand il disait que tout ce qui passe dans l’imaginaire de l’homme est réalisable par l’homme, c’est tout cela.

Vous voyez que cette tour de 87 mètres sera reliée au Parc urbain Bangr-Weeogo par un téléphérique (ça sera le premier téléphérique au Burkina Faso, voire dans la sous-région), les gens vont l’emprunter pour survoler les barrages, atterrir dans le parc au niveau de la ceinture verte qui avait déjà été lancée par Sankara et vice-versa (l’emprunter là-bas pour venir ici). C’est une prouesse technologique et architecturale incontestable, conçue par notre compatriote Francis Diébédo Kéré qui vient une fois de plus d’être primé de manière prestigieuse, qui est aussi un héros dont les performances font hisser et flotter le drapeau du Burkina parmi ceux de cinq ou six nations dans le monde, dans le domaine de l’architecture et de l’art. C’est cela Sankara.

Nous pensons que tout cela va contribuer à faire connaître Sankara, les valeurs qu’il a incarnées et à stimuler la population (les enfants, les jeunes, les adultes, les anciens) à vouloir s’approprier et à incarner les valeurs de Sankara. Le mausolée qui va s’élever sera gigantesque, il pourra contenir 300 à 400 personnes en même temps, qui seront à l’intérieur et devant les tombes de Sankara et de ses compagnons. Nous pensons que beaucoup de sensibilisations peuvent être menées à ce niveau, beaucoup de recueillements, et que tout cela va contribuer vraiment à faire connaître les idées et la vision de Thomas Sankara, à modifier positivement les comportements dans notre pays. Il y aura des bibliothèques, des salles numériques.

Ce sont au total une quinzaine d’infrastructures qui y seront réalisées. Un autre aspect extrêmement important, est qu’il y aura une extension, au-delà de ce site actuel du mémorial qui est de quatre hectares environ, à quatorze hectares, avec la réalisation du parc Thomas Sankara. Un parc Thomas Sankara qui va s’approcher du parc urbain Bangr-Weeogo, et dans ce parc, il y aura vraiment des espaces aménagés, ce sera un autre poumon de la ville de Ouagadougou, où les gens pourront venir se récréer, se détendre, un espace que nous voulons inter-connecté et que toute personne qui vient ici puisse se connecter à internet. Ce sera un endroit où les élèves, les étudiants pourront se retrouver en harmonie avec la nature et des jets d’eau et autres.

Dans votre discours de la commémoration, vous avez souhaité que les compagnons de Thomas Sankara soient élevés au rang de « martyrs de la nation ». Qu’est-ce qui sous-tend ce plaidoyer ?

Il s’agit de ses compagnons assassinés. C’est un souhait extrêmement important pour nous, CIM-TS, parce que ces camarades avaient été choisis par un héros. Ils avaient été sélectionnés parmi tant d’autres, pour travailler aux côtés du chef de l’Etat, Thomas Sankara. Que ce soient les camarades qui étaient avec lui dans ce secrétariat permanent-là, qui travaillaient avec lui et qui ont été assassinés, que ce soient ceux qui assuraient sa sécurité, sa garde, il fallait que ce soient des gens de confiance. Que ce soient ceux qui étaient venus transmettre des messages et autres, il fallait des gens de confiance pour pouvoir pénétrer dans cet espace. Et les assassins, les bourreaux, s’ils ont tué ces camarades, c’est parce qu’ils savaient qu’ils étaient engagés avec Sankara dans ses combats pour notre peuple.

Nous sommes heureux que Dieu ait préservé la vie du camarade Alouna Traoré, pour témoigner, et il le fait si bien ! Nous pensons donc qu’à la suite de l’élévation de Thomas Sankara au statut de Héros de la nation, il est extrêmement important que ses douze compagnons obtiennent la reconnaissance en tant que martyrs de la nation. Mais je dois relever que ce sont en tout 27 personnes qui ont été assassinées, ce jour-là et jours suivants, à la suite de l’assassinat du président Thomas Sankara, de manière planifiée. Je vais peut-être livrer un secret (mais ça n’en est plus, puisque j’ai témoigné au procès), il était prévu que je sois assassiné indiscutablement ce jour. J’ai essuyé deux tirs, en deux endroits distincts et en presqu’une heure d’intervalle ; l’un des tirs a touché le mur et il y a un des éclats qui ont jailli du mur et qui m’ont blessé à la tempe gauche.

Il était planifié aussi que je sois assassiné à Fada N’Gourma où je devais aller le 15 octobre, pour prendre le commandement du régiment d’infanterie commando. D’autres camarades ont aussi échappé à ces assassinats planifiés, parce qu’il était presque sûr qu’ils n’accepteraient pas d’avaler les tentatives de justification de la tragédie du 15 octobre 1987 et d’accompagner les comploteurs sanguinaires. Michel Koama, le sergent Moussa Diallo, les officiers Daniel Kéré, Jonas Sanou, Bertoa Ki, du Bataillon d’intervention aéroporté de Koudougou, Hamadé Vincent Sigué qui ont été assassinés.

Bancé, qui était un civil, a été assassiné. C’était donc planifié pour que certaines personnes quittent cette terre du Burkina Faso, parce qu’elles étaient engagées avec Thomas Sankara. Donc, nous pensons non seulement à ces douze camarades qui ont été tués avec Thomas Sankara, mais aussi aux quinze autres qui ont été assassinés simultanément ou les jours d’après, dans la perfidie, la méchanceté totale (parce que ces gens n’ont pas livré de combat, on est venu, on les a appelés, logé des balles dans la tête, arrosé d’essence et mis le feu, alors que certains étaient encore vivants).

Pour les douze camarades qui sont morts avec Thomas Sankara le même jour et sur le même site ici, nous avions souhaité qu’ils soient reconnus comme martyrs de la nation, en même temps que Sankara est reconnu comme Héros de la nation. Le gouvernement était dans de très bonnes dispositions, malheureusement, ce sont les pièces légales qui ont fait défaut. Pour certains, des actes de naissance, d’autres des actes de décès. Certains actes et pièces essentielles manquaient pour constituer rigoureusement les dossiers et les soumettre.

C’est ce qui a été le plus grand handicap, mais nous sommes en train d’y travailler et nous avons foi que le gouvernement va vraiment prendre acte de tout cela et leur donner la reconnaissance en tant que martyrs de la nation, au regard des sacrifices qu’ils ont consentis et du fait qu’ils sont morts dans l’exercice de leur travail, avec vraiment un héros, qui savait que les menaces ne manquaient pas, que les trahisons ne manqueraient pas et que le jour du 15 octobre était vraiment un jour assez risqué ; mais pour la patrie, ils se sont retrouvés pour travailler à la cause de ce peuple. Ils ont été tués à cette occasion, nous pensons qu’ils méritent d’avoir la reconnaissance de la nation, d’être reconnus comme martyrs.

Mais quand on cherche tout cela, ce n’est pas forcement pour des avantages particuliers ; 36 ans après, et dans ce que la loi prévoit, il y a, par exemple, le baptême de rues au nom de ces martyrs, des monuments, des stèles qui peuvent porter leurs noms pour rappeler leur mémoire. Faire en sorte qu’ils ne soient pas oubliés. Et s’il y a des possibilités de soutenir leurs familles, qui ont souffert, trimé, dans la misère, que cela puisse être fait. Nous en connaissons qui font un sacrifice pour pouvoir quitter les villages et venir à la cérémonie du 15 octobre.

C’est difficile. Certains avaient même pensé que le Mémorial les abandonnait à leur sort et qu’on ne s’intéressait à eux qu’à l’occasion du 15 octobre. Mais, le 15 octobre, les faire venir déjà, c’est important pour nous. Ce que la plupart des gens ignorent, c’est que nous menons nos activités grâce aux cotisations de nos camarades et au soutien de personnes de bonne volonté. Mais le peu que nous parvenons à mobiliser, nous l’optimisons pour donner de l’ampleur à nos activités ; au point que certaines personnes pensent que nous brassons des millions de francs CFA. Non ! C’est un engagement. Vous comprenez que nous soyons très heureux quand l’Etat s’implique !

Cette année vraiment, l’Etat s’est fortement impliqué. Les deux ou trois dernières années, pour les chapiteaux, les chaises, la sonorisation, notamment, c’est la présidence du Faso qui nous a aidé et cela nous a beaucoup soulagés et réconfortés. Mais, cette année, le soutien de l’Etat a été exceptionnel. Et le décret pris par le chef de l’Etat pour faire du 15 octobre, désormais une journée d’hommage officiel au Héros Thomas Sankara, qui peut être commémorée dans toutes les régions de notre pays, nous facilitera les choses et permettra d’accompagner certaines familles des compagnons de Sankara qui sont toujours dans le besoin.

Déjà, 27 ans de misère, au plan moral, mental, avec cette fatwa, cette omerta sur ces crimes crapuleux et sans aucune reconnaissance des mérites de leurs parents, ce fut le calvaire pour tous. Et au plan matériel, une extrême précarité pour les plus démunies, parce que c’est le soutien de la famille qui est parti depuis plusieurs années ; des enfants ont manqué d’éducation appropriée par manque de frais de scolarité, etc. Il y a aussi la question de l’identification et de la protection des tombes des camarades qui ont été assassinés sur d’autres sites.

Quand vous prenez le camarade Michel Koama, son assassin, après sa sale besogne, l’a enfermé dans sa chambre pendant qu’on le cherchait par-ci et par-là, et c’est deux ou trois jours après qu’ils sont allés faire sortir le corps pour l’enterrer sommairement. Je vous laisse imaginer l’état du corps. Les camarades du BIA (Bataillon d’intervention aéroportée), à Koudougou, qui ont été assassinés, brûlés, etc. C’est grâce à des camarades, des combattants, comme Me Bénéwendé Sankara, et leur organisation que la fosse commune où on les a enterrés a connu un aménagement, mais nous voulons voir comment faire davantage pour sécuriser ces endroits, et aussi faire reconnaître les mérites de ces camarades.

Donc, il y a au moins 27 personnes pour lesquelles, nous voulons mener le combat pour que leurs mérites soient reconnus. Je rappelle que peuvent initier des actions pour demander reconnaissance en tant que martyr, toute personne qui y a intérêt, qui le démontre, comme nous par exemple qui travaillons à perpétuer la mémoire de Thomas Sankara et de ses camarades, mais aussi des membres de leurs familles. Nous suivrons les procédures prescrites par la loi.

On sait que l’action principale de la commémoration se déroule au Burkina, mais ailleurs, des initiatives diverses ne manquent certainement pas pour marquer la date, à travers des personnes-ressources ou des organisations qui, peut-être, sont parfois en contact avec vous. Quel message avez-vous à leur adresser ?

Vous nous offrez l’occasion de saluer les efforts accomplis par les organisations, les points focaux dans différents pays, par des camarades, individuellement et collectivement. Au Niger, au Mali, et dans plusieurs pays à travers les continents, il y a eu des activités commémoratives. Je les salue tous. Je voudrais rendre hommage particulièrement à la campagne internationale Justice pour Sankara de Salmone Aziz Fall, qui a mené le combat pendant plus de 25 ans, pour obtenir la justice pour Thomas Sankara et ses compagnons et jusqu’à la condamnation (par la justice burkinabè) des assassins et de leurs complices. Ils continuent le combat pour que tous les condamnés purgent effectivement leur peine.

Je les remercie (ses animateurs, ndlr) et leur demande de ne pas se décourager, parce qu’il y a des spéculateurs divers, des gens qui essaient de s’approprier leur combat. Il y a des gens qui s’illustrent dans une sorte de patrimonialisation de la mémoire de Thomas Sankara, voire avec des relents mercantilistes (il est important que je précise que je ne parle nullement des membres des familles de Sankara et des autres victimes, ni de ses compatriotes).

Je leur demande, à eux, à toutes les organisations et à toutes personnes dignes de ce nom, de rester dignes, d’être courageux, de continuer la lutte, d’agir comme l’aigle. L’aigle s’envole, il va très haut, et les corbeaux qui essaient de l’égratigner, qui sont sur son dos, à un moment donné, tombent d’eux-mêmes, par manque d’oxygène, et l’aigle continue sa route.

Je souhaite à tous les Burkinabè et amis du Burkina, à tous les sankaristes et tous les révolutionnaires et patriotes qui ont entamé la lutte pour défendre et promouvoir la mémoire et les idéaux du président Sankara, soit individuellement, soit au sein de leurs organisations politiques, leurs OSC (Organisations de la société civile), d’être cet aigle qui vole haut pour les intérêts du Burkina Faso et de l’Afrique, les intérêts de tous les peuples épris de paix et de justice. Les corbeaux et leurs complices s’effondrent toujours ou sont bousculés.

Permettez-moi enfin, de remercier le peuple burkinabè et tous les peuples de notre continent, sans oublier les autres peuples bien-sûr, pour l’hommage et la considération pour la mémoire et les idéaux de Thomas Sankara, la presse nationale dont la mobilisation et la contribution pour la commémoration de ce 36è anniversaire été, toutes tendances et tous organes confondus, remarquable, ainsi que les organes de la presse internationale qui s’étaient donné rendez-vous à Ouagadougou pour la circonstance.

Merci à vous, Lefaso.net, pour l’excellent travail que vous faites, et pour nous avoir donné la parole. Merci beaucoup à tous !

Interview réalisée par
Oumar L. Ouédraogo
Lefaso.net

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