Actualités :: Burkina/Recherche scientifique : Maud Saint Larry Maïga examine l’engagement (...)

Anthropologue et chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Maud Saint Larry Maïga a réalisé plusieurs travaux de recherche sur les pratiques de l’Islam au Burkina Faso. Parmi ceux-ci, figurent sa thèse sur « Les chefferies peuls du Yatenga » en 2001. Dans cette dynamique, Maud Saint Lary Maïga a présenté le vendredi 3 mai 2024, un exposé de réflexion intitulé « Le voile intégral comme bifurcation : logiques féminines d’engagement sunnite ». Cette présentation s’est déroulée au cours de la Journée scientifique du Laboratoire genre et développement (LGD), sous le thème « Genre, jeunesse et crises ».

À travers sa communication, Maud Saint Larry Maïga se propose d’examiner un phénomène de plus en plus visible, celui des femmes portant le voile intégral à Ouagadougou. Ce phénomène qui n’est pas nouveau, précise-t-elle, relève d’un salafisme quiétiste. Il s’agit autrement dit, renchérit-elle, d’une tendance de fond qui se distancie, voire, refuse de s’impliquer dans la vie politique. On parle donc parfois, de « salafisation de la société », poursuit-elle, qui se laisse entrevoir notamment par l’émergence de ces femmes vêtues de voile intégral, que l’on aperçoit dans l’espace public.

Maud Saint Lary dit s’être intéressée à cette thématique pour avoir constaté l’ampleur du phénomène depuis une quinzaine d’années. Elle affirme avoir observé que le port du voile intégral à Ouagadougou a une tendance de plus en plus multiforme. « C’est-à-dire qu’il y a environ une douzaine d’années, c’étaient les grands soutres : grands voiles noirs. Mais aujourd’hui, cette tenue a désormais plusieurs variantes. On a de nos jours du voile intégral de différentes couleurs, avec diverses manières de le nouer, certains même possèdent des perles », a-t-elle indiqué.

De qui s’agit-il quand on parle de voile intégral ? À cette question, Maud Saint Lary tente d’y répondre en expliquant les raisons explicites et les logiques implicites qui permettent de comprendre cette pratique. L’anthropologue, en effet, confie avoir compris en 2011, à l’issue de son travail auprès de femmes sunnites à Ouagadougou, que le port du voile intégral était exclusivement une pratique qui relevait des femmes appartenant au mouvement sunnite.

Maud Saint Lary souligne avoir émis l’hypothèse que le phénomène du port du voile intégral s’était diffusé au-delà du mouvement sunnisme. Une hypothèse qui s’est révélé fausse, fait-elle savoir. « À la lumière des travaux que j’ai menés, il se trouve que mon hypothèse est tombée à l’eau. Car je me suis rendue à l’évidence que la recrudescence du port du voile intégral était plutôt liée au déploiement du mouvement sunnite dans tous les quartiers de Ouagadougou, et sur tout le territoire burkinabè en général », a observé l’enseignante-chercheuse.

Les deux grandes tendances du port du voile intégral

De son analyse, se dégagent deux grandes tendances concernant le port du voile intégral. La première tendance, concerne les femmes qui sont nées dans le mouvement sunnisme, soutient Maud Saint Lary. Parce qu’elles ont été socialisées dans ce milieu. « En 2011, les femmes sunnites me disaient que le port du voile intégral étaient propres aux femmes mariées. Elles m’ont confié que l’on portait le voile intégral quand on est mariée et que les jeunes filles restaient le visage découvert », a relaté l’anthropologue.

Elle mentionne avoir cependant constaté un changement au niveau de ces jeunes filles en question, pour avoir aussi observé la pratique du voile intégral chez ces dernières.

La seconde tendance que met en relief l’enseignante-chercheuse, est le cas des femmes ayant bifurqué dans cette pratique. Pour Maud Saint Lary, en s’intéressant à cette tendance, il a s’agit de savoir comment les femmes décident-elles de s’engager dans cette voie. En vue de mieux expliquer cette tendance, l’anthropologue partage avec l’assistance une anecdote.

L’histoire de Roukiétou

« Je vais vous livrer un portrait d’une femme que j’ai nommé Roukiétou, discrète et influente. Timide au premier abord, Roukiétou est née d’un père burkinabè et d’une mère ivoirienne. Elle a grandi en Côte d’Ivoire et a été scolarisée en médersa pas trop longtemps. Elle part vivre au Burkina à l’âge de 17 ans. Elle rencontre son mari, alors qu’il travaille sur un chantier de construction près de chez sa tante où elle est hébergée à Ouagadougou. Ils se fréquentent, elle tombe enceinte, et ils se marient après la naissance de l’enfant. À cette époque, elle n’est pas du tout voilée. Après leur mariage, ils partent s’installer dans un quartier au nord de la ville. Un jour, dans la mosquée sunnite où elle a l’habitude de prier le vendredi, elle va écouter un prêche de Dr Kindo, tête de file du mouvement sunnite. Ces mots la convainquent de porter le voile intégral. C’est le déclic. Elle s’y conforme dès son retour chez elle. Elle passe alors au marché, s’achète un voile intégral, puis rentre chez elle. Son mari qui espérait, je le cite, la voir voilée, mais ne savait pas comment lui dire, accueille cette nouveauté avec enthousiasme. Lui non plus n’était pas sunnite », a raconté l’enseignante-chercheuse.

Par contre, révèle Maud Saint Lary, le choix de Roukiétou a suscité de vives contestations de la part de sa famille, de sa belle-famille et de ses voisines. Mais sa conviction empreinte de ténacité et de persuasion, lui a permis de convaincre à la longue, deux de ses sœurs ainées et de ses voisines, autrefois réticentes à porter le voile intégral.

Maud Saint Lary précise que Roukiétou a déclaré avoir devancé son époux dans le mouvement sunnite. Tandis que ce dernier estime qu’ils ont adhéré au mouvement ensemble. Si Roukiétou a eu du mal à prendre des cours coraniques, l’anthropologue signale que sa conviction et son choix relèvent d’une meilleure compréhension des préceptes islamiques.

Le port du voile intégral, symbole d’un couronnement

Ainsi, Maud Saint Lary Maïga note que le voile intégrale est associé à l’aboutissement de tout un cheminement. Reprenant l’expression qui lui a été le plus souvent donnée, elle retient que le voile constitue un cheminement vers une piété exemplaire. Elle en déduit alors, que porter le voile intégral relèverait d’une meilleure compréhension de la religion. « Le voile intégral représente souvent un haut niveau de foi pour les fidèles qui le portent, un couronnement », a-t-elle repris l’expression qui lui a été transmise.

Du point de vue de l’enseignante chercheuse, la migration constitue également un facteur favorisant largement l’engagement dans « la nouvelle voie ». « Des aller-retour vers la Côte d’Ivoire par exemple, où la femme va se lier avec quelqu’un qui la conduit vers le port du voile intégral. Aussi, des migrations à l’intérieur du Burkina Faso, de la campagne vers la ville, telle qu’une femme venue de la campagne en ville, qui se marie à un sunnite… », a-t-elle illustré.

Selon Maud Saint Lary Maïga, l’immigration favorise les conversions de manière générale. Ce qui est un classique de la sociologie des religions.

L’autre élément qui favorise l’adhésion au mouvement, montre l’anthropologue, c’est le prosélytisme du sunnisme qui s’est banalisé dans le paysage religieux et institutionnel, auquel les femmes s’y adonnent. « Les femmes également portent des messages, et donc participent à ce prosélytisme. Ce qui est un phénomène nouveau », argumente-t-elle.

Les recherches de Maud Saint Lary Maïga, profondément ancrées dans l’enquête anthropologique, mettent en lumière les complexités entourant les processus décisionnels derrière les pratiques de port du voile chez les femmes. Sa présentation s’est révélée être une contribution essentielle, offrant un aperçu nuancé de l’importance des pratiques du port du voile en tant que forme d’engagement féminin au sein des communautés sunnites.

Hamed Nanéma
Lefaso.net

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